Cilo et Sat - Montagnes de Turquie d'Asie

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PAR RENÉ DITTERT, GENÈVE

Avec 2 cartes et 7 illustrations ( 120-126Alors? Nous vous attendons!

Nos amis d' Izmir Reggio, Gallia et Özakat, nous quittent après un dernier plaidoyer passionné. Avec chaleur, ils ont vanté les innombrables aspects de leur pays, ses beautés naturelles, ses sites archéologiques, ses plages, ses marchés colorés et vivants. D' autre part, ils nous assurent aide et appui total.

D' accord, certes, mais il s' agit maintenant de trouver des sommets à gravir; ils sont notre but. Eloignés des atteintes de la civilisation moderne, ils nous permettent de mieux pénétrer un pays, de le connaître et d' apprécier ses peuplades toujours si attachantes.

Déceler un objectif, pour des alpinistes toujours avides de nouveautés, semble possible. La Turquie d' Asie n' est pas un pays au relief bouleversé, fortement travaillé? Pays de montagnes, donc. Voyons plutôt.

Elle est formée par le vaste plateau d' Anatolie, bordé au nord par la chaîne pontique, qui domine la mer Noire, et, au sud, par le Taurus, lequel retombe sur la Méditerranée. La partie orientale est un puissant ensemble de chaînes massives et de plateaux élevés formés par le rapprochement des arcs pontique et taurique, ce qui a provoqué la formation de lacs profonds ( celui de Van, par exemple ) et d' énormes volcans, dont FArarat ( 5165 m ).

Le Taurus, après Adana, se replie et pénètre en Anatolie par trois groupes de montagnes. Celui qui se développe le plus au sud, aux abords des frontières irakienne et iranienne, forme, au-delà de Hakkâri, les chaînes de Cilo et de Sat qui comptent des sommets dépassant 4000 mètres ainsi que des glaciers qui s' étendent sur le versant nord.

Pour des raisons militaires, toute cette région fut longtemps inaccessible aux étrangers. En 1965, le gouvernement leva cette interdiction et, du même coup, les deux massifs redevenaient « terrain de jeu » pour les alpinistes.

Bien que peu connues, les principales cimes de la plus orientale des provinces turques ont déjà été gravies avant la seconde guerre mondiale. L' expédition autrichienne de 1937, dirigée par le professeur Hans Bobek de l' Université de Vienne, outre l' exploration systématique des massifs et de nombreuses « premières », fit un important travail géologique et dessina les meilleures cartes topographiques actuelles1.

Après une étude approfondie, des échanges de correspondance avec Hermann Köllensberger et Lâtif Osman Cikigil, président d' honneur du Club alpin turc, ainsi qu' une intéressante discussion avec Dux Schneider et sa femme à peine rentrés d' Anatolie2 qui, avec ardeur, nous ont persuadés de renoncer à l' Ararat, les chaînes de Cilo et de Sat seront les buts de l' Expédition franco-suisse de 1967 3. Notre intention n' est ni d' explorer ni de chercher à ouvrir une des nombreuses nouvelles voies possibles sur chaque sommet, mais de gravir les principales cimes par un itinéraire normal et aussi 1 Hans Bobek: « Forschungen im Zentralkurdistan zwischen Van- und Urmia-See », Petermanns Geographische Mitteilungen ( Gotha, Julius Perth, 1938 ), 5. Heft, Mai 1938, pp. 152 et suiv. ( Voir spécialement les cartes 15-19 ). Sur cette expédition, voir aussi Mitteilungen des Deutschen Alpenvereins, 1938, n°4, pp.83 et suiv.; Herbert Kuntscher: « Bergfahren in Zentralkurdistan », Les Alpes, 1939, pp. 254 et suiv.

2 Dux Schneider: « Les montagnes de Hakkâri ( Turquie ) », Les Alpes, troisième trimestre, 1966, pp. 230 et suiv.

3 Participants: Dr R. Bretton, Annemasse; Dr F. Dombre, Annemasse; R. Grosclaude, Genève; R. Gréloz, Genève et Annemasse; R. Tissières, Martigny; R. Dittert, Genève.

de parcourir les deux chaînes dans le sens de leur longueur, c'est-à-dire du nord-ouest au sud-est ( environ 300 km-effort ).

Les préparatifs ne sont guère compliqués: équipement, matériel de camping, cuisine et butane sont expédiés d' avance par route. Tous les vivres peuvent être achetés à Van. Pas de problèmes non plus pour les moyens de transport à partir de cette ville.

Le 13 juillet 1967, l' avion régulier de Swissair nous dépose à Istanbul; le lendemain nous sommes à Van. Surprise! C' est une ville morte, et pourtant quel passé! Onze siècles avant J.C, elle fut le centre du royaume d' Urartu, puis le cœur du puissant royaume arménien. Rasée d' abord au cours de la pénétration islamique, puis saccagée par les Russes et les Turcs pendant la première guerre mondiale, elle n' est plus que l' ombre d' elle. Néanmoins les deux jours que nous y passons s' écou vite, la préparation de notre séjour dans les montagnes nous occupant complètement. En passant, je signale que les hôtels sont « propres »; en revanche, les bouchons de lavabo font toujours défaut... Les restaurants sont bons, variés, la nourriture copieuse et pas chère. La carte? Allez à la cuisine choisir ce qu' il vous plaît, mais ne soyez pas sensible, sinon finis les délicieux kebab, les poivrons farcis de riz et de pignons, le yogourt au concombre!...

Nous trouvons à Van tous les vivres dont nous avons besoin ainsi qu' un minibus qui doit nous conduire à Hakkâri. Sera-t-il au rendez-vous demain? Pour en être certain, Kemal Bayraktar, notre cicérone, dont l' aide nous est des plus précieuses, exige du chauffeur 100 livres turques1 de garantie. J' en suis surpris; chez nous on verse plutôt un acompte!

Pour résoudre la question importante des langues, nous dénichons un jeune électronicien kurde, Zeki Aldemir, possédant parfaitement l' anglais. Il nous accompagnera en qualité d' interprète.

Le 16 juillet, nous quittons Van, entassés à treize dans un véhicule de neuf places. Toute une escorte s' est jointe à nous, y compris un « gorille » armé qui doit nous protéger pendant notre séjour dans les montagnes. Il est superflu d' ajouter que nous l' avons licencié au plus vite!

Route poussiéreuse, chaleur pénible, banquettes de bois... nous ne regrettons rien lorsqu' en fin de journée nous arrivons à Hakkâri ( 1665 m ), situé sur un plateau boisé, face aux montagnes. A nos pieds, la profonde et importante vallée du Grand-Zap qui coule vers l' Irak.

La soirée est belle. Sur une terrasse, en buvant force soda, nous discutons longuement. Il n' est guère difficile de trouver deux muletiers et huit mules dans un pays où tout se porte à dos de bête. Débattre le prix, par contre, est autrement plus laborieux, d' autant plus qu' à cela s' ajoute la difficulté de se faire comprendre car, partant du français, nous nous exprimons en anglais, et l' interprète traduit en turc, puis un muletier en kurde! Finalement la somme de 180 livres turques par jour est arrêtée.

Près du pont qui franchit la rivière ( 1200 m ), nous transbordons les bagages de la fourgonnette sur le dos des mules, puis c' est le départ pour les montagnes de Cilo ( prononcez Djilo ) et de Sat; il y a quatre jours que nous avons quitté Genève.

La vallée du Kar-Su que nous remontons est belle mais encaissée, la flore variée et colorée. Nous suivons le torrent gonflé par l' eau des névés. Ici et là, des vestiges d' églises et d' habitations en dur témoignent de l' habileté des Nestoriens, ces chrétiens déclarés hérétiques et décimés au cours des siècles.

Surpris par la nuit ( qui arrive à 18 heures déjà ), notre premier camp est plutôt improvisé, comme d' ailleurs le repas et le bivouac sous les étoiles. Dans l' obscurité, Tissières pose son matelas pneumatique sur des épineux, ce qui l' obligera à réparer vingt-sept trous. Quelle patience!

1 livre turque vaut environ 35 centimes suisses.

Le camp II est situé à 2880 mètres. L' endroit est idyllique: une pelouse fleurie, un ruisseau qui serpente en chantant. Des aiguilles de calcaire jaune, injecté de roches volcaniques foncées, se dressent au-dessus de nos têtes: tours, brèches et arêtes se découpent sur le ciel, toujours bleu dans ce pays.

De ce camp, sans difficulté, nous gravissons les Points 3410 et 3360 d' où l'on se fait une idée plus juste du caractère et de la géographie tourmentée de la région.

Après ces deux escalades, nous faisons l' ascension de l' élégante Aiguille de Suppa-Durak. Son socle ( ouest ) est haut et dangereux. Des dalles polies par l' érosion succèdent à des couloirs délabrés. L' itinéraire est embrouillé. A la brèche, le regard découvre le versant nord-est du massif de Cilo. Glaciers et séracs lui donnent un caractère très alpin. Le rocher de l' arête sud, que nous suivons ensuite, est excellent, mais rugueux; il mord les doigts. L' escalade, belle sans être difficile, nous réjouit. Joie aussi d' être seuls! Toutefois, si loin, un accident aurait des conséquences fâcheuses; aussi l' ambiance n' est plus celle des Alpes, et une prudence, exagérée même, est notre règle. Qui viendrait nous chercher ou nous aider ici?

La cime est précédée d' une dernière arête aérienne et de deux gendarmes; surmonter ces obstacles n' offre aucune difficulté. Cinq heures après notre départ du camp, nous sommes à l' extrême pointe, à 3670 mètres; l' altimètre donne 3750. Les brumes qui montent aux heures chaudes du milieu du jour cachent vallées et sommets et créent une atmosphère de mystère.

Le retour au camp se déroule sans histoire, grâce aux nombreux cairns érigés en montant et, ô joie! nous prenons un bain glacé, tout près du névé.

Avant de quitter notre camp II, nous rendons visite à nos voisins, des Kurdes semi-nomades, que l'on prétend « pillards » et « brigands ». Ils viennent d' occuper leur yahlâ ( quartier d' été ) avec famille et bétail. Le yahlâ de Gazra est à 3000 mètres d' altitude, à la limite de la neige. Les chiens qui nous reçoivent ( de vrais fauvessont des gardiens hargneux, de grosses bêtes qui tiennent de l' ours ou du loup. Il est bon de s' en méfier; nous approchons avec précaution. Les femmes nous regardent timidement et fuient se cacher sous les grandes tentes faites de longues bandes d' étoffe noire cousues ensemble. Une quinzaine de perches, de longueur différente et fixées au sol, soutiennent l' étoffe attachée à des pieux par des cordes et des lanières. Les hommes venus à notre rencontre nous invitent sous la tente. Nous enlevons nos chaussures. Des tapis recouvrent le sol, on apporte des coussins.

Voici le chef, le the que l'on boit dans de petits verres toujours brûlants. Le sucre n' est pas mis dans le the, mais on en prend un morceau dans la bouche, puis on déguste. Lorsque le verre est vide, on le couche dans la soucoupe. On ne refuse pas, en général, avant le troisième. Des femmes nous servent. Quelle richesse et quelle variété de couleurs dans leur costume. Sur leur tête, une calotte brodée d' où coulent des tresses de cheveux gras. Depuis l' occidentalisation du vêtement imposée par Mustafa Kemal Pacha, les hommes, quant à eux, portent simplement veston, pantalon et casquette.

Alentour, l' animation est grande. Des enfants crasseux jouent, d' autres piaillent sur le dos de leur mère toujours à la tâche, alors que les hommes discourent. Les bêtes bêlent, car des gamins les réunissent pour la traite. Le troupeau est important, il fournit au Kurde tout ce dont il a besoin. La laine de mouton et les poils de chèvre sont files pour tisser les vêtements, les tapis et l' étoffe des tentes. Le lait constitue son aliment principal: il en tire le yogourt si délicat, le beurre baratté dans des outres qu' on secoue d' un côté et de l' autre, ainsi que le fromage, bouilli et fermenté avec du placenta de brebis.

Six jours se sont écoulés depuis l' arrivée à ce camp. Nous le quittons maintenant pour aller nous établir sur le versant méridional du Geliaçin.

Levés à 4, nous ne partons qu' à 8 heures. Plier et emballer le matériel prennent du temps, le charger aussi. Après avoir dépassé le yahlâ, les mules affrontent avec une efficacité et une fougue surprenantes les névés gelés qui s' arrêtent au col ( 3050 m ). De là, la piste suit une prairie accrochée aux flancs méridionaux du Cilo. L' arête faîtière - d' une longueur de 5 kilomètres - nous domine de 1000 mètres. Le Geliaçin ( 4170 m ) est le plus haut, le plus beau aussi. Quelles parois, étayées d' arêtes, et que de « premières » à découvrir! A nos pieds, gorges et ravins abrupts tombent jusque dans la vallée. Le cadre est démesuré, indescriptible.

Ce soir, pas de tente! Nous bivouaquons au pied d' un gros rocher fracture, tanière d' ours en hiver. Couchés tôt, nous voyons le mur cyclopéen embrasé s' éteindre peu à peu pour faire place au crépuscule, puis à l' obscurité. Nuit rare. Ciel fascinant avec ses cascades d' étoiles on brillent la Grande Ourse et Cassiopèe, où surgissent des étoiles filantes: « Une âme qui s' en va! » prétendent-ils ici. Envoûtante, cette nuit me rappelle celles du désert: nuits de mystère et de silence combien différentes des nuits de l' Himalaya ou des Andes, dont il me semble entendre encore le vent qui hurle sur les hautes crêtes, les craquements des séracs qui s' effondrent, les cataractes de neige grondant dans les couloirs, les pierres qui éclatent et répandent une odeur acre.

La tentative que nous avons faite au Geliaçin en partant du sud échoue. Tandis que mauvais rocher et parois rébarbatives arrêtent notre essai à 3800 mètres, Gréloz et Grosclaude gravissent le Tura Dauil ( 3400 m ).

Contournant le massif à l' est, deux jours plus tard, nous sommes installés dans un étroit vallon ( camp V, 3250 m ).

Le 28 juillet, nous montons au Geliaçin, notre objectif principal. A 4 h 30, nous sommes en route. L' ascension n' est pas difficile, pas monotone non plus. Les névés nous épargnent les couloirs de pierraille et de roche délitée. Par les cheminées humides d' un cirque de hautes colonnades, nous émergeons sur la crête sud-est; la suivre ne pose pas de problèmes, si ce n' est celui de l' altitude, mais notre acclimatement est parfait, et nous progressons à bonne allure.

A 8 h 30 déjà, les six membres de l' expédition sont à l' extrême pointe. Très bas, les glaciers du versant nord nous surprennent par leur importance. A l' ouest et au sud, vallées et sommets s' enchevê à perte de vue. Heureux de notre réussite, nous commençons la descente par le même itinéraire, donc sans difficultés.

L' étape est longue, trop longue, et la remontée au yahlâ de Serpil ( camp VI ), après 2800 mètres de descente par une piste raide et poussiéreuse est éprouvante. Hommes et bêtes sont fatigués. Nous apportons peu de soin ce soir au dîner: yogourt et fromage sont les plats de résistance.

Demain, nous quitterons le massif de Cilo et nous franchirons le Rundbare Sin qui creuse la profonde vallée ( 1200 m ) nous séparant des Sat-Dagi.

Le long de l' affluent du Tigre, nous retrouvons la végétation: noyer, chêne-vert, vigne sauvage croissent en abondance. C' est une luxuriante oasis entre deux massifs arides et rocailleux.

A 13 heures seulement, nous franchissons le pont de madriers. Le soleil tape dur! La piste se coule le long d' un torrent, se faufile entre les luzernes. Sur le revers des hautes collines, pas très loin des rizières saturées d' eau, les vieux névés nous donnent la mesure des quantités de neige qui tombent en hiver, comme d' ailleurs des avalanches qui roulent dans ces vallons.

Près d' une cascade, nous fixons le camp VII ( 1950 m ). Noman, le muletier, prévoyait trois heures de marche pour parvenir jusqu' ici, nous en avons mis plus de sept. En pays kurde, on n' a qu' une vague notion de l' heure et du temps!

Enfin, le 30 juillet, après une nouvelle étape, nous sommes au bord des lacs de Sat ( camp VIII ). Les eaux de ces lacs ne s' écoulent pas vers la vallée, mais se précipitent dans un gouffre, puis réapparais- Massif de Sat ( Province de Hakkâri, Turquie orientale ) Par le professeur Hans Bobek Itinéraire suivi avec mules Ascensions —«Retour Bretton ( direct sur Yüksekova»- Trajet avec mules, de Sat à Gavaruk Gotha: Justus Perthes sent cinq kilomètres plus loin, au-dessus du village d' Oramar, et permettent d' expliquer la fertilité du sol à cet endroit, ainsi que l' origine des bisses.

Le 31 juillet est jour de repos, de rétablissement, de bain. L' eau a 14 degrés, la température, au soleil, 17. Après le repas, nous descendons encore au yahlâ pour donner quelques soins. L' état sanitaire est très mauvais, les consultations nombreuses. Dombre est d' une rare patience. Il répond à celui-ci, encourage celle-là. A l' aide de grimaces savantes, il fait se « poiler » les gosses et rire les adultes. Je traduis, Zeki distribue des médicaments et met les gouttes dans les yeux avec autorité.

Au camp, Bretton ne va pas mieux. Une dysenterie sérieuse l' affaiblit depuis plusieurs jours, sa température a atteint la cote d' alerte. Dombre décide de l' évacuer sur Yüksekova, la ville la plus proche. Il l' accompagnera avec Grosclaude. Quels amis et quel dévouement!

Nous nous séparons pour monter à l' est. Saleh, un Kurde rapide et vigoureux, le feutre sur le coin de l' œil, la moustache « agressive », nous accompagne.

Du sommet du Garashu ( 3250 m ), la descente, par des couloirs, nous permet de rejoindre la piste qui monte des premiers villages irakiens. Après avoir contourné un saillant rocheux, nous tombons sur le yahlâ de Gavaruk ( 2650 m ). Ses tentes noires sont posées sur un promontoire qui s' avance dans le lac où viennent mourir quelques névés. Couleurs exceptionnelles! Bleu du lac, vert cru de l' herbe rase, et partout des moutons tondus, tout blancs.

On nous entoure, on nous questionne, et déjà nous sommes des amis. Des jeunes filles aux yeux de braise s' approchent pour servir le chef, comme au Sahara, boisson traditionnelle en pays kurde. Des femmes apportent le millet cuit dans l' aïran ( petit lait ) qui s' accompagne de beurre fondu maintenu chaud dans un petit pot planté au centre du plat, le pilaw aux oignons, les galettes et le yogourt. Nous sommes dix, vingt, assis en rond à nous régaler et à manger tout notre soûl.

Sur le lac tremblent les reflets de deux aiguilles. La plus haute, le Cia e Hendevade ( 3810 m ), qu' on appelle Sim ici, sera notre but; c' est le point culminant du massif de Sat.

Quittons le yahlâ et nos hôtes qui ont si bien su nous accueillir. Par des pentes herbeuses, nous montons encore jusqu' à près de 2880 mètres. Notre neuvième camp installé, assis près d' un feu de genévriers, entourés de parois grises, striées de couches rouges et turquoise du plus surprenant effet, nous profitons pleinement de ce rare instant.

L' aube du 3 août arrive. J' entrouvre la tente: le ciel est clair. Thé, yogourt, et nous voilà partir. Gréloz, pas très bien, renonce. Sur le glacier, la neige « porte », donc notre avance est rapide. Bientôt la pente s' accentue, devient raide. Nous chaussons les crampons. Venus buter contre la rimaye, nous la jugeons assez rébarbative. Notre estimation est juste, puisque ce n' est pas moins d' une heure d' efforts qu' elle exige de notre part. Au rocher, nous abandonnons le superflu. Tout à coup, le sac de mon compagnon bascule dans le gouffre. Un long travail de funambule, et il est récupéré, non sans dégâts.

Traverser sur des dalles inclinées, aux prises imbriquées, ne va pas sans danger. L' assurage, plus moral que réel, impose patience et prudence.

Enfin, l' arête nord. Calcaire solide, donc belle escalade, aérienne aussi. L' antécime nous réserve une surprise: le point culminant est encore loin! Une profonde brèche nous en sépare; y descendre en rappel pose le problème du retour.

Sur le sommet, nous laissons tomber le sac, se détendre les muscles, le cœur retrouver son rythme. Très bas, le lac de Bay dans sa gangue de glace; au sud, les crêtes irakiennes se fondent dans les brumes. Nos regards courent à la rencontre des Cilo si éloignés... des souvenirs déjà!

Tissières et moi contemplons avec admiration ce monde étrange et sauvage, cette Turquie où nous avons bien peu de chances de revenir, mais auquel nous attachent ses montagnes, son peuple, ainsi que l' hospitalité et la gentillesse que nous y avons trouvées partout et qui nous ont émus.

Demain, nous regagnerons les vallées. Demain, nos muletiers retourneront à Hakkâri, à Yüksekova, à leur yahlâ.

Il faut se rendre à l' évidence, l' aventure est achevée. Amis d' Izmir, merci de l' avoir provoquée!

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