Excursions et séjours dans les glaciers et les hautes régions des Alpes... il y a 150 ans
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Excursions et séjours dans les glaciers et les hautes régions des Alpes... il y a 150 ans

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( Commémoration du discours d' Agassiz du 24 juillet 1837 ) J.P. Portmann, Neuchâtel

En hommage à Pierre Vaney' Vaudois d' origine, Fribourgeois de naissance ( Môtier-Vully ), Agassiz rencontra à Neuchâtel, de 1832 à 1846, « des cœurs et des esprits dignes de lui, ce qui fait que la reconnaissance était devenue réciproque ». Devenu Américain, il fut considéré comme l' un des plus grands citoyens de son pays d' adoption et l' un des naturalistes les plus éminents de son temps. On lui fit des funérailles nationales.

2 La Pierrabot, bloc erratique protégé depuis 1838 déjà, porte une inscription rappelant le nom des pionniers de la glaciologie et de la géologie du Quaternaire: Louis Agassiz, Edouard Desor, Arnold Guyot, Léon Du Pasquier.

3 Le premier à utiliser le qualificatif de moutonné pour désigner les rochers modelés par les glaciers fut H.B. de Saussure, qui ne pensait pas à vrai dire à des dos de moutons, mais au genre de perruques qu' on portait alors.

4 Une inscription lapidaire de 30 x 5 cm « 1838 L. Agassiz Eischliffe » le long de l' ancien chemin du Grimsel ( Helle Platten 667/161, 1510 m ) rappelle encore aujourd'hui cette excursion.

Dans son intéressant article sur la Théorie des glaciations... paru dans l' un des derniers bulletins ( Les Alpes, 86/4 ), Friedrich Röthlisberger a montré combien les idées nouvelles ont eu de la peine à s' imposer. Il rappelle le mérite de Louis Agassiz ( 1807-1873)1 qui proclama dans son fameux discours du 24 juillet 1837, à Neuchâtel devant la Société helvétique des sciences naturelles, une ancienne extension des glaces alpines. Celles-ci, en effet, ont envahi autrefois, il y a plus de 12000 ans, le Moyen-Pays et les versants du Jura où l'on retrouve des roches polies et des blocs erratiques. Parmi ces derniers, Agassiz cite le Bloc-crapaud ( La Pierrabot)2, de plus de 1000 m3, transporté par l' ancien glacier du Rhône du massif du Mont Blanc jusqu' au de Neuchâtel. A propos des roches polies et striées, on alla même, en juillet 1837, admirer celles qu' on voit encore au-dessus du Landeron et qu' on appelle laves dans la région.

Les oppositions violentes qui se manifestèrent à la suite des idées révolutionnaires d' Agassiz l' incitèrent à aller étudier sur place, à « prendre sur le vif » les glaciers actuels pour mieux comprendre ceux du passé. En fait, il y a 150 ans, on ne connaissait pour ainsi dire rien des glaciers. En 1838, vers la fin d' août, c' est une première randonnée dans les Alpes, principalement à la recherche de roches mou-tonnées3, polies et striées et de moraines anciennes. Avec ses compagnons, Agassiz se rend au Grimsel4, puis au glacier de Rosenlaui. Le même automne, la petite cohorte de Neuchâtelois repart pour le massif du Mont Blanc. Partout, non seulement dans les vallées alpines, mais encore loin à la ronde, les traces de l' action glaciaire abondent. C' est la jubilation, et Desor, dans ses récits de course, laisse déborder son enthousiasme.

L' été 1839 fut consacré à l' exploration de la région du Mont Rose et du Cervin. Du Riffelberg, c' est la découverte du sublime et vaste panorama alpestre. A proximité d' un glacier. Agassiz montre des roches polies et striées à Bernard Studer, son collègue de Berne, qui n' admet pas la théorie glaciaire. En revanche, le guide Brantschen de Zermatt fait aussitôt remarquer tout naturellement que seule la glace pouvait user les roches de cette façon.

Enfin, Studer se déclare convaincu en s' ex « on ne peut plus douter, c' est chose démontrée », et il promet de publier lui-même ce qu' il venait de voir. Le retour se fit par la vallée de Conches et on profita de visiter les glaciers d' Aletsch, de Fiesch et du Rhône avant de s' arrêter au Grimsel et au glacier de l' Unteraar5.

Dès l' année suivante, délaissant les travaux de zoologie et de paléontologie qui lui avaient valu une renommée mondiale, Agassiz va organiser l' étude systématique du glacier de l' Unteraar, jusqu' à son départ pour les Etats-Unis d' Amérique en 1846. Le voyage relativement facile de Neuchâtel au Grimsel, le fait que le col était très fréquenté ainsi que l' exis de l' hospice influencèrent certainement le choix d' Agassiz.

C' est sur la moraine médiane engendrée par la confluence du Lauteraargletscher et du Finsteraargletscher, à une dizaine de kilomètres à l' ouest du Grimsel, que sera édifié le célèbre Hôtel des Neuchâtelois. Appellation bien pompeuse pour ce rustique abri, aménagé sous un bloc de micaschiste, bientôt disloqué 5 L' Unteraargletscher semble avoir été prédestiné du point de vue glaciologique puisqu' il fut visité en 1737 par H.B. de Saussure et Théodore Bourrit. C' est là aussi que le Soleurois F. H. Hugi avait fait ses premières observations en 1827. Hugi semble bien avoir été le premier à réaliser une course hivernale dans les Alpes en 1832 à la Strahlegg.

par l' avance du glacier, mais qui restera célèbre dans le monde de la glaciologie6.

D' autres refuges furent construits successivement sur la moraine latérale gauche et sur l' épaulement au pied du Rothorn. Il faut dire que, il y a 150 ans, le glacier était beaucoup plus volumineux, plus long, plus large et que sa surface était plus proche de la cabane Lauteraar ( Pavillon Dollfus ), d' où les échelles métalliques actuelles.

Les chroniques d' Edouard Desor: « Excursions et séjours dans les glaciers et les hautes régions des Alpes de M. Agassiz et de ses compagnons de voyage » ( 1844 ) et « Nouvelles excursions et séjours... » ( 1845 ), ainsi que les récits de Carl Vogt ( 1843 ) relatent les innombrables péripéties de ces missions glaciologiques du siècle passé, de 1838 à 1844. Les anecdotes y foisonnent; à leur lecture, on peut se faire une idée de l' organisation sociale de ce groupe de naturalistes, de la conduite des recherches, des préoccupations de ces pionniers. On ne peut qu' admirer leur savoir-faire, les astuces et prouesses des guides. Les événements glorieux, les ascensions audacieuses, les « premières » nous captivent. Si, d' été en été, les études du glacier furent plus approfondies, plus spécialisées, les excursions, elles, s' allongèrent et conduisirent à des sommets de plus en plus élevés: Siedelhorn, Jungfrau, Lauteraarhorn, Wetterhorn.

Mentionnons, au rang des exploits, la course que firent Agassiz, Desor et leurs guides fidèles, en février 1841, à Y Hôtel des Neuchâtelois, difficile à trouver sous la neige. Après une nuit pénible au Grimsel, ils redescendent à Meiringen et, le lendemain, remontent à Rosenlaui. Cette course est l' une des plus anciennes de l' alpinisme hivernal avec celle de F. J. Hugi de Soleure à la Strahlegg, en 1832.

6 - Dans ses « Voyages en zigzag » ( 1844 ), Tœpffer mentionne « leur cabinet d' études,... un trou sous une pierre avec un âtre et deux marmites ».

- D. Dollfus-Ausset, industriel à Mulhouse, auteur des Matériaux pour l' étude des glaciers se tenait aussi sur le glacier de l' Unteraar pour y faire des observations régulières. En 1844, il fit construire le « Pavillon » qui, en 1872, fut remis au Comité central du cas. Un nouveau « Pavillon Dollfus » fut édifié en 1873, remplacé en 1931 par la cabane actuelle ( Lauteraar-Hütte). les Alpes 1938.

- Les noms attribués aux sommets environnants par Agassiz et ses compagnons sont un hommage aux précurseurs de l' exploration des Alpes et de la glaciologie: Scheuchzerhorn, Altmann, Grunerhorn, Studerhorn, Escherhorn, Agassizhorn, Agassizjoch, Desorstock, Hugisattel.

Par leur intuition, leur sens scientifique et leurs observations patientes, perspicaces, par leur hardiesse aussi, Agassiz et ses gnons' posèrent les fondements de la glaciologie. Ces missions scientifiques, cette grande aventure alpine, Agassiz va les mener avec ses talents d' animateur, avec son ardeur communicative et ses aptitudes exceptionnelles. D' emblée, il entreprit ses recherches en grand, recourant à des moyens inusités jusqu' alors et s' assurant la collaboration de spécialistes: Jean Wild, topographe, Otz et Stengel, ingénieurs, ainsi que l' équipe de foreurs de Koehli, de Bienne. Agassiz invita même le physicien J. D. Forbes d' Edimbourgh à le rejoindre.

Chaque été eut son objectif scientifique propre. Après la description des phénomènes erratiques, des formes et des dépôts qu' ils en-gendraient, on passa à l' étude du glacier lui-même. Immédiatement, Agassiz comprit le rôle de la température; des mesures furent faites au cours de la journée et de la nuit, aussi bien en surface qu' en profondeur. Lors de la campagne de 1842, la plus importante de toutes, un forage atteignit 60 mètres de profondeur; on en profita pour y effectuer, entre autres, des mesures de température. On se préoccupa aussi sérieusement de la circulation des eaux dans le glacier. On procéda à des mesures de débit en relation avec les conditions météorologiques. Le pouvoir de ré- 7 - Parmi les compagnons d' Agassiz, citons: Célestin Nicolet, pharmacien à La Chaux-de-Fonds, Carl Vogt de Berne, François de Pourtalès et Henri Coulon de Neuchâtel.

- Arnold Guyot, l' ami intime d' Agassiz, se rendit sur le glacier en 1838 déjà pour une excursion exploratoire. Il fut le premier à constater la structure lamellaire de la glace. Le mérite de cette découverte lui échappa, car ses observations ne furent publiées qu' en 1883 à Porrentruy. Guyot ne participa pas aux campagnes de l' Unteraar, occupé qu' il était alors à suivre à la trace les blocs erratiques afin de reconstituer, de délimiter les anciens bassins glaciaires d' après leurs roches caractéristiques ( gneiss d' Arolla, gabbro de l' Ai la I in pour le glacier du Rhône ).

tention de la masse glaciaire fut prouvé. La structure même de la glace8, sa densité et sa porosité furent étudiées très en détail. On fut aussi très attentif à la présence de fissures capillaires dans la glace et on les mit même en évidence en y faisant percoler des liquides colorés.

Dès 1844, des essais furent réalisés afin d' apprécier « la manière dont les différents corps entravent l' ablation en protégeant la glace ». Au bout de quelques jours seulement, des différences très nettes apparurent entre les surfaces qui avaient été recouvertes soit d' un amas de moraine, soit d' un tas de neige, de gazon, de foin, ou encore d' une couverture de laine ou d' un parapluie ouvert. On enfonça aussi des perches dans la glace afin d' obser, de jour en jour, comment elles étaient dégagées par la fonte.

Très tôt, les montagnards eurent l' intuition et observèrent même que les glaciers se meuvent et qu' ils sont soumis à des oscillations. Ainsi, ce jeune berger de Grindelwald, à jamais anonyme qui, en 1773 déjà, suivit les variations du glacier, à partir de repères qu' il mit en place. Il appartint à Agassiz et à Arnold Escher de la Linth de faire des observations systématiques. En 1841, dès le début des campagnes, ils constatèrent qu' en une année, Y Hôtel des Neuchâtelois s' était déplacé de plus de 60 mètres, vers l' aval évidemment. Ils eurent alors l' idée de disposer des alignements de blocs, puis de pieux au travers du glacier. Ainsi, ils parvinrent à mesurer avec exactitude le déplacement de chacun des repères, et constatèrent que la vitesse était plus élevée dans la partie médiane que sur les marges de la langue glaciaire. Selon les conditions climatiques, surtout les précipitations et la température estivales, les glaciers fluent, comme un fleuve, à des vitesses variables; en outre, ils avancent plus ou moins loin, s' en 8 Rappelons que les processus de la métamorphose de la neige en glace furent minutieusement observés à Neuchâtel, en 1843, par Henri Ladame, un pionnier aussi ( Bulletin de la Société neuchâteloise des sciences naturelles, 1847, p. 267, séance du 17.5.1843 ).

fient, augmentent aussi en largeur, en épaisseur. Lorsqu' ils se rétrécissent, on dit qu' ils « reculent ».

Dès 1842, Agassiz commença à faire allusion dans sa correspondance à un « voyage d' exploration aux Etats-Unis ». De nouveaux espaces, des domaines de recherches à peine abordés, des conditions matérielles à la mesure de ses projets le tentent. Une offre généreuse le décide à se rendre à Boston en 1846; par la suite, il deviendra le titulaire de la chaire d' Histoire naturelle de la fameuse université de Harvard qu' il enrichira d' un musée devenu célèbre.

Partout, lors de ses voyages, de ses croisières dans les deux Amériques, il rencontre des vestiges glaciaires qu' il décrit.

Agassiz a passé 14 ans à Neuchâtel, de 1832 à 1846; de jeune médecin passionné d' histoire naturelle, il devint l' un des plus grands naturalistes de son siècle9. Il a réalisé une œuvre considérable; doué d' aptitudes exceptionnelles, animé d' une volonté et d' une passion peu communes, il a réalisé le vœu qu' il exprima à son père, à l' âge de 22 ans:

9 En ce qui concerne encore ses contributions glaciologiques, signalons l' ouvrage, monument scientifique de première grandeur resté classique: Nouvelles études et expériences sur les glaciers actuels, leur structure, leur progression et sur leur action physique sur le sol. ( 1847 ).

« Je voudrais que l'on pût dire de Louis Agassiz: il fut le premier naturaliste de son siècle, bon citoyen et bon fils, aimé de tous ceux qui le connurent. Je sens en moi la force d' une génération entière pour travailler à ce but, et je veux l' atteindre si les moyens ne me manquent pas... » ( lettre de Munich, 14 février 1829 ).

Bibliographie succincte Portmann, Jean-Pierre ( 1974 ): Louis Agassiz ( 1807-1873 ). Les débuts de sa carrière, d' après quelques lettres. Le Petit Rameau du Sapin ( Neuchâtel ), 45/3, pp. 19-24.

- ( 1975 ): Louis Agassiz ( 1807-1873 ) et l' étude des glaciers. Mémoires de la Société helvétique des sciences naturelles, 89, pp. 117-142.10 10 Des documents relatifs à l' Histoire des sciences neuchâteloises en général et à Louis Agassiz en particulier ont été déposés à la Bibliothèque publique et universitaire, CH-2000 Neuchâtel. MmB M. Schmidt-Surdez, conservatrice des manuscrits, s' en occupe avec beaucoup de soin; nous la remercions très chaleureusement.

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