Alpinisme et littérature

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Le problème des rapports entre l' alpinisme et la littérature a été maintes fois abordé. L' étude la plus suggestive en a été faite par Henry Bordeaux dans la préface des « Souvenirs d' un Alpiniste » d' Emile Javelle. Plusieurs de ses remarques seront d' ailleurs reprises ici.

On peut ranger sous plusieurs dénominations ce qui a été imprimé en matière d' alpinisme. Il y a:

1° La littérature d' exploration, qui domine aux débuts de l' alpinisme. Un des meilleurs échantillons en est les « Escalades » de Whymper, narration sobre d' émotions ( sauf pour la tragédie du Cervin ). La montagne est un thème nouveau; c' est un monde inconnu qu' on découvre aux profanes.

2° La littérature scientifique qui se propose l' étude des Alpes au point de vue des sciences naturelles, de l' histoire ou de la géographie ( « Les Alpes » de Coolidge, par exemple, et les nombreux traités de géologie ou de botanique publiés jusqu' à ce jour ). Elle s' adresse moins aux alpinistes qu' aux amants de la science. S' il est vrai qu' elle renferme un grand élément d' intérêt pour les esprits curieux, avides de connaître, elle est, il faut l' avouer, quelque peu délaissée de ceux qui cultivent l' art pour l' art, pour qui l' alpinisme contient sa fin en lui-même. Sans me rallier aucunement à ces derniers, reconnaissons qu' il y a dans l' Alpe autre chose que la science seule en jeu et que la montagne est .non seulement un sujet d' étude, mais aussi une source d' émotions.

3° La littérature sportive. Sous cette rubrique on pourrait grouper ce qui traite de la technique alpine, les guides et manuels de l' alpiniste, articles de fond, etc.

4° La littérature d' émotion ou ce qu' on désigne par littérature tout court, dans le sens restreint du mot. Par exemple « Le Cervin » de Guido Rey. La plupart des alpinistes ont constaté, au moins confusément, que les solitudes grandioses et désolées des hautes altitudes étaient génératrices de sentiments, que l' âpre nature produisait sur le cœur humain de multiples réactions.

Rien d' étonnant que dès lors on ait cherché à saisir ce lien mystérieux de l' homme et de l' Alpe. Javelle s' y est appliqué avec persévérance et s' il réussit parfois, comme pour son ascension du Tour Noir, à nous faire sentir le caractère de grandeur tragique de la haute montagne, ailleurs son lyrisme sonne faux, en particulier dans les deux passages signalés par Henry Bordeaux: au sommet du Cervin et au col du Trift.

Les récits d' ascensions sont parsemés de ces appels à l' émotion, de descriptions de sentiments éprouvés devant la beauté d' un lever ou d' un coucher de soleil, ou encore d' un panorama aperçu d' un sommet. Mais d' où vient que ces tableaux soient si souvent mal rendus, que plus d' un livre écrit à la louange de la montagne soit d' une lecture fastidieuse et émaillé de considérations bouffonnes?

Il faut évidemment faire la part de l' écrivain. Tout le monde ne possède pas le talent d' un homme de lettres, et les plus prudents, qui ne sont pas toujours des âmes de bronze, limitent leurs récits aux descriptions purement matérielles.

Mais il y a autre chose. C' est rarement pendant l' ascension elle-même que le grimpeur éprouve les sensations et les sentiments qu' il décrit; ce n' est que plus tard, au retour, une fois reposé et loin des difficultés et des appréhensions qu' il a fallu vaincre. Il en est de la montagne comme du temps passé qui nous apparaît plus beau que réalité, car seuls les bons souvenirs nous en restent. Pendant l' action, le corps fournit un effort physique considérable qui absorbe toute l' activité cérébrale. Ce qui caractérise l' état d' âme d' un alpiniste vers trois ou quatre mille mètres, c' est le vide de la pensée. J' aime la montagne, je suis sensible à ses beautés, mais je me souviens d' avoir marché pendant des heures où toute mon activité cérébrale se réduisait à calculer l' altitude à laquelle je me trouvais, le temps qu' il me fallait encore pour arriver en haut. Parvenu au sommet d' une des plus belles sommités des Alpes valaisannes, je dus faire un violent effort pour détacher mon esprit des péripéties de la montée; sous un ciel sans nuages s' étalait un des plus merveilleux spectacles de nature qu' il m' ait été donné de contempler. Un bon alpiniste parviendrait-il à goûter pleinement sur le moment tout ce que la montagne peut lui donner? J' en doute. Whymper lui-même avoue sans honte qu' à la Pointe des Ecrins la perspective de la descente troubla la joie de sa conquête. En tout cas, la fatigue agit d' une façon indiscutable comme agent modérateur de vie intellectuelle et affective.

Ensuite, ces tableaux lyriques ou simplement descriptifs qu' on nous offre dans la littérature alpine donnent l' impression de la répétition et tournent au cliché. Les mêmes passages, connus d' une quantité de grimpeurs, suggèrent toujours les mêmes réflexions. Sauf ce qui enrichit l' exploration, comme découvertes de passages nouveaux, il est parfaitement fastidieux de trouver dans un récit de course des descriptions que l'on trouve tout aussi bien dans un guide. Dans la littérature alpine, l' élément permanent qui entre en jeu prend une part trop grande par rapport à l' élément accidentel qui fait que deux récits traitant du même sujet diffèrent cependant l' un de l' autre. Une sommité, être rigide, présente toujours les mêmes passages, les mêmes obstacles et la même vue au grimpeur. Il n' en est pas de même de l' amour, par exemple, qui a été analysé de toutes façons et dont la sève littéraire paraît inépuisable, parce qu' ici l' élément humain, qui sert de base, est malléable à l' infini.

Quant à la littérature sportive, elle est bien maigre. Le Club alpin combat l' alpinisme sportif, et il a raison. Quand il s' agit d' un journal sportif, professionnels et amateurs l' ouvrent toujours avec intérêt. Pourquoi? Parce que l' émulation et la curiosité sont constamment tenues en éveil par des concours, des tournois, des matches dont on attend avec impatience le résultat. Il n' en est pas de même pour l' alpinisme, où les concours de vitesse ou autres ne sont pas de saison.

L' exploration des Alpes est presque achevée; les rares aiguilles vierges ou passages nouveaux que se disputent les passionnés de la voltige ne rempliront plus les chroniques pendant bien longtemps. Les récits d' ascensions connues sont sans intérêt. Il faudra donc se rabattre sur les chaînes lointaines: Himalaya, Andes, etc ou bien renoncer à la littérature d' exploration.

La littérature scientifique peut faire l' objet d' excellents articles dans notre revue, mais on ne peut assimiler le Club alpin à une société de sciences naturelles. Il faut donc tâcher de lui découvrir d' autres sources d' activité littéraire.

A mon avis, une tentative doit être faite dans le domaine du roman ou de la nouvelle. Par eux, on peut créer cet élément de renouveau qui manque à la littérature alpine. « L' Atlantide » nous a mieux fait comprendre la beauté du désert que n' importe quelle description enthousiaste. Le roman crée ou multiplie la vie et la couleur. Que dans la nature morte on place l' homme avec ses sentiments, ses devoirs, ses passions, même ses haines et ses souffrances! Le roman est un genre difficile, j' en conviens, et bien peu sont à même d' entreprendre une pareille tâche. Pourtant le dilemme est là: ou bien la littérature alpine abandonnera les formes périmées, ou bien elle restera — abstraction faite de son aspect scientifique — incolore et sans vie. La rénovation peut être encouragée par un prix du roman alpin, comme d' autres pays ont créé un prix du roman colonial. Si ce prix n' existe pas, qu' on le fonde et que le club qui le fonde réserve pour sa revue la primeur de la publication. La nouvelle est une mine plus riche encore. Lisez, si vous ne le connaissez pas, ce livre de Paul Hervieu: « L' Alpe homicide » et vous y trouverez des pages d' émotion vraie, sans faux lyrisme. La nouvelle n' est peut-être pas si difficile à traiter qu' on se l' imagine. En son temps, « l' Echo des Alpes » en a publié plusieurs, fort bien tournées; l' une d' elles, intitulée « Un héros»1 ), était même un modèle du genre. Cet heureux essai doit être repris.

Ma conclusion est donc qu' en dehors du domaine scientifique, la littérature alpine trouvera sa voie dans le roman et la nouvelle.

Charles Défayes.

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