Au Dammastock

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Anton Müller, Lucerne

Traversée du Dammastock par les pires conditions atmosphériques, mais avec un inoubliable camarade « J' avais un camarade, Le meilleur d' ici... » Cette vieille chanson de soldat parle toujours à nos cœurs. C' est à elle que je pense chaque fois que j' évoque le souvenir de mon inoubliable compagnon de cordée.

Ce n' est pas sur le champ de bataille - que, grâce à Dieu, nous autres, Suisses privilégiés, connaissons seulement par les récits de guerre -mais c' est dans nos courses de montagne en commun que mon fidèle ami s' est assuré dans mon cœur et ma mémoire, pour la dernière étape de mon voyage terrestre, une place qui ne lui sera point ôtée. Franz, outre son désintéressement, possédait toutes les autres qualités que doit avoir un homme droit: il était fidèle, courageux, modeste et, en toute circonstance, prêt à aider. Le sentiment de bonheur que l'on éprouve à être lié à un tel homme par une corde salvatrice, surtout dans une course de moyenne difficulté, mais où la tempête déchaînée jette dans l' enfer cette cordée heureuse, eh bien, ce sentiment on ne l' éprouve pleinement et on ne l' apprécie à sa vraie valeur que dans une situation aussi périlleuse.

Partis de Göschenen par un magnifique après-midi d' automne, nous cheminions tous deux sur le vieux sentier qui, longeant la Dammareuss écumante, s' élève en direction de la romantique Göscheneralp. Au loin, au-dessus de la chaîne du Dammastock, flottaient de petits nuages de beau temps, annonciateurs de conditions atmosphériques stables. Coup d' œil grandiose, inoubliable! En dépit d' une transpiration abondante, due au poids de nos sacs, nos cœurs demeuraient légers et joyeux.

Entre Gwüest et Zäntelboden, elle nous délégua son salut, l' aimable chapelle de la Göscheneralp, autour de laquelle se groupent les chalets, comme un troupeau de brebis cherchant protection. Un paisible tableau. Comme, à cinq heures, nous passions à sa hauteur, mon camarade de son piolet me désigna le cadran solaire qui, sous le clocheton, marque depuis des décennies les heures ensoleillées et déclara:

— Tony, fais donc comme ce cadran, ne compte que les heures claires.

Combien il avait raison, ce cher camarade!

Nous devions nous hâter si nous voulions atteindre avant la tombée de la nuit la discrète petite cabane Damma. Le Mosstock rougeoyait, éclairé par les derniers rayons, lorsque, près du vétusté hôtel Dammagletscher, nous attaquâmes le sentier raide qui monte au refuge. Perdu dans son rêve comme dans un conte de fées, le hameau alpestre s' enfonçait derrière nous. Çà et là, dans les modestes chambres des chalets, brûlaient les lampes à pétrole. Comme une vieille machine à vapeur, je haletais derrière mon camarade dans les derniers tournants au-dessous de la cabane. Evidemment je n' étais plus le cadet pour tenir un rythme pareil à celui de mon « guide » de trente ans — sans pour autant aller jusqu' à m' essouffler. Il n' en reste pas moins qu' on éprouve toujours le même sentiment extraordinaire, quand enfin on arrive devant la porte de la cabane à laquelle on aspire, et qu' on n' a plus qu' à pousser le verrou pour pénétrer dans la pièce accueillante on l'on se sentira bien à l' abri.

Espérons que les personnalités dirigeantes de notre CAS réussiront à empêcher qu' on n' agran nos cabanes tout intimes en hôtels, et que, par un sordide appât du gain, on ne construise des téléphériques sur chacune de nos montagnes.

Franz, connu des copains comme un « cuistot » sérieux, fait valoir ses dons en allumant une joyeuse flamme dans le petit potager et, peu de temps après, une soupe bien assaisonnée fume sur la table. Un café parfumé ne se fait point attendre, généreusement baptisé par notre fidèle maître queux d' une eau-de-vie dans les degrés supérieurs. Au doux éclat du falot à pétrole, nous savourons quelques pipes aromatiques et nous rafraîchissons de vieux souvenirs de montagne, ce qui, à mon point de vue, est inséparable d' une confortable ambiance de cabane.

Tout à coup, de violents coups de vent éteignent notre gai bavardage. Nous sortons devant la cabane et devons constater chose rare - que, malgré un ciel tout semé d' étoiles, une tempête déchaînée descend en tourbillonnant du Dammagletscher. Notre douce ambiance de cabane, si pleine d' espoir, s' en trouve subitement douchée, et c' est soucieux et déçus que nous rampons sous nos couvertures, on cependant nous sombrons bientôt dans un profond sommeil.

A deux heures du matin, le vieux réveil haut sur pattes déclenche sa sonnerie et nous met debout sans ménagement. Plus un souffle d' air, tandis que des milliers d' étoiles scintillent et nous font signe. L' antique baromètre de marine, lui aussi, est optimiste, et son aiguille, sollicitée par maint tapotement, monte encore! Serviable comme toujours, mon cher cuisinier, en vrai magicien, fait apparaître sous mon nez, en un temps record, un café odorant et prend coin maternellement de faire régner dans le refuge un ordre impeccable. Nous disons au revoir à notre gentille cabane hospitalière et nous nous mettons en route, d' un pas lourd et quelque peu ankylosé, vers le glacier, l' ancienne prise d' eau. Noire, presque rébarbative, l' arête du Mosstock se détache sur la glace pâle et granu- leuse. A une cadence régulière, nos crampons aux pointes effilées mordent le fond dur, assurant à la fois notre pas et notre sécurité. Toujours ferme et scrupuleux, Franz prend soin que la corde demeure toujours tendue. Au bout d' un temps relativement court, nous nous trouvons au pied de la paroi du Dammastock d' où, tirant sur la gauche et franchissant des bourrelets de glace et de petites crevasses, nous nous dirigeons vers notre but, le couloir Damma. Lentement, la nuit claire fait place à une aurore aux tendres couleurs.

— Seulement trop beau pour être vrai, pense mon camarade.

Combien la suite devait encore lui donner raison!

La sueur me coule du bout du nez, et je me sens une légère courbature au bas du dos. Franz me pose sur l' épaule une main apaisante et m' invite avec gentillesse à faire ici une longue halte. Il me tend sa bouteille dont le contenu - une infusion de menthe très sucrée, mais non « baptisée » - régénère merveilleusement mon instinct vital amorti. Encore une petite marche et nous nous trouvons au pied du fameux couloir dont, comme enfant, j' avais déjà rêvé. De monstrueuses masses de neige s' amoncellent devant nous, comme si elles voulaient nous interdire tout passage. Ici, à l' altitude, la fonte a été timide et insuffisante, vu le froid du début de l' été. Plein d' une juvénile énergie, mon camarade s' élance à l' assaut de cette muraille de neige, enfonçant à tout instant jusqu' aux hanches, tandis que moi, d' en bas, bien campé en lieu sûr, je lui file la corde. Au bout de la longueur, je m' élève à mon tour, et la grimpée se poursuit à ce rythme pendant une bonne heure, jusqu' au moment où une gigantesque corniche barre I' ac du col. La contourner? Pas question, car à gauche et à droite elle est encore plus en surplomb. Sans barguigner, Franz, nouveau Titan, se met tailler un tunnel dans cette neige dure comme de la pierre. Coupé de courts arrêts pour reprendre haleine, ce travail de taupe dure deux heures pleines, mais je n' y participe que pour une part notablement moindre. Baignés de sueur, nous nous reposons un peu et nous savourons notre merveilleuse menthe jusqu' à la dernière goutte.

Lorsque mon camarade, grimpant par son trou, débouche sur le côté valaisan, il fait une bien désagréable découverte: tout autour de lui, une tempête gronde et se déchaîne, dont nous, sur le flanc uranais, protégés du vent par notre énorme corniche, nous n' avons pas perçu le moindre signe. Une inquiétante muraille de nuées gris-brun monte et s' amasse le long de l' arête frontière, contenue par « le plus vieux des Uranais », le fœhn. Franz me propose de battre en retraite sans tarder. Mais au lieu de suivre ce conseil singulièrement sage, je le presse de continuer en direction de notre but initial, la cabane du Trift. Entre-temps, le fœhn ne peut plus résister à l' assaut de la tempête qui s' avance en mugissant, franchit l' arête avec une force irrésistible et pousse devant elle le sombre amoncellement des nuées. Le couloir, que nous avions escaladé par un temps merveilleux, ressemble maintenant à un ténébreux chaudron de sorcières. Incroyable expérience! Sans délibérer plus longtemps, nous entreprenons de descendre la pente abrupte de neige glacée, à tâtons, avec prudence, vers la partie supérieure du glacier du Rhône. C' est alors qu' il nous arrive - erreur impardonnable — de dévier fortement sur la gauche par rapport à la direction choisie. Nous errons à peu près une demi-heure - le brouillard est si épais que nous n' y voyons qu' à quelques mètres -puis nous nous trouvons environnés de crevasses profondes, et larges par endroits, à tel point qu' il est absolument impensable de continuer notre marche. Pour comble de malheur, des grêlons s' abattent sur nous, en crépitant comme des projectiles.

Nous nous décidons alors à établir un bivouac et nous creusons avec nos piolets une petite caverne dans le bourrelet de glace abrupt et légèrement en surplomb vers le haut. Avec les couvercles de nos marmites nous évacuons la glace en poudre que nous avons grattée au fond du trou et, en deux petites heures, notre logis est terminé.

- L' abri n' est pas volumineux, Mais on n' y s' ra pas malheureux!

Trempés jusqu' aux os et grelottants de froid, nous nous glissons sous le toit protecteur et nous nous sentons tout à fait contents. C' est avec des mains raides et engourdies que nous déballons nos ustensiles de cuisine et que nous les remplissons de morceaux de glace. Entre-temps, nous rêvons du thé chaud, qui se fait attendre une éternité. Sous la pression due à la tempête et vu l' altitude ( près de 3400 m ), la maigre flamme ne lèche que chichement la marmite. Mais « ce qui s' est fait bien attendre est pour finir meilleur à prendre ». C' est en dégustateur et avec des précautions infinies que nous sirotons la précieuse boisson, et nous remercions le bon Dieu de ce don.

Comme nous ne pouvons nous tenir que courbés, nous continuons à creuser davantage notre abri de glace, telles d' actives marmottes. Pour terminer, grattant et râpant, nous aménageons une confortable banquette qui nous permet de considérer avec fierté notre « home ». Nous sommes presque, alors, à l' abri de la formidable tempête, ce qui, eu égard à nos vêtements mouillés, est d' une extrême importance. Franz allume une grosse bougie qui, dans son sac, fait toujours partie de sa ration de réserve, et il la place dans une niche abritée, avec l' idée qu' elle va nous dispenser sa chaleur. La petite flamme légèrement vacillante répand une lueur paisible et intime. Il n' est que quatre heures de l' après et il fait presque complètement nuit. Notre estomac grogne et nous rappelle impérieusement qu' il n' a rien reçu depuis deux heures du matin. Incroyable, ce que l' ami Franz arrive, avec amour et patience, à tirer comme excellente subsistance de sa vieille cuisine bosselée: des « rösti » déjà prêts, garnis de petits cubes de lard! Il campe en outre une bouteille de bourgogne sur le petit banc de glace. Oh! mon cœur, que pourrais-tu désirer encore? Un café bouillant suit, fortement baptisé, qui réchauffe non seulement nos ventres, mais jusqu' à nos pieds « frigorifiés ». Réconfort puissant, impossible à rendre par des mots!

Le matin, à quatre heures, l' ambiance est euphorique, mais nous allons en voir d' autres! La tempête hurle encore avec une puissance non diminuée autour de notre caverne de glace. Assis sur nos sacs mouillés, nous nous assoupissons à plusieurs reprises, mais le froid qui augmente nous réveille sans cesse et nous ramène impitoyablement à la réalité.

La pluie glaciale s' est depuis longtemps changée en chute de neige, et les flocons tourbillonnent furieusement jusque dans notre pauvre logis.

- Tony, dans une heure nous prendrons le repas du condamné, et notre dernière goutte d' alcool à brûler s' en ira au diable!

Une épaisse soupe à l' avoine et un morceau de pain complet vont être pour treize heures notre dernier repas. A huit heures du matin, nous sommes encore plongés dans une obscurité complète, et le froid pénètre désagréablement nos vêtements toujours humides.

- Si c' est notre dernière heure qui nous attend, elle nous surprendra dans notre trou de glace tout aussi sûrement que si nous marchons.

Mon compagnon a prononcé là une réflexion singulièrement juste:

- Allons, sortons! loin de la maison!

Avec une hâte fébrile, nous bouclons nos sacs mouillés, à demi gelés et raides; nous prononçons un « Notre Père », et nous nous forçons à quitter le bivouac.

Comme un monstre déchaîné, la tempête nous assaille et menace de nous jeter par terre. Jambes écartées, à grand-peine, nous nous élevons lourdement sur la pente de glace dans la même direction où nous sommes descendus la veille. De nos anciennes traces on ne distingue naturellement plus rien. Au bout d' une heure, nous sommes parvenus, hors d' haleine, devant notre passage creusé à travers la corniche et que la pluie glaciale a réduit, bien sûr, à un trou gros comme le poing. Encore une fois mon fidèle camarade tente avec de bienveillantes paroles de me convaincre de descendre par le couloir sur la cabane Damma. Mais un coup d' œil dans ce gouffre bouillonnant m' ins une sorte d' horreur.

- Nous dormirons ce soir à la cabane du Trift. Tu peux compter là-dessus, prononcé-je d' une voix peu persuasive, mais qui se donne sûrement pour une réponse.

— Et cette fois nous n' allons plus commettre la même erreur qui nous a fait hier dévier sur la gauche, mais nous allons appuyer à droite et nous y tenir, comme c' est indiqué dans le Guide des Alpes uranaises.

Sans me répondre, mais en me faisant de la tête un signe amical, Franz part à petits pas, traînant la corde raidie derrière lui, lentement, avec d' ex précautions, descendant obliquement sur la droite la pente abrupte. Au bout de dix mètres environ, il disparaît dans le brouillard.

Alors ma mauvaise conscience se met à parler, et une légère angoisse s' insinue en moi. Je dois m' avouer à moi-même que c' est seulement la vue de ce couloir paraissant d' en haut en surplomb qui m' a fait reculer d' effroi et empêché d' accepter la sage proposition de mon camarade. Cela, je dois l' expier, et malheureusement mon modeste et généreux compagnon de cordée doit aussi en subir les conséquences. La tempête gagne sensiblement en force et fait retentir toujours plus âprement son effrayant choral. Tout autour de nous dansent de sombres lambeaux de brouillard, tels de mauvais esprits dans une ronde infernale. Combien tu te sens minuscule, petit être humain présomptueux, ici en haut, au sein d' une nature déchaînée! Je pense à ma chère femme et mes trois enfants, les deux petits vauriens et l' aînée, Annette... Elle revient toujours de l' école avec des bulletins éblouissants. Rien d' étonnant: elle veut devenir institutrice...

Quand donc s' apaisera la violence de ces forces primitives? Pas à pas, nous descendons, la tête glacée et penchée en avant. Une énergique traction sur la corde m' arrache à mes rêveries. J' accé tant que je peux mes pas traînants, tout en me donnant beaucoup de peine pour enrouler la corde durcie. Franz émerge du brouillard comme un fantôme, ses mèches gelées sortant de son capuchon dégoulinant. Devant lui bâille une profonde crevasse, large d' environ six mètres, enjambée par un pont de neige affaissé en son milieu et quelque peu inquiétant. A gauche et à droite, un labyrinthe de crevasses, et pas moyen de l' éviter! Avons-nous donc de nouveau dévié trop sur la gauche? Pourtant Franz a garde scrupuleusement et avec un flair sans défaut, à corde tendue, la direction que nous avons prise en haut, au Dammapass. Si seulement ce maudit brouillard se dissipait, pour qu' on y voie au moins à cent mètres! Vœu pie!... Pour être tout à fait sincère, je dois avouer que j' ai laissé chez moi l' irremplaçable boussole - et vrai dire ce n' est pas la première fois. Ma conscience s' assombrit de plus en plus. Afin de ne pas perdre notre direction, Franz le premier se laisse glisser à quatre pattes sur l' étroite bande de neige, et il me tire à lui ensuite, comme un caniche au bout de sa laisse. A cause des épouvantables rafales, nous ne pouvons nous risquer à passer ce pont debout. Puis nous continuons à descendre en titubant. Je constate avec soulagement, dans la diminution graduelle de la pente, un signe certain que nous approchons du glacier. Mais en même temps nous enfonçons toujours davantage dans une neige plus molle, ce qui ôte à nos jambes chancelantes leur dernière réserve d' énergie. Comment tout cela va-t-il finir?

A bout de courage, je suis mon camarade, retirant toujours plus lentement mes jambes affaiblies de l' épaisse couche de neige mouillée. Et je constate avec appréhension que ma langue s' en et que m' envahit un sentiment accablant de complète indifférence. Je veux appeler mon camarade, mais aucun son ne sort de mes lèvres insensibles...

C' est alors que retentit cette voix plaintive et rauque que, ma vie durant, je n' oublierai jamais. Raide comme un piquet, je reste là plante, l' atten désespérément tendue. La tempête harcèle mes oreilles glacées avec son concert qui vous rend fou. Et voilà le tiraillement bien connu de la corde, qui en même temps est lentement tirée.

J' emploie mes dernières forces à me traîner en avant, cramponné à la corde et, les jambes mal assurées, je me trouve debout devant mon camarade. Il désigne un bloc de pierre qui, à quelques mètres de nous, émerge de la glace:

- Tony, nous avons de nouveau un toit sur nos têtes! balbutie-t-il de façon à peine compréhensible.

Et en outre la langue qui s' embarrasse, signe certain d' une dangereuse hypothermie. Ce son rauque et plaintif aurait dû être un cri de jubilation, pensé je, et je considère avec une indicible pitié le visage d' un blanc de chaux, couvert d' une pellicule de glace.

Nous nous asseyons sur nos sacs, bien serrés contre le côté du bloc de rocher qui protège du vent. Quel sentiment de délivrance que de ne plus être opposés à ce compagnon glacial et opiniâtre! C' est ainsi que nous nous mettons à somnoler l' un à côté de l' autre, sans qu' un mot nous vienne aux lèvres. Le premier je commence à grelotter, puis le frisson saisit aussi Franz, comme si je l' avais contaminé: le frisson de la fièvre! Il faut vite réagir! Cette idée traverse mon crâne à moitié gelé, et c' est avec des doigts insensibles que je fouille mon sac et que j' en tire, non sans peine, ma petite gourde d' eau pour l' appliquer aux lèvres de Franz. Une bonne gorgée de cet alcool à trente degrés fait presque des ravages: le pauvre Franz est secoué de toute part et halète comme une vieille loco du Righi. En dépit de mon état lamentable, je dois rire à gorge déployée. Je le presse de prendre encore une gorgée, qu' il supporte déjà mieux. Puis, des deux mains, il fait signe qu' il en a assez. Alors moi-même je me verse la noble liqueur « derrière la cravate », ce qui me réussit à moi, vieil habitué, sans provoquer de « parasites ».

Soudain, je me souviens que ma femme me donne toujours, pour mes longues « virées » en montagne, une grande et mince couverture de plastique de deux mètres carrés, qu' elle case, soigneusement pliée, dans la poche intérieure à fermeture éclair de mon sac. Précieuse trouvaille! Aussitôt nous nous blottissons sous cette protec- tion. « Matin, onzième heure »: j' arrive à voir cela avec une certaine peine, à la lampe de poche, car mon verre de montre est fortement embué. Etroitement serrés, comme un couple d' amoureux, nous sombrons bientôt dans un sommeil de plomb et qui dure presque trop longtemps. Il est cinq heures de l' après quand nous quittons précipitamment notre bloc protecteur et nous nous mettons en marche, encore lentement et quelque peu engourdis, à peu près en direction de l' Obere Triftlimmi. A notre grande joie, le mauvais temps a nettement diminué et les détestables brouillards se dispersent à vue d' œil. La pente s' accentue de nouveau considérablement, et la nouvelle neige, tombée en abondance, se tasse vu qu' elle est mouillée, faisant sabot sous nos crampons. Mais c' est le cadet de nos soucis. C' est le cœur plein d' espoir et avec des forces renouvelées que nous allons de l' avant. Il ne tombe plus que de petits flocons isolés d' un ciel qui ne cesse de se nettoyer, tandis que, dans l' intervalle, le brouillard s' est dissipé entièrement. Et nous voici à l' Obere Limmi, ça ne fait plus aucun doute. Dans la mesure où nous le permettent nos jambes paralysées, nous descendons en nous dandinant comme deux vieux canards le glacier du Trift, en évitant çà et là de petites crevasses.

Et voici maintenant l' heureuse surprise! Dans le crépuscule qui descend, et déjà peu distincte se dessine la silhouette de la cabane du Trift, une apparition qui jamais ne s' effacera de mon souvenir! Muet, presque recueilli, je tire le verrou, et nous pénétrons sous le toit sauveur!

Depuis, bien des années ont passé. D' autres tempêtes, les tempêtes de la vie, ont fait blanchir mes cheveux noirs. Mon camarade Franz, si fidèle et désintéressé, repose depuis longtemps dans la terre bénite d' un cimetière. En route vers ses chères montagnes, il s' est tué à moto, sans pouvoir prendre congé de sa femme bien-aimée, de ses enfants, ni de moi, son vieux camarade de cordée. Pour nous, ses camarades de montagne, la perte de cet homme de valeur fut un coup très dur. A sa famille en deuil, à sa vieille maman désespérée, j' écrivis en le dédiant à son souvenir, et au lieu des traditionnelles condoléances, le poème que voici:

A notre camarade disparu Calme, comme toujours, tu es parti bien loin, Sans nous serrer la main et sans un mot d' adieu Quand tu t' es séparé de nous, tes vieux amis. Et pourtant, en esprit, tu vis encore en nous.

Chacun, fidèlement, te porte dans son cœur. Chacun sent que tu dois être l' homme exemplaire Qui maîtrise la vie avec force et courage, Toi pourtant, tous les jours, si petit, si modeste.

Tu resteras pour nous, dans nos chères montagnes, Le guide vigilant, l' ami fidèle et sûr; Et le vent de là-haut, qui doucement murmure, Nous redira tes mots plaisants et bien pensés.

Si la tempête souffle et tonne sur l' arête, Si l' avalanche dit notre fragilité, Alors tu nous tendras une main tutélaire, Comme tu fis toujours, toi, prêt à nous aider.

Et quand un jour, enfin, fatigués du voyage, Nous verrons notre horloge au point de s' arrêter, A la porte du Ciel tu nous feras le signe Du salut aux amis, selon Sa volonté.

Traduit de Vallemand par G. W.

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