Contrastes dans le paysage alpestre

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Jörg Hasler, Olten

Ne vous attendez pas à une difficile ascension en haute montagne, à une varappe audacieuse dans une paroi verticale ou surplombante, à une expédition vers des cimes vierges des Andes ou de l' Himalaya, ou que sais-je encore?... Notre itinéraire nous conduira simplement dans la région montagneuse séparant les cantons de Berne et du Valais, et rarement au-delà des 3000 mètres.

Cette contrée a ceci de particulier qu' elle finit là où elle a commence; nous y tournons en rond et voyons par conséquent la même portion de terrain sous des angles sans cesse changeants. Exemples: le matin, c' est la classique perspective de Kandersteg sur la Blümlisalp enneigée; le soir, du Heckenhorn, nous redécouvrons la Blümlisalp, cette fois sous l' aspect d' une abrupte paroi noire. De la Rote Kumme, nous contemplons les flancs du Rinderhorn et du Balmhorn sous leur manteau de névés, et ne pouvons que nous remémorer le panorama du Torrenthorn, d' où ces deux sommets nous avaient impressionnés par leurs parois escarpées. Le contraste accuse entre des à-pics orientés vers le sud et l' est et des pentes douces recouvertes de névés et plus bas de pâturages regardant vers le nord et l' ouest est typique de toute cette région des Alpes. La Gemmi nous vient aussi naturellement à l' esprit. Fréquemment, ce sont les contrastes qui ont fait la célébrité d' un panorama: songeons au plateau lacustre s' étendant de St-Moritz à la Maloja. Tout le charme de cet incomparable paysage réside dans l' opposi entre cette plaine tout à fait unie, débouchant de loin en loin sur le miroir d' un lac alpestre, et l' écrin de cimes rocheuses qui l' entoure.

Le contraste entre pentes douces et abruptes n' est d' ailleurs pas, et de loin, le seul attrait du col de la Gemmi. La paroi de la montagne, orientée vers le sud, s' élance d' un jet jusqu' au haut du col. Son intersection avec le versant septentrional, à peine incliné, forme une arête bien tranchée; aussi le promeneur venu du nord est-il brusquement confronté avec le paysage valaisan. Dans son livre paru en 1882, Pflanzenleben der Schweiz - Plantes de la Suisse - Hermann Christ écrit: « Un sillon longitudinal, interminable et profondément creusé; cent vingt kilomètres de la Furka au Léman, bordés par les plus hauts sommets alpins: c' est le Valais. A tous points de vue, c' est notre territoire le plus original, et ce n' est pas à tort qu' on l' a appelé l' Espagne helvétique. Un contraste plus accen- tué que celui qui oppose le paysage nord-alpin de l' Oberland bernois, glacial et gorgé d' humi, au profond sillon du Valais, vous ne le retrouverez nulle part ailleurs en Europe à si petite échelle. Il suffit de gravir la Gemmi - une demi-journée de marche - de laisser derrière soi les mousses, les feuillus et les résineux du Kandertal et de gagner la « Daube » qui domine le col, le long de l' arête, pour embrasser d' un seul coup d' œil tout le panorama des Alpes pennines et de la vallée du Rhône. Stupéfait, on se trouve devant un autre ciel, devant d' autres couleurs; on est à la lisière d' un paysage méridional au style à la fois noble et original. La dure lumière du sud - « il lume acuto », comme l' appelait Dante - l' horizon lointain que l' heure de midi rapproche étrangement et sur lequel ombres et lumières se heurtent avec force, l' em vespéral du paysage aux nuances roses ou rubis, l' ensoleillement brutal de la paroi verticale, les pentes herbeuses recouvertes de sabines odoriférantes - autant de traits caractéristiques du paysage méridional qui vous assaillent dès que vous avez franchi le col. » Le Lötschenpass est également un col reliant Berne au Valais, mais ici le contraste des paysages et infiniment moins marqué; cela tient à la chaîne du Bietschhorn qui masque la quasi-totalité du pays valaisan. Au Lötschenpass, on se sent au cœur des montagnes, plutôt que sur une ligne de démarcation.

Le Restipass est peu connu. Il ne franchit pas la chaîne des Alpes bernoises, mais seulement un de ses contreforts méridionaux. C' est cependant une échancrure bien marquée^ située presque exactement dans le prolongement sud-ouest de la vallée du Lötschental. Tout au long de la montée, si l'on gagne le col par le versant oriental, on peut admirer les sommets enserrant le Lötschental; au fur et mesure qu' on s' élève, leurs proportions se modifient insensiblement: les plus lointains, qui sont en même temps les plus élevés, dominent peu à peu les plus proches, tandis que d' autres surgissent à l' horizon.

C' est une véritable course au succès entre autant d' individualistes, et c' est une fois de plus les véritables grands qui gagnent. C' est ici également l' occasion de saisir, dans toute sa réalité plastique, le relief géographique.

Par contre, sur le versant ouest, le paysage qui nous environne est des plus anodins. D' au plus grandiose nous apparaît alors le cirque de montagnes que nous découvrons du col. C' est l' occasion de citer ici Ferdinand Hodler: « Lorsque mon chemin me conduit au travers d' une forêt de sapins, je vois devant, de côté et derrière, d' innombrables troncs qui s' élancent, tels des colonnes, d' un seul élan vers le ciel. Une même ligne verticale, sans cesse répétée, m' envi de toutes parts. Que les troncs se détachent sur un fond qui s' éclaircit progressivement, ou qu' ils pointent vers l' azur, c' est toujours la même ligne dont la répétition finit par créer une harmonieuse unité. Ici, c' est le parallélisme qui est à l' origine de cette unité. Les innombrables lignes verticales font l' effet d' une seule grande verticale, ou d' une vaste surface. De même, si nous laissons errer nos regards sur une prairie où fleurit en masse une seule espèce de fleurs, comme par exemple la dent-de-lion au printemps, dont le jaune vif se détache avec netteté sur le vert tendre, nous ressentons l' im d' une grande unité qui fait naître en nous un bouillonnement de joie... Ou que l'on se transporte par la pensée dans un terrain recouvert de gros blocs de rocher, vestiges d' un vaste éboulement, comme, par exemple, au pied du Salève, on est envahi d' un sentiment de grandeur mélancolique, engendré par la répétition de formes et de couleurs semblables. C' est une impression analogue, mais infiniment plus forte, qui nous domine lorsque, du haut d' une cime, nous contemplons les Alpes. Les innombrables sommets qui nous environnent font naître en nous cette admiration que produit l' éter retour du semblable... » Le touriste qui vient d' embrasser d' un coup d' œil le majestueux panorama que lui offre le Restipass sera sensible à cette répétition de formes identiques. Il ne verra pas dans ces sommets autant d'«individualistes »; c' est à peine s' il sera conscient de leur réalité spatiale, en tous cas aussi longtemps qu' il ne déplie pas sa carte topographique. L' unité résultant de cette somme d' éléments semblables, il la ressentira plutôt sous la forme d' une surface à deux dimensions.

Un seul et même paysage, mais des impressions diamétralement opposées: tout dépend de P«angle d' attaque ». Ce phénomène n' est pas le seul apanage du Restipass; mais nous pouvons affirmer qu' il est ici particulièrement marqué.

( Traduit de l' allemand par René Durussel )

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