Choucas

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Par Marcel Modetfï.

Choucas naquit une nuit de mai, dans une faille inaccessible des rochers d' Aï. Il passa plusieurs semaines à manger et à dormir, le jour exposé au soleil, la nuit blotti sous des ailes tièdes. Il grandit rapidement, parce que la nourriture est abondante dans cette région et aussi parce que sa sœur était devenue la chose desséchée et plate qui rendait plus dur le fond de son nid. Il devint dodu, bien en plumes et fort bavard.

Quand, sur ses brindilles il parvint à se dresser, gauche, vacillant, à travers les nappes impondérables qui défilaient silencieusement dans l' espace, ses yeux obliques découvrirent des choses étonnantes.

Quoi! C' était sa mère, cette forme dansante qui évoluait si aisément sur l' abîme?

— Craââ! Crâââ!

Ohi certainement, il reconnaissait sa voix.

Parfois, Choucas sentait ses forces diminuer. Son bec était vraiment trop lourd. Sagement, il s' accroupissait sur les fientes sèches, et attendait la becquée.

Son père...? Disparu...! Tombé, en même temps qu' un grand coup frappé sur la montagne. Pourtant, ce jour-là, le ciel était serein, l' air très doux; des êtres fulgurants zigzaguaient sur le soleil déclinant. Choucas vit ses cousins surgir de l' herbe et des précipices, voleter au fond d' un ravin en poussant des clameurs lugubres, mais il ne sut jamais pourquoi son père ne venait plus sur ses ailes pleines de vent, lui apporter ces chairs délicieuses qu' il avalait goulûment. Et puis, à vrai dire, que lui importait cet événement!

N' ayant ni faim ni froid, il rêvait souvent à des envolées audacieuses, au-dessus de toutes les montagnes et de tous les nuages, si audacieuses même, qu' il atteignait le monde extraordinaire où s' agitent les étoiles. Il égrenait donc le chapelet des jours, avec une parfaite insouciance et une grande régularité.

A l' aurore, Choucas lissait les plumes de sa queue, se pouillait soigneusement. Au crépuscule, il faisait Crâ I Crâ 1 Crâ! en tendant le cou vers la pièce d' eau où maman Choucas se laissait choir, ailes repliées, comme un météore.

Une nuit, le temps se brouilla. Peu après le lever du jour, les nuages, pourchassés dans le labyrinthe alpestre, interceptèrent la lumière. La pluie, de ses longs fils gris perle, raya les sapins marrons clairsemés sur les pâturages. Sous le vent, les forêts s' inclinèrent en cadence et firent hâ!... hâ! pour accompagner le chant des sources, glorifiant l' ivresse de la terre qui absorbait par tous ses pores le stimulant de sa fécondité.

Après les lentes infiltrations dans la falaise, ici et là, près de Choucas, des filets se formèrent, animés d' étranges pulsations. Mais, tandis que les uns s' échappaient après d' habiles détours, d' autres, arrêtés en pleine course par un compte-gouttes naturel, se détachaient, dans l' inconnu, avec une cruelle précision.

Aux êtres attentifs, la nature donne parfois de précieuses leçons.

Une nuit s' écoula encore, et le crépitement monotone se perdit dans le murmure des pierrées. L' horizon, soulevant les voiles de l' aube, s' éloigna doucement en étalant son or. Alors Choucas, déployant ses ailes étincelantes, s' éleva sur l' air chaud des courants ascendants en décrivant les spirales fantaisistes d' un naufragé de l' air.

Sa mère l' initia aux acrobaties du vol et aux dangers nocturnes; puis un jour, quand il sut trouver sa nourriture, elle l' abandonna. C' est ainsi qu' il rentra dans la tribu des « Becs-Jaunes », où les liens de parenté se confondent avec les moeurs parasitiques.

Pour Choucas, le chemin qui mène d' une montagne à une autre est très court, c' est pourquoi il fit de longs voyages à travers le continent; admirant tout, sauf la mer, car il éprouvait, en la sondant, le sentiment pénible de son impuissance à franchir le vide qui sépare le néant de l' immensité.

Il visita des régions si pauvres que les habitants suaient du matin au soir pour arracher du sol ingrat une maigre subsistance.

Leurs enfants pleuraient souvent, il est vrai, mais ne dédaignaient jamais leur pitance: ainsi, Choucas fut forcé d' émigrer.

Et il connut de riches contrées où des hommes inutiles parlaient langoureusement de leurs vices, en suivant le cours immuable de leur vie. Il voulut imiter leurs paresses. On lui jeta des pierres en criant: « fainéant! voleur! » Alors Choucas s' enfuit encore, en pensant que les hommes devaient être une erreur de la création, comparés au monde organisé de certains animaux, et que les bêtes valaient bien mieux qu' eux.

Ces lointaines pérégrinations lui apprirent quantité de choses; il se maria plusieurs fois et eut beaucoup d' enfants.

Voilà comment se terminent la plupart des histoires, cher Bec-Jaune! Et la tienne continue, inexorable.

Plus de trente années avaient passé sur ceux qui mesurent le temps employé à multiplier les ruines, lorsque Choucas revint au pays natal.

EblouissementI II plana longtemps dans l' atmosphère effervescente de Leysin. Partout, les forgerons de la santé s' étaient établis. Leurs patients, assoiffés d' air et de lumière, prenaient sur les terrasses des poses de baigneurs, aussitôt qu' appa le docteur Phébus. Choucas, ignorant peut-être que la souffrance rapproche les êtres, s' aperçut bien vite qu' en ce lieu d' élection les oiseaux apai-saient leur faim au moins une fois par jour et mouraient souvent de vieillesse.

ParbleuI de vagabond, il deviendrait sédentaire!

— Ahi qu' il fait bon ensevelir son corps satisfait, dans la frênaie om-bragéedisait joyeusement Choucas pendant les heures torrides. Et l'on est si bien, sous les feuilles musiciennes de l' automne, pour faire la sieste, en observant du coin de l' œil l' être qui s' étire en bâillant de chaleur!

Pourquoi se serait-il méfié de cette créature alitée qui accumulait des forces nouvelles et partageait tous ses repas avec lui? Devait-il s' enfuir toujours? Reprendre sa vie errante? Non! Non, parce que cette créature fatiguée devait s' insinuer dans la vie de Choucas et l' étreindre avec les tentacules de l' amitié pour réaliser les sombres desseins de la destinée.

Le piège? Une planche vermoulue, un misérable fil d' acier, et voilà comment il fut réduit en esclavage, par l' appât d' une gourmandise.

Fou de douleur, il jeûna trois jours, espérant apitoyer les curieux qui le visitaient. Il gagna leur sympathie et une prison dorée dans laquelle il eut l' air ridicule.

Ce furent alors des rondes inlassables, sans issue; des cris d' angoisse, avant les nuits interminables où des rêves de liberté le précipitaient tout meurtri contre les barreaux de sa geôle.

Les pâtées succulentes lui donnaient des nausées; les soins, les délicatesses l' exaspéraient et quand on tuait ses poux avec des jets de puantes vapeurs, c' est lui qu' on empoisonnait.

Le printemps s' annonça, apportant la guérison au bourreau inconscient. Après ce départ tant attendu, le pauvre reclus fut rendu à la liberté, oui! Mais avec un long ruban vert autour du cou, indéniable témoignage de lâcheté, que choucas promena parmi les hommes, avant de périr à demi étranglé, au bord du joli lac d' Aï.

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