Excursions à Sainte Hélène

Hinweis: Dieser Artikel ist nur in einer Sprache verfügbar. In der Vergangenheit wurden die Jahresbücher nicht übersetzt.

PAR EMILE BRUNNER, BRAUNWALD

Avec 4 illustrations ( 157-160 ) Le nom de Ste-Hélène est familier à chacun de nous depuis notre temps d' école, comme lieu d' exil où l' empereur Napoléon est mort en 1821. Cet îlot volcanique, situé à quelque 1800 km au sud de l' équateur, est le plus célèbre du monde, et le plus cité au cours du siècle passé.

Lorsque, le 21 mai 1502, fête patronymique de la fille du roi du Portugal, le marin ibérique Juan de Nova Castilla, au cours d' une croisière dans l' infini des mers du Sud, découvrit par hasard ce minuscule et sombre îlot rocheux, il était totalement inhabité; il lui donna le nom de Ste-Hélène en l' honneur de son vieux roi.

Les premiers et audacieux aventuriers qui débarquèrent et séjournèrent pendant quelques heures ou quelques jours sur l' île récemment découverte parlaient tous de la flore splendide et des forêts magnifiques de l' intérieur. De même les voyageurs du siècle dernier, qui y faisaient escale à destination ou en provenance du Cap de Bonne Espérance, s' émerveillaient du paysage grandiose et de la végétation luxuriante de ce cratère montagneux. En 1921, à l' occasion du centenaire de la mort de Napoléon, les journaux et revues illustrées publièrent des articles biographiques sur les dernières années de l' empereur. Les vieilles gravures sur bois illustrant ce jour historique montraient des bouquets de palmiers et d' arbres exotiques dans un gracieux vallon de Ste-Hélène; elles exercèrent sur moi un étrange attrait, et firent naître le désir de voir un jour cette lointaine petite île.

Il fallut attendre 37 années pour voir exaucé ce vœu de mon enfance. J' étais en train de faire un reportage photographique chez les Zoulous du Natal, où peu de temps auparavant avait éclaté une émeute sanglante contre les Hindous, lorsqu' une joyeuse surprise m' advint sous forme de deux télégrammes, de Londres et du Cap. Ils signifiaient pour moi: Ste-Hélène. Toute une boîte de pervitine n' aurait pas eu plus d' effet que ce message. Du coup j' oubliai le délabrement de ma santé, conséquence de l' abominable climat humide de l' Afrique orientale portugaise; oubliée au même instant l' intolérable et torride chaleur des derniers mois au Kenya et au Tanganyika. Les six semaines suivantes, dans les belles provinces de l' Union Sud-Africaine, passèrent très rapidement. Et c' est avec l' agréable anticipation de voir et de vivre une fois enfin du nouveau que, la dernière semaine de mars 1958, je m' embarquai sur le Kenya Castle, nouveau bateau rapide de l' Union Castle Line, à destination de Ste-Hélène. Après avoir roulé et tangué dangereusement au début, le navire se sta-bilisa; suivirent cinq jours du plus agréable voyage que j' aie fait sur l' Atlantique.

La voici enfin devant moi, dans toute sa réalité, la petite île lointaine, avec ses beautés inconnues dont j' ai rêvé depuis mes années d' école! Au moment où un soleil jaune-citron surgissait à l' horizon, l' ancre du Kenya Castle plongeait dans les flots de la petite baie de Jamestown, à moins de 500 mètres de la côte.Vision inoubliable! Au lieu d' un gracieux îlot aux contours idylliques, s' éle graduellement en douces et vertes collines, c' est une énorme masse de roche volcanique d' un brun-noir, jaillissant directement de la mer en murailles verticales de 900 mètres. Apparition monstrueuse et vraiment horrible, qui dut glacer le sang dans les veines de ceux qui y vinrent en exil. Exactement ce qu' écrivaient les Français en 1815: « Sur des lieues pas un arbre, pas une plante. Pareilles à de blanches fusées, les vagues viennent battre et rejaillir contre la haute et effrayante muraille. Pas de plage sablonneuse, pas même la largeur d' un pied de rivage. Cette gigantesque montagne de lave ressemble à la plus imprenable des forteresses... cela pourrait être la porte de l' enfer! » Pourtant, je voyais cette le avec d' autres yeux que le petit groupe de Français qui, à l' automne 1815, y furent conduits en captivité. Malgré cela, je dois reconnaître que le premier contact avec cette île compte parmi les moments les plus palpitants de ma vie. Le soleil matinal s' élevait rapidement au-dessus de la mer. J' avais décidé de ne quitter le bateau que vers le milieu du j our. En attendant, je restais sur le pont, et mesure que les heures s' écoulaient, le visage de l' île m' apparaissait plus amical. Sous la lumière du soleil, la formidable muraille, longue de plusieurs kilomètres, se transformait en une ligne ininterrompue de tours rocheuses de lave brune, dressées côte à côte et sillonnées de bandes rougeâtres. A peu près au centre de ce rempart, dans l' embrasure d' une brèche triangulaire large de quelques centaines de mètres, une petite bourgade d' où pointait un haut clocher effilé était blottie dans la verdure de quelques arbres. Ce devait être Jamestown, la capitale de file. Couronnant les rochers qui flanquent l' échancrure à l' est et à l' ouest, on reconnaissait d' anciennes batteries d' artillerie. A 600 mètres environ au sud-ouest et au-dessus de la petite ville, un puissant bastion-verrou, le High Knoll, commande toute l' île.

Au sud, à l' arrière fond de la brèche, apparaissait un paysage montagneux revêtu d' une luxuriante végétation d' un vert foncé: les Monts Diana, avec les collines de Briar et les hauteurs boisées d' Alarm House. Chassés par l' alizé, de gros nuages chevauchaient rapidement les crêtes, ce qui donnait au paysage un aspect tour à tour accueillant et repoussant. A la longue, l' œil plus attentif distinguait sur les hauts plateaux légèrement inclinés vers le nord les taches vertes d' innombrables figuiers de Barbarie. A 200 mètres environ en arrière du bateau, collées à la paroi comme des nids d' hirondelle, deux petites maisons que je pris d' abord pour l' hôpital des lépreux: ce sont les prisons de l' île.

Je demeurai sur le pont pendant six longues heures, baigné de sueur et soupirant après un peu d' air frais, afin de graver pour toujours dans mon' souvenir l' image, sans cesse changeante sous les effets de lumière, de ce décor de la côte septentrionale de Ste-Hélène, effroyable aux yeux des Français de 1815, mais pour moi imposante et captivante.

Je quittai le navire peu avant midi; une petite barque me conduisit à terre en quelques minutes. Sous le surplomb d' un rocher sont accrochées d' épaisses cordes de chanvre, comme on en trouve dans certains passages dangereux de nos Alpes. Il s' agit maintenant, du canot qui danse sur les vagues comme une balançoire, de saisir une de ces cordes et, par un bond à la Guillaume Tell, de « penduler » pour prendre pied sur une marche glissante et recouverte de mousse verdâtre, manœuvre qui serait absolument impossible par grosse mer. Avant que midi ne sonne au clocher de l' église de Jamestown toute voisine, je suis sur terre ferme. L' arrivée d' un bateau à Ste-Hélène semble être chaque fois un grand événement pour les insulaires, une véritable fête populaire. Les quais, fort étroits il est vrai, sont bondés de monde, d' enfants surtout. Je ne m' en étonnai plus par la suite, en apprenant que sur les 4750 habitants de file 3500, chiffre rond, sont des enfants. Et quels enfants! Tous proprement habillés de vêtements aux couleurs les plus variées, têtes rondes et cheveux d' un noir tirant sur le bleu, sous un chapeau de paille aux larges bords, ils braquent leurs grands yeux curieux à travers et par-dessous la grille de fer qui ferme le port, dévisageant les voyageurs, représentants d' un monde à eux totalement inconnu. Ce sont les mêmes visages que j' ai rencontrés en Afrique occidentale, à la Côte d' Or, au Nigeria, au Congo, bref dans tous les pays de l' Afrique orientale et equatoriale, toutefois un peu plus clairs de peau. Il y a même d' authentiques frimousses malaises et chinoises. C' est donc un spectacle à la fois romantique et pittoresque qui s' offre à mes yeux lorsque je mets le pied pour la première fois sur le sol de la petite île si longtemps désirée. Mais ce ne sont pas des mains avides qui se tendent vers moi, comme en Italie et en Sicile, ou encore dans les pays du Proche et du Moyen Orient; au contraire, ce sont des visages amicaux d' enfants qui ont l' air très heureux. Mon séjour dans file débute sous d' heureux auspices. Suivant la jetée du port, je me dirige vers la villette d' un pas de sénateur, car tout soudain il fait une chaleur de fournaise tandis que j' approche de l' entrée du défilé.

Sur l' île, c' est déjà l' automne. On sait que dans l' hémisphère sud les saisons sont inversées: le printemps européen correspond là-bas à l' automne, et l' automne de chez nous est le printemps à Ste-Hélène. Lorsque les habitants de l' île commencent à transpirer, nous luttons contre le fœhn. Ce dernier samedi de mars est donc déjà un « jour froid » pour les insulaires, ce qui ne m' empêchait pas de ruisseler de sueur. Suivant le fossé comblé de l' ancien fort de la Compagnie britannique des Indes orientales, et saluant au passage un modeste monument aux soldats morts, je pénètre dans Jamestown par une sorte de porte de ville.Vient d' abord la Grand-Place où se trouvent le vieux château et l' église puis, remontant l' unique rue de cette minuscule capitale, qui fait songer à une petite bourgade provinciale de l' Angleterre du 17e siècle, j' arrive à une manière d' auberge pompeusement intitulée « Consulate Hotel ». Ses quatre parois de tôle ondulée et son double toit du même matériau m' offriront pendant les cinq semaines de mon séjour un gîte en somme acceptable.

Non loin de l' hôtel, sur le versant rocheux oriental du défilé, se trouve l' un des anciens jardins botaniques de la dite Compagnie des Indes, vieux de près de trois siècles. En face, sur le flanc opposé de la vallée qui n' a pas ici plus de 150 mètres de large, se dresse le plus haut escalier du monde, l' Echelle de Jacob. Ses 699 marches escaladent la pente abrupte de la montagne, jusqu' à un ancien fort, le Ladder Hill, où se trouve actuellement le sémaphore. Cette rampe de pierre, longue de 250 m et bordée de chaque côté d' une balustrade de fer, fut construite dans la 2e décennie du siècle passé, peu avant la mort de Napoléon, par les pionniers de la marine anglaise. Elle constitue la liaison la plus courte et la plus rapide entre le port et le Signal Hill. Cette Echelle de Jacob est unique; c' est la principale curiosité de l' île. Aujourd'hui les écoliers de Ste-Hélène dégringolent cet escalier, du fort à Jamestown, en deux minutes et même moins!

A la fin de l' après, je montai à Briars, dans l' intérieur de file, par la route Napoléon. A peine avais-je dépassé la hauteur des derniers toits de Jamestown que se dévoila obliquement au-dessous de moi le tableau imprévu d' un paysage ravissant. Pareil à une oasis africaine, le fond de la Vallée de la Chapelle s' élargit vers le sud en un immense jardin toujours vert, long de plusieurs kilomètres, où s' épanouissent les fleurs et mûrissent les fruits des cinq continents. Tandis que je pénétrais plus avant vers l' intérieur par l' étroite route qui s' élève en serpentant sur la pente de roches volcaniques protégée côté précipice par un petit mur de pierre, j' étais saisi par le charme parfumé de ce coin de terre d' une beauté féerique. C' est au sein de ce petit paradis, dans un petit pavillon encore debout, que Napoléon avait choisi sa résidence et qu' il passa les premières semaines de sa captivité, du 18 octobre au 10 décembre 1815, avant d' être transféré définitivement sur le plateau de Longwood balayé par les vents alizés. Ainsi s' acheva ma première journée à Ste-Hélène, sur la conviction inébranlable que cette petite île me réservait une expérience inoubliable. La réalité devait surpasser toutes mes anticipations.

Les livres consacrés à Ste-Hélène peuvent se compter sur les doigts d' une main; le nombre des visiteurs qui ont prolongé leur séjour n' est guère plus grand. Les descriptions de l' île sont rares. J' avais pour tâche d' enregistrer en images la structure géologique de file, les sites historiques et les aspects de la vie sur cette terre solitaire perdue dans l' océan; bref, tout ce qui diffère de n' importe quel autre pays du monde.

Dans tous les dictionnaires, Ste-Hélène est déclarée île volcanique ou de caractère volcanique, mais ces deux désignations, selon moi, ne sont pas exactes. Sous le terme « die volcanique », nous entendons généralement une île contenant un ou plusieurs volcans, telles la Sicile avec l' Etna ou l' Islande avec le Vatna-Jökull et l' Hékla. Ste-Hélène, au contraire, n' est rien d' autre qu' un volcan, l' un des plus formidables de la Terre il est vrai. Il fut en activité il y a des millions d' années dans l' immensité de l' Atlantique sud, et son cratère principal devait mesurer à l' origine quelque 10 km de diamètre. La partie sud de ce cratère s' est effondrée dans la mer dans les temps immémoriaux, tandis que sa bordure septentrionale entoure le paysage actuel de Sandy Bay.

Cette bordure, qui s' élève jusqu' à près de 900 mètres, constitue le massif montagneux de l' île. Il est resté, des coulées de lave issues du cratère, presque tout le segment de cercle septentrional; le reste de la nappe basaltique, soit les champs de lave à l' ouest, au nord et à l' est du cratère forment de hauts plateaux s' abaissant légèrement vers l' extérieur, puis tombent verticalement dans la mer en parois mesurant de 200 à 700 mètres de hauteur. C' est sur l' un de ces plateaux, celui de Longwood, à quelque 500 mètres d' altitude, que Napoléon vécut ses années de captivité, de décembre 1815 à 1821. De la lisière septentrionale du cratère, de nombreuses et profondes ravines aux flancs escarpés sillonnent les pentes est, nord et ouest du cône primitif; toutes, sans exception, débouchent sur la mer. Dans la plus importante et la plus large de ces vallées, orientée nord—sud, Chapel Valley ( ainsi appelée parce qu' un des premiers colons, un Portugais, y avait construit une petite chapelle ) est située la capitale actuelle de file, Jamestown, fondée il y a quelque 300 ans, et qui compte aujourd'hui environ 2000 habitants.

L' érosion a buriné les hauts plateaux, ainsi que leurs escarpements, de stries plus ou moins profondes. De SW Point à l' ouest de Joan Hill jusqu' à Saddle Point, cap à l' extrémité E des King' s and Queen' s Rocks, le cône volcanique mesure 16 km, longueur maximale de l' île; de Sugar Loaf Point à l' extrême nord jusqu' au Castle Rock au sud, tout au plus 12 km. L' ensemble des terrains basaltiques occupe une surface de 122 km2. La bordure du cratère, comprenant le territoire de Sandy Bay, tombe sur la mer en parois très abruptes, parfois même verticales. A l' intérieur de cette couronne, le paysage est grandiose; je n' ai jamais rien rencontré dans le monde entier qui lui soit comparable. On se croirait transporté sur une autre planète, tellement étrange est le caractère de Sandy Bay dans cette île perdue. C' est dans la crique qui porte ce nom, enserrée entre Crown Point et Horse' s Head, que débarquèrent, il y a des siècles, les premiers navigateurs. Aucun lieu du globe, même le plus reculé des caps du Spitzberg, ne m' a jamais semblé plus retiré, plus perdu, plus solitaire. Les pentes inférieures de la partie orientale, la plus élevée, de la bordure du cratère qui enclôt Sandy Bay, avec le Mount Acton et le Pic de Diane, sont recouvertes de lin; plus haut c' est la forêt vierge, si épaisse et si drue, que, faute d' avoir emporté un coutelas de brousse, je dus renoncer à en faire l' ascension. Le segment nord du cratère, avec les pointes du Depot, le High Peak, le Mount Vesay, le Sandy Bay Ridge, le Stitch Ridge et le Cuckhold' s Point, est complètement recouvert de lin, plante qui atteint ici jusqu' à trois mètres de haut. C' est le dernier dimanche de mon séjour de cinq semaines, lors d' une excursion à la bordure du cratère à l' ouest de Sandy Bay, que je pris vraiment conscience de la singularité et de l' incroyable sauvagerie de Ste-Hélène. D' un point de la couronne rocheuse appelé « Old Piquet House », entre Hopper' s Ridge et Horse' s Ridge, je descendis dans le cratère pour remonter ensuite à la crête, à « The Ball Alley », un peu plus au sud. La crête s' amincit en une arête tranchante, où je pus admirer de merveilleux effets d' érosion. La roche prend ici toutes les couleurs de l' arc. Plus loin dominent le bleu, le jaune-soufre, le rouge vif, le rouge-pourpre, le carmin, le violet. Le rocher est criblé de ces curieuses cavités appelées « Auspufflöcher », sortes de pots d' échappement formes au temps de l' éruption par la fuite des gaz incandescente, et qui ressemblent maintenant à de minuscules cratères. La plupart de ces « yeux » sont cernés d' anneaux colorés et donnent au paysage un caractère étrange. Malheureusement la roche est délitée à tel point qu' il ne me fut pas possible desuivre longtemps le fil de la crête. A maintes reprises je dus effectuer à droite ou à gauche, des traversées de flanc très exposées. Finalement, par les rochers bleu-violet de Blue Point, j' atteignis le Spyglas, puis le sommet nord des Asses' Ears ( Oreilles d' Ane ), qui domine l' extrême pointe sud de l' île.

Ces montagnes rappellent beaucoup les Zwölfihörner au-dessus d' Elm. Vu du NE, le sommet principal des Asses' Ears ressemble au Gross Zwölfihorn vu du Vorab. Mais l' ascension de la sommité de Ste-Hélène serait bien plus difficile et plus dangereuse que celle de son sosie des Alpes glaronnaises. Les rochers pourris de file doivent être abordés avec beaucoup plus de précaution que les ardoises du Sernftal. Ma course à cette cime exposée « paya » largement. Topographiquement, le sommet des Asses' Ears est un point de vue très favorable: tout le versant sud de file et l' intérieur du cratère de Sandy Bay s' y révèlent dans toute leur grandiose et magnifique sauvagerie.

Ici, la côte SW de Ste-Hélène est une formidable paroi qui, sans la moindre interruption, tombe à pic de 600 à 700 mètres dans les flots écumeux de l' Atlantique sud. A un kilomètre environ de l' extrême pointe sud de file, jaillit du bleu profond de la mer un campanile rocheux haut de 300 mètres et large d' autant, d' une blancheur éblouissante et comme poudré de neige fraîche. C' est Speery Island, habité par des millions d' oiseaux. J' avais déjà vu de semblables les d' oiseaux sur la côte septentrionale de la Norvège. Le bruit de la mer déchaînée, qui lançait ses vagues à la hauteur d' une cathédrale contre les murailles verticales et lisses comme l' anguille de ce curieux obélisque, parvenait jusqu' à mon poste aérien. Toutefois, le spectacle le plus grandiose était celui du cratère de Sandy Bay qui se déployait à mes pieds sous les jeux changeants des rayons obliques de l' après. Les montagnards de chez nous, habitués à faucher le foin sauvage sur les pentes les plus raides, resteraient bouche bée s' ils pouvaient voir comment les paysans de Sandy Bay ont « collé » leurs cottages aux parois verdoyantes du cratère.

Ste-Hélène est une île singulière extrêmement intéressante à bien des points de vue. Ses côtes et ses hauts plateaux inclinés vers le nord - c' est le côté ensoleillé dans l' hémisphère austral - sont presque totalement dépourvus de végétation sur plusieurs kilomètres, à l' exception de quelques touffes de drin, de figuiers de Barbarie et d' aloès. En violent contraste avec cette nudité, l' intérieur et le sud de l' île sont revêtus de la végétation la plus luxuriante et de denses forêts. D' après le savant anglais J. C. Mellis, qui a exploré Ste-Hélène au milieu du siècle dernier, la flore comptait alors près de 1500 espèces, et l'on ne dénombrait dans les forêts pas moins de 80 essences diverses. La flore devait être encore plus riche et la forêt plus variée à l' origine. Les degrés très variables de l' abla et de l' érosion du sol, qui dépendent de la somme des précipitations très inégalement réparties selon les régions, expliquent ces différences. Les sites favorisés par des pluies abondantes, tels que Plantation Ground, résidence du gouverneur, Oak Bank, Barn Hill, Alarm House, Apple Cottage, ainsi que les pentes orientales du Pic de Diane et du Mount Acton, sont ceux où la végétation est la plus riche et où les forêts sont les plus épaisses. C' est là aussi que le lin prospère le mieux. Lorsque, vers le milieu du 17e siècle, les premiers colons fondèrent la ville de Jamestown, d' innom chênes, cèdres et autres conifères furent abattus pour les besoins de la construction. Dès 1659, il y a donc 300 ans, date où la Compagnie des Indes orientales prit en mains l' administration de file, les magnifiques forêts furent exploitées intensément pendant les décennies qui suivirent.

De 1815 à 1821, époque où l' île fut la plus peuplée, les sylves déjà éclaircies furent mises à contribution pour fournir le bois de construction et de chauffage. Ste-Hélène connut alors sa période la plus brillante, comme escale importante des navires qui s' y approvisionnaient d' eau douce. On vit jusqu' à 50 bateaux à la fois ancrés dans la petite rade devant Jamestown. Après l' ouverture du canal de Suez, en 1869, le trafic maritime de Ste-Hélène tomba brusquement presque à zéro, ce qui provoqua l' exode de la moitié de la population. On chercha alors à créer de nouvelles ressources sur file, qui n' avait pas d' autres possibilités de gain que les modestes produits de la pêche, et des essais furent tentés de culture de lin de Nouvelle-Zélande. Par chance le sol s' y prêta admirablement, et l' existence de quelques centaines d' insulaires fut ainsi assurée. A la même époque commencèrent les travaux de régénération des forêts, car on avait reconnu que leur exploitation irrationnelle pendant des dizaines d' années avait eu un effet désastreux sur le climat de l' île. Un témoin particulièrement frappant du reboisement de Ste-Hélène nous est fourni par la Fishers' Valley, la plus longue vallée de file. Ici le processus d' érosion des roches basaltiques avait déposé sur le fond de la vallée une couche d' alluvions qui constituaient un terrain idéal pour l' olivier peu exigeant, dont des dizaines de milliers de sujets ponctuent aujourd'hui le paysage de la Vallée des Pêcheurs. Malheureusement les bois nobles, acajou, teck, ébénier, ont complètement disparu; le gommier, jadis très commun et qui, au temps de Napoléon, recouvrait une bonne partie du plateau de Longwood, n' est plul représenté que par quelques sujets rabougris. Quant au palmier dattier, apporté jadis par les hommes sous forme de rejetons de racines, et qui figure sur les anciennes gravures, je n' en ai pas rencontré une douzaine dans toute l' île. Par contre, l' intérieur foisonne de nouveau en mangos, bananiers, grenadiers, câpriers, mûriers, citronniers, magnolias, camélias, hibiscus, figuiers, eucalyptus, poiriers et résineux. Les poiriers présentent cette curieuse particularité que leurs fruits tombent avant d' arriver à maturité et ne sont pas utilisables. J' ai également rencontré des frangipaniers, des papayers et plusieurs autres espèces d' arbres des zones tropicales, subtropicales et tempérées. Les anciennes résidences des fonctionnaires du temps de la Compagnie des Indes, principalement Oak Bank, Farm Lodge, Green Gate, Willow Cottage, etc., de même que celle du gouverneur à Plantation Ground sont aujourd'hui encore dans un Eden féerique de fleurs et de frondaisons.

Les monts de la chaîne côtière - si on peut les désigner ainsi - dont les sommités les plus marquantes s' appellent Sugar Loaf Hill, Flagstaff Hill, Barn, Turk' s Cap, Horse Point, King and Queen' s Rocks, Grat Stone, Long Range, Asses' Ears, etc., ne sont que des eminences sur le parapet de la gigantesque muraille de basalte qui ceinture file. Du côté de la mer, ces sommets sont inabordables ou ne peuvent être atteints qu' au prix d' une dure escalade; de l' intérieur, au contraire, à part quelques exceptions, ils sont facilement accessibles. Ceux de la côte sud et ouest sont revêtus de gazon; dans leur riche verdure nichent de petits cottages et des fermes minuscules. Au-dessus de Knollcombes et de Sydenham, ainsi que sur le haut plateau de l' intérieur, paissent même des vaches de la race Holstein, tachetées noir et blanc. Un jour que, de l' arête faîtière du Mount Eternity, j' observais loin au-dessous de moi une de ces fermes, je me crus un instant transporté au pays natal. Ce bétail fournit du lait, destiné surtout aux nourrissons et aux malades.

Lors de ma dernière grande course, qui me conduisit à l' ancien sémaphore sur les King and Queen' s Rocks, dans la partie orientale de file, je rencontrai un des rares cours d' eau de Ste-Hélène. Cet humble ruisselet parcourt la Fishers' Valley et se perd dans le sol avant d' atteindre la mer à Prosperous Bay.

Ceci m' amène à dire quelques mots du climat de l' île. La presse mondiale avait en son temps stigmatisé les Anglais pour avoir laissé mourir Napoléon dans le climat meurtrier de Ste-Hélène. Il est possible qu' à cette époque, où les forêts étaient réduites à peu de chose, le climat ait été plus mauvais que de nos jours, mais il n' était aucunement insupportable ou meurtrier. Les données fournies par les « Record Books » et par les publications du « Public Record Office » qui remontent à la fin du 17e siècle et peuvent aujourd'hui encore être consultées aux archives du vieux château de Jamestown, renseignent sur tous les faits qui se sont produits dans file depuis qu' elle passa sous l' administration de la Compagnie des Indes orientales, notamment sur le climat et la météorologie. Elles ne mentionnent nulle part des chaleurs, précipitations et degrés d' humidité anormaux. Des températures de 40°, voire 50° à l' ombre, comme on en rencontre dans le Sahara central, à Mas-saouah, en Somalie britannique, à Aden ou à Bagdad, n' ont jamais été enregistrées à Ste-Hélène depuis 200 ans. Je dois toutefois avouer que, dans le défilé rocheux de Jamestown, où pendant huit heures les parois de rocher brun-noir réfléchissent les rayons solaires, l' atmosphère n' est pas précisément tonifiante; mais l' empereur déchu était interné sur le plateau de Longwood, constamment balayé par les vents alizés. J' ai souvent constaté là-haut d' énormes différences de température d' avec la fournaise de Jamestown. Parfois, lorsque je passais de Hull' s Gate, au bord du précipice qui a mérité son nom de Devil' s Punch Bowl ( Coquemar du Diable ), à Longwood, le furieux alizé m' arrachait presque les cheveux de la tête, et j' avais l' impression d' être soudain transporté en haute montagne. J' ai souvent vu aussi Longwood plongé dans un épais et humide brouillard, ou noyé sous des cataractes de pluie, tandis que Jamestown, distante de 5 km à vol d^oiseau, rôtissait sous l' azur immaculé du ciel tropical; ou parfois l' inverse.

Fin avril, je m' embarquai sur le Dunnottar Castle pour rentrer en Europe. Une dernière fois mes regards errèrent sur les collines verdoyantes et romantiques de Briars, sur le plateau de Longwood, Alarm House, Diana' s Peak, Ladder Hill et sur le paysage en « aiguilles de gramophone », unique en son genre, de Half Tree Hallow, moucheté de millions de figuiers de Barbarie. Puis, glissant le long de l' Echelle de Jacob, ils s' arrêtèrent sur Jamestown, la petite ville tranquille qui m' avait retenu cinq semaines dans une captivité pleine de charme. Une dernière fois, les petits visages bruns des enfants me sourirent. Après quoi Ste-Hélène disparut lentement derrière une nappe de brouillard dans l' infini des mers du Sud.Traduit par L. S.

Feedback