Dans la face ouest du Dru : les Strapontins du paradis

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Claude et Yves Remy, Bossière VD

Photos 121 à 126 Soigneusement nous étudions le terrain, mètre après mètre, au moyen d' une loupe posée sur la grande photo-poster que Philippe vient de décrocher de son emplacement pour le moins surprenant: la porte des toilettes de son appartement.

Après le repas, notre conversation roule bon train: tout paraît facile, même les projets les plus ambitieux, telle la paroi ouest du Dru qui nous semble accueillante. Alors, pourquoi pas? Cependant, comme en témoignent les cinq itinéraires jalonnant cette face, il convient d' éviter d' aller se balancer là-haut par un week-end de beau temps avec un peu de ferraille en bandoulière et quelques fruits secs.

Très sérieusement mon frère Yves ajoute que la plus importante préparation est avant tout psychologique, car il s' agit certainement d' une voie de longue haleine qui va exiger entre six et dix jours d' escalade: nous désirons, en effet, ouvrir un itinéraire qui part du point le plus bas de la face, puis gagner directement les terrasses supérieures et franchir éventuellement la ligne des surplombs à gauche de la voie directissime aboutissant à la Terrasse dite des Allemands ', sur la voie normale ouverte en 1952. C' est du moins ce que nous permettent de projeter nos connaissances du Dru et la photo en notre possession.

Dès lors, notre projet est prêt. Yves et moi laissons tomber une intéressante expédition à l' étran pour ne plus penser, avec notre ami Philippe, qu' à ce projet de l' été 1980. En vue de parfaire notre préparation, nous n' hésitons pas à nous entraîner en commun et à réaliser quelques courses.

Les conditions atmosphériques d' un printemps et d' un début de juillet catastrophiques nous ont rendus quelque peu pessimistes. Aussi pensons- 1 Ainsi nommée à la suite de l' opération de secours de 1966.

nous grimper pendant une première tranche de quatre jours, persuadés que le beau temps ne saurait se maintenir plus longtemps. Cela nous permettra d' ailleurs de limiter la nourriture et d' alléger les sacs, jugés toujours trop lourds au départ d' une grande et longue escalade.

En quittant la station supérieure du téléphérique des Grands Montets, nous constatons que l' épais brouillard n' a pas attendu longtemps pour couler sa chape d' humidité collante sur nos T-shirts. La trace nous conduit au haut du petit et raide couloir qui descend sur le glacier du Nant Blanc. La neige, où sont creusées des marches profondes, est un terrain sûr qui nous épargne l' en. Par instants, le brouillard se soulève et dévoile un étonnant paysage, sévère et enneigé: les flancs de l' Aiguille Verte, de l' Aiguille sans Nom et de la face nord du Dru. Les sacs ballottent sur le dos, tandis que nous traversons quelques cônes d' avalanches et gagnons lentement le Rognon du Dru.

C' est là que nous installons notre « camp » en dressant une tente qu' Yves va s' efforcer de rendre confortable. Puis, harnachés d' un important matériel ( qui ne laisse planer aucun doute sur nos intentions ), nous traversons le petit glacier du Dru et rejoignons le point le plus bas du socle de la paroi ouest.

Les chaussures souples bien serrées, nous nous lançons à l' attaque.

- Le dièdre peut s' escalader en libre, jubile Philippe, en abordant cette partie évidente de l' itiné qui s' élève droit en haut.

Une délicate traversée sur des dalles, à notre gauche, donne accès à une rampe facile. Mais, un peu plus haut, à l' aplomb du long dièdre qui conduit aux toits, nous rencontrons le premier morceau coriace: deux petites écailles douteuses aboutissent à une dalle d' apparence lisse et surtout ruisselante d' eau. Cet obstacle ralentit la progression. Philippe tâtonne, risque un mouvement imprudent, puis, trempé, descend en catastrophe et range son sac à magnésie devenu inutile. Deuxième vaine tentative...

Au relais, je sors la boîte à malice, mais, avant d' envoyer le paquet de gollots ( que nous n' avons aucune honte à emporter et à dévoiler ), je passe à Philippe l' avant moyen: un accroche-ciel.

Après quelque hésitation, l' instrument « écologique » est finalement pose en appui précaire, ce qui permet de faire le pas délicat conduisant à une fissure qu' il faut surmonter par une athlétique dülfer de première classe. Pitons, coins de bois et coinceurs se succèdent dans la fissure, et la valse des étriers commence. A la jonction du dièdre, nous découvrons une touffe de fleurs suspendue, merveille de la nature au milieu des rochers arides.

La suite de ce parcours vertical se déroule dans une zone plutôt aquatique en surface. Curieuse saison qui nous arrose d' abord à haute dose, puis, lorsque le soleil daigne nous réchauffer au cours d' une brève éclaircie, fait fondre la neige qui ruisselle sur nous de tous côtés!

Cependant Philippe s' excite dans les airs.

- Dis, Claude, ça tient, le câble du plus petit stop-per2?

- Il est construit pour supporter au moins le poids d' un grimpeur léger et calme de préférence. En fait, la résistance de l' instrument est due plutôt à la manière dont on l' utilise!

- Bon! J' en fais mon affaire! C' est pour franchir un toit et, à la sortie, je vais être oblige de placer le plus gros coin de bois en travers. Tu vois le topo?

- J' imagine, c' est presque de l' A2!

A grande vitesse, je gravis cette longueur essentiellement en escalade artificielle, tout en dépitonnant. Non sans surprise, je constate la faiblesse de quelques pitons-angles ( pitons en forme de V ) qui se brisent net. Trempé jusqu' aux os, je parviens au relais sur étriers, où Philippe transi claque des dents.

Néanmoins satisfaits de ce premier contact avec un Dru humide et dégoulinant, nous aspirons à une rapide descente, quand bien même il convient de placer notre corde hors des passages empruntés 2 En l' occurrence: le numéro i.

par l' élément liquide. Le rappel sur un seul brin de quatre-vingt-dix mètres nous dépose pile à la rimaye et nous fait constater que nous n' avons progressé que d' une centaine de mètres à peine.

Rapidement nous dégageons nos pieds gonflés d' eau des chaussures rétrécies et, équipés de nos souliers de montagne, nous gagnons en quelques minutes le Rognon du Dru, où Yves a prépare un menu complet!

Rassasiés, nous nous installons douillettement dans notre bivouac et rêvons déjà du succès de notre entreprise au Dru. Un souci nous préoccupe toutefois: nous avons encore une vingtaine de pitons à lame, mais la moitié de nos angles sont hors d' usage. En outre, nous aurions besoin de quelques coinceurs supplémentaires. Aussi Philippe décide-t-il de descendre le lendemain à Chamonix pour aller chercher du matériel... et ( estomac oblige ) quelques friandises.

Placer une corde dans la ligne de ruissellement des eaux et à une altitude où la fraîcheur de la nuit garantit à coup sûr que tout sera gelé le lendemain matin est une bêtise qui mérite bien des coups de pied au derrière: monter, en effet, avec des jumars le long d' une corde dont la section est doublée par une gaine de glace pose plus d' un problème! On peut patiemment attendre que les faces ouest reçoivent le soleil de l' après ou se montrer plus expéditif et recourir au réchaud à gaz! Mon frère et moi, nous raclons longuement la glace au moyen d' un piton et poussons pas mal de jurons, surtout au moment de brusques et inquiétantes glissades des jumars sur la corde. Tant bien que mal, nous parvenons de nouveau trempés ( mais de sueur cette fois ) au relais suspendu atteint la veille.

Nous sommes sous la barrière des toits, observée par Yves le jour précédent au moyen des jumelles. Il convient de relever l' utilité de cet instrument qui nous a permis de découvrir également une fissure dans un terrain moins raide, derrière un éperon situé à droite de notre itinéraire. Et pourtant les jumelles ne sont bonnes qu' à grossir les difficultés écrivait l' étonnant grimpeur Georges Livanos dans son ouvrage Au-delà de la verticale. C' était avant 1952, et le célèbre alpiniste opérait précisément une tentative dans la paroi ouest du Dru, encore absolument vierge.

Pour nous cependant, il s' agit d' éviter une zone surplombante et surtout de planter trop de clous. Aussi espérons-nous que les jumelles apporteront la bonne solution.

Mon frère s' engage de nouveau dans une traversée horizontale sur la droite. Habilement, il longe un toit, puis en pleine dalle, par des fissures verticales superficielles et grâce à un court pendule, il atteint l' éperon. Là, partant d' un piton bien « tanqué », il se lance au-dessus du vide dans un grand pendule qui lui permet de rallier heureusement la fissure convoitée.

Transi, je quitte à mon tour le sombre relais. Je peux enfin bouger. Par des gestes plutôt saccadés au départ, je tente de me réchauffer en tapant sur mes doigts, contre le rocher ou sur les pitons que je récupère. J' opère la traversée de funambule et rejoins avec grande joie mon frère et le soleil. La suite est garantie « en libre », m' annonce.

Cette fois, je fais jouer allègrement la mécanique pour gravir la belle fissure et le dièdre qui conduisent à une terrasse proche de la voie directe américaine. En plein soleil, nous progressons sur de jolies dalles lisses et peu inclinées, mais qui exigent une adhérence contrôlée. Puis un feuillet et une rampe sur la droite donnent accès, par des gradins, au sommet du socle.

Précédemment repéré à droite de la grande écaille noirâtre ( située elle-même à droite de la dülfer de la voie directe ), un double système de fis-sures-dièdres parallèles monte vers les terrasses supérieures que l'on repère au milieu de la paroi. Au cours d' une tentative d' escalade directe, John Harlin et Lito-Téjada-Florès ont passé par là en 1964 et, juste au-dessus du toit caractéristique, ils ont atteint les terrasses supérieures par la droite3.

:'Rappelons que la voie directissime a été ouverte par J. Harlin et R. Robbins en 1965 ( voir Les Alpes 1967, pp.i 73—r 79: John Harlin, Voie directe à la face ouest du Petit Dru ).

Nous pensons poursuivre par le système de gauche et arriver en bordure des terrasses. Mais c' est assez pour aujourd'hui. Nous déposons notre matériel dans une cheminée et ne conservons que le strict nécessaire pour opérer la descente. Nous prenons cependant le temps de Peter un dernier coup d' œil sur ce monde vraiment extraordinaire, surtout par l' excellent éclairage de cette fin de journée. Le Dru dévoile ses points faibles - du moins le croyons-nous- mais aussi sa grandeur et son incomparable beauté. Que ces impressionnantes verticales sont attirantes... sous un ciel serein!

A coups de rappels, nous dévalons le socle, puis, par la petite côte, rejoignons le Rognon.

Comme de coutume, nous avons sauté le repas de midi. Aussi préparons-nous un souper de guerriers affamés... et fatigués. De petits biscuits « maison » terminent notre festin.

Quitte à décevoir les amis de la nature, nous avouons que nous aurions volontiers accompagné cette agape et les derniers rayons du soleil d' un hard rock very heavy, cette musique bien trébuchante que les fanatiques et connaisseurs que nous sommes apprécient tout particulièrement. Aussi, pour pallier le manque de musique, parlons-nous des groupes qui connaissent le succès actuellement: Motorhead, ACDC, Van Halen, Scorpions, Judas Priest, le récent Saxon et surtout Ted Nugent qui donnera un concert à Genève, à la fin d' août de cette année. Souhaitons que, entre-temps, le Dru nous aura libérés!

Une de nos qualités consiste à respecter le repos d' autrui, d' autre part nous n' aimons guère nous lever tôt. Aussi n' est pas avant huit heures, le lendemain que, d' un oeil encore engourdi par le sommeil, nous voyons le soleil annoncer une éclatante journée sur les Aiguilles de Chamonix et le Mont Blanc rayonnant de lumière.

A regret nous abandonnons nos sacs de couchage en duvet, étendus confortablement sur de petits matelas dont nous avons double l' épaisseur pour mieux nous isoler du sol dur et froid.

Une « bombe » dégringole le glacier du Nant Blanc à vive allure.

Philippe arrive bientôt, trempé de sueur. Il apporte le matériel et surtout deux grosses boîtes de crème au chocolat. Le départ est immédiatement retardé pour permettre aux trois gourmands de savourer leur péché.

Finalement Yves et Philippe partent pour leur « journée à la montagne », tandis que moi, je reste au bivouac, d' où je suis leur progression, d' abord dans le couloir de la partie droite de la face ouest, puis sur les vires qui conduisent au haut du socle.

Parfaitement décontracté, je prends grand plaisir à observer les jeux d' ombre et de lumière ainsi que mille autres détails qui nous échappent généralement dans le plein effort de l' escalade.

Je vois bientôt arriver du Montenvers deux solides gaillards ( tchèques ou polonais ?), charges de sacs énormes qui m' inspirent immédiatement le respect. Leurs vêtements et équipements sont toutefois rudimentaires: chaussés de souliers de foot, ils ne possèdent pas de mousquetons et n' utilisent que des cordelettes. Sans hésitation, ils s' engagent sur la bonne trace qui conduit au départ de la voie directe. Dans le rocher, ils progressent lentement, mais sûrement. Avec surprise et admiration je constate que le premier de cordée n' enlève jamais son sac, même pas au relais. Tous deux semblent fournir de grands efforts. Sans doute leur conception de l' alpinisme et leurs habitudes sont-elles différentes des nôtres, mais ils éprouvent certainement une joie tout aussi grande en arrivant au sommet.

A l' aide des jumelles, je fouille le terrain plus haut et découvre Philippe et mon frère en pleine paroi. Ils avancent lentement à mon avis, mais c' est peut-être dû à la difficulté du terrain. De temps en temps, nous pouvons échanger quelques mots, et je crois comprendre qu' il s' agit d' escalade libre. C' est une bonne nouvelle.

Je m' attaque à un labeur tout helvétique en débarrassant le Rognon de ses détritus. Je place les boîtes sous une pierre ( ce qui évidemment ne résout pas le problème des déchetset rassemble les autres ordures dans un grand sac de plastique que nous descendrons dans la vallée. Beau travail!

L' endroit devient plus plaisant, mais conserve toujours ses odeurs désagréables. Ah! l' époque de Franz Lochmatter est bien lointaine! Et il est clair que, dans quelques jours, il faudra tout recommencer, car le Dru est à la mode et la voie directe absorbe le flux des grimpeurs à la recherche de grands itinéraires, mais peu scrupuleux de respecter la propreté des lieux traversés.

Tout à coup j' entends une puissante youlée: c' est Yves qui annonce son arrivée sous le bord gauche des terrasses supérieures. Grâce aux jumelles, je distingue leurs grands signes, puis je les vois entamer la descente. Quant à moi, je ne perds plus un instant et me mets à préparer un substantiel repas.

A son retour, la cordée se jette avec avidité sur les boissons et la nourriture et, tout en mastiquant bruyamment, m' explique le détail des passages. Mon frère relève que l' escalade artificielle représente seulement quelques pas. Décidément le Dru se laisse mieux apprivoiser que prévu! Ou bien nous réserve-t-il une entourloupette de taille?

Placée sous le signe du portage, notre quatrième journée s' annonce avec un ensoleillement maximum. Trimbalant un sac énorme, nous suivons la voie de la face ouest, dite « normale » depuis 1952. Le couloir d' accès, malgré sa gentille inclinaison de 50 degrés, nous semble bien long, et les chutes de pierres, peu importantes pour le moment, pourraient bien devenir aussi nombreuses que celles des récits décrivant cet endroit estimé dangereux.

Allons! Trêve d' exagérations! Nous sommes en montagne, et il ne faut pas mollir pour quelques cailloux! Nous possédons, en outre, les casques des plus solides! Alors...

Enfin, nous quittons notre « patinoire » et abordons le rocher près des vires inférieures. L' aspect croulant du granite n' est ni habituel, ni rassurant. Philippe, qui n' est jamais à court d' idées, nous propose de revenir en hiver, lorsque tout est solidifié par le gel. Mais mon frère et moi avons de solides raisons de ne pas venir nous geler pendant la saison froide: nous travaillons!

Le terrain n' est pas trop difficile, mais il exige une attention constante. Las et dégoûtés de cette « graviere », nous laissons notre équipement et des vivres à l' exprémité gauche des vires. Tout est soigneusement emballé dans des sachets de plastique et placé dans un sac de hissage.

Nous préférons fuir avant que le soleil déclenche le cataclysme quotidien dans le couloir. A grands rappels, nous descendons rapidement et, enfin libérés, atterrissons sur le glacier, d' où nous regagnons la vallée, confus tout de même d' aban la partie, alors que la montagne est si belle et le beau temps assuré.

Nous sommes revenus...

Là-bas, au-dessus de la vallée, une vague clarté semble se manifester. Mais, tout près de nous, roulent à une vitesse inquiétante de gros nuages noirs qui enveloppent bientôt tous les sommets. Le vent violent soulève même le gravier.

Conservant la plus stupide confiance en la prochaine apparition du soleil, nous poursuivons notre montée dans le couloir du Dru qui nous apparaît sous son aspect le plus hostile.

Voilà trois jours que le mauvais temps persiste. Mais, ce matin à 07I100, le météorologue de Chamonix nous a annoncé l' arrivée imminente du beau temps, précisant même que ses cartes laissaient prévoir la disparition des résidus.

Bon! Nous, on veut bien, mais ici, dans le couloir du Dru, la situation est différente. Enfonçant à mi-mollet dans la neige, nous ne faisons pas les malins! La pluie ne va pas tarder, et ce n' est pas notre habillement spécialement prévu pour les intempéries qui la retiendra. Notre confiance est sérieusement ébranlée au moment on elle se met à tomber, déclenchant une mitraille de cailloux de tout calibre qui labourent le couloir.

- Allez, les gars, s' écrie Philippe, au triple galop à Chamonix. Je m' en vais t' étrangler ce misérable météorologue qui gardera, quatre jours durant, les traces de mes doigts autour de son cou!

Il n' y a pas un nuage à l' horizon quand, le 21 août de cette année, nous quittons, mon frère et 121 Face ouest des Drus 122 Passage en dülfer ( dans le socle de la face ouest des Drus ) 123 Dans le socle des Drus: escalade libre 124 Belle fissure du socle de la face ouest moi, la station du téléphérique au début de l' après. Philippe, retenu par son activité professionnelle, n' a pu malheureusement nous rejoindre.

Cette fois, le couloir d' accès au glacier du Nant Blanc est mauvais et la rimaye largement ouverte. La prudence incite à l' encordement.

Du Rognon, nous observons la paroi ouest du Dru, face parfaite d' une montagne qui ne l' est pas moins. Nous repérons notre itinéraire. Sur la gauche, nous distinguons des cordées engagées dans la voie directe.

Une fois de plus, nous remontons rapidement le couloir et atteignons bientôt les vires inférieures, endroit où nous avions laissé notre matériel. Nous laissons là notre équipement pour la glace ainsi que nos chaussures de montagne que nous reprendrons au retour.

En trois grandes longueurs, nous nous élevons dans un terrain délité en tirant derrière nous notre sac de hissage sur lequel j' ai eu la malencontreuse idée de suspendre un lot de coinceurs. On peut aisément imaginer la scène lorsqu' une fissure happe l' un de ces malheureux engins au passage! Ah! une fois encore, que le sac est lourd!

Finalement les terrasses supérieures nous accueillent avec bienveillance. Par prudence, nous avons emporté quelques litres d' eau, mais, à notre grande joie, nous découvrons non pas un robinet, mais une squelettique bande de glace noire réfugiée dans une fissure, ce qui nous épargnera la sévère économie si redoutée.

Yves joue au terrassier et moi au cuistot. Bientôt naît une sympathique petite « plate-forme », tandis qu' une appétissante odeur de risotto aux oignons et au fromage se dégage de notre bivouac. Tout annonce une agréable soirée: la température est supportable et la nature nous gratifie d' un flamboyant coucher de soleil aux dimensions insaisissables, probablement parce que nous faisons partie du décor. La puissante paroi qui nous domine se colore successivement de jaune, de rouge, puis de brun, avant de virer aux teintes sombres. Le ciel met ses falots en veilleuse.

125 Coucher de soleil sur les flammes de pierre. Au premier plan, à gauche: le Pilier Bonatti 126 Escalade libre au-dessus des terrasses supérieures ( à droite: ligne de fissure de l' impressionnante voie directissime ouverte par John Harlin et Royal Robbins, en 1965 ) Photos: Claude Remy, Bossière |VD ) Avant de nous endormir, nous adressons une petite prière aux nombreux blocs et cailloux prêts à dégringoler sur nos têtes et leur recommandons de rester sagement à leur place.

Ce n' est qu' au réveil que nous mesurons l' im des toits et des surplombs de la voie directissime. L' incroyable itinéraire ouvert en quatre jours seulement par R. Robbins et J. Harlin nous rend muets d' admiration.

A notre époque où plus d' un grimpeur se pique de parler all free, all nuts, all yellow, ainsi que du VIIe, voire du VIIIe degré ( en supprimant simplement certains points d' aide !), il conviendrait peut-être d' étalonner les passages en se référant à une voie très sérieuse du genre de la directissime de la face ouest du Petit Dru. Ce serait une façon de remettre l' église au milieu du village. La voie Har-lin-Robbins, réalisée en 1965 sans corde fixe, était d' une audace inouïe, et sa cotation d' ensemble ( ED sup .) n' est pas près d' être dévaluée!

Mais revenons à « notre » itinéraire: vue de près, la zone surplombante qui nous domine directement présente un rocher malsain. Un énorme « piano à queue », en équilibre instable, menace de s' écraser sur nous d' une minute à l' autre et nous décourage de poursuivre notre avance dans sa direction. Un autre itinéraire, proche de la voie directissime, semble se dérouler dans un bon rocher. Mais l' observation aux jumelles nous fait écarter cette possibilité: la fissure que nous pourrions escalader est suivie d' une dalle lisse assez longue qui nous obligerait à utiliser les gollots emportés seulement pour les en-cas ( nous ne sommes pas des stakhanovistes du marteau, quoiqu' en pensent certainsNous cherchons à éviter et le mauvais rocher et le recours à l' escalade artificielle.

Une autre voie évidente, mais plus courte ( c'est-à-dire ne débouchant pas au sommet ) retient finalement notre attention: elle s' élève, droit en haut, par de belles fissures jusqu' au bloc coincé. Nous pourrons progresser, semble-t-il, en escalade libre.

Equipés légèrement, pourvus d' une vingtaine de pitons, du lot de coinceurs et d' un étrier cha- 127 La paroi est du Mont Rose, vue du refuge Eugenio Sella, situé près de la Cima di Jazzi, sur le versant italien ( 302g m ) 128 La paroi est du Mont Rose, vue du Jägerhorn cun, nous montons sur la gauche des fissures-che-minées de la voie normale.

Quelle belle escalade en « libre »! Seuls, trois passages ( dont l' un est déversant ) nous obligent à utiliser des moyens artificiels.

Nous atteignons un magnifique dièdre ensoleillé. Nous repérons, sur notre gauche, une cordée engagée dans le Pilier Bonatti: les grimpeurs sont vraiment minuscules, mais quel coup d' oeil!

Nous nous élevons sur le côté gauche du dièdre par une fissure peu commode. Les pieds en appui, il faut tirer avec force sur des verrous formés avec les doigts, parfois avec les mains. C' est dans ces moments délicats que me vient souvent à l' esprit une formule célèbre: il faut grimper avec la tête! Il me plairait de voir ici la tête de celui qui a dit une pareille ineptie, pieds et poings liés dans le dos!

Ambiance grandiose, passages athlétiques, granite incomparable et trois belles longueurs difficiles marquant le point final d' une ascension achevée en plein soleil. Que pourrions-nous souhaiter de mieux?

Perchés sur notre strapontin ( en l' occurrence: le bloc coincé ), nous savourons pleinement l' ins présent. Fatigués, mais heureux, nous pensons avoir opéré la jonction avec... le paradis.

Des appels nous parviennent de la paroi: c' est Philippe qui, avec un camarade, a atteint notre bivouac. Il nous expliquera plus tard que, ayant réussi à se libérer de son travail le matin même, il espérait nous rejoindre à temps.

Déjà notre corde de rappel balance dans le vide. Cependant nous descendons sans nous presser, car ce soir nous n' irons pas écouter le fameux Ted Nugent, même s' il donne son unique concert à Genève.

Voilà donc une belle course menée à bonne fin. Pourtant, nous ne sommes pas entièrement satisfaits de nous-mêmes: nous ne sommes pas qu' au sommet et nous n' avons pas réussi notre itinéraire en une seule fois. Nous regrettons de n' y avoir même pas songé. Aussi décidons-nous d' en une prochaine ascension avec un esprit plus digne des pionniers des grandes voies.

129 Le refuge Damiano Mannelli ( 3060 m ) 130 L' ancienne cabane Margherita sur la Pointe Gnifetti, le plus haut refuge d' Europe ( 4554 m ) Photos: Teresio Valsesi Il y a vingt-cinq ans...

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