Expédition alpine en Terre de Baffin: Cumberland

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Jacques Durville, Combloux ( France )

Dois-je croire aux horoscopes? Bien que je ne sois pas un lecteur assidu des revues à grand tirage, il m' arrive de les parcourir, comme chacun d' entre vous sans doute, en attendant mon tour chez le coiffeur. Or un jour d' automne 1973, j' ai feuilleté une revue de ce genre chez mon barbier, et, poussé par la curiosité, j' y ai lu mon horoscope:

Vous rencontrerez prochainement un étranger partageant la même passion que vous, et vous deviendrez deux très grands amis...

Quelques jours plus tard, préparant une expédition légère pour les Andes péruviennes, je découvrais cet ami dans la revue Les Alpes du Club alpin suisse. Cet alpiniste relatait son ascension au Névado Ananéa ( 5850 m ) en Cordillera Apolobamba, et c' était précisément là que je voulais me rendre. Des lettres successives nous ont permis de prendre contact et de lier amitié. Quelques mois plus tard, je retrouvais cet ami à Juliaca, près du lac Titicaca et, en sa compagnie et celle de mes camarades français, je gravissais l' Ananéa par une voie nouvelle et en partant du village de Rinconada.

Nous nous sommes séparés avec la promesse de nous rencontrer prochainement. Et c' est ainsi que, durant l' été 1974, Hans Peter Duttle, mon ami suisse, l' un des quatre hommes contre l' Everest ( en 1962 ), vint me rejoindre à Combloux en Haute-Savoie. Malgré son bref séjour en Europe, nous avons pu réaliser ensemble deux courses dans notre merveilleux massif: d' abord à l' Aiguille du Tour par le couloir de la Table, puis au Mont Blanc, où le temps incertain et l' orage de la nuit précédant notre ascension avaient découragé bon nombre de cordées de gagner le « toit » de l' Eu. Mais le beau temps se rétablit et nous avons pu offrir à Jean-Pierre « notre » Mont Blanc dans toute sa pureté. L' arête finale, remodelée par le vent et la neige de la nuit, était d' une très grande finesse, une ligne idéale, un véritable fil tendu vers les chemins du ciel... Instant merveilleux, silence, sourire, les Alpes s' étendent à nos pieds... Au cours de la descente, Jean-Pierre nous déclara:

- Vous devriez venir en Terre de Baffin en été 1975, vous ne seriez pas déçus.

Ayant déjà ébauché un projet pour l' Hindou Kouch, nous étions hésitants, mais nous fûmes bientôt convaincus par l' excellent article illustré de Jürg Marmet, publié dans Montagnes du Monde, et qui relate les premières ascensions du Mont Asgard, de Tête Blanche et du Mont Odin en Mont Asgard, Tête Blanche, Odin... ces mots je les ai répétés sans cesse durant un an, je les ai écrits sur mes cahiers d' écolier comme des comptines... et nous sommes allés en Terre de Baffin. Aujourd'hui, nous en sommes revenus comblés, envoûtés par l' ambiance particulière des montagnes arctiques.

L' avion a réduit considérablement les distances, et aujourd'hui faire le voyage en Terre de Baffin n' est plus une longue étape comme c' était le cas, autrefois, au temps des baleiniers norvégiens du Cumberland Sound. D' Europe, chaque jour, un puissant et confortable B-747 d' Air Canada vous transporte en six heures jusqu' à Montréal. Nuit d' escale... premier bivouac... La Compagnie Nordair vous prend ensuite en charge dans un B-727 et, au-delà des étendues désertiques du Labrador, vous dépose, cinq heures plus tard, à Frobisher Bay ( via Fort Chimo ). Frobisher Bay: capitale administrative et plaque tournante aérienne de l' île. Si le temps le permet, à bord d' un DC-3 ou d' un Twin Oter, la même compagnie peut vous emmener à Pangnirtung. Atterris- sage sur piste de terre: ce n' est pas tous les jours facile et pour le retour, il convient de prendre le premier avion possible, si l'on ne veut pas courir le risque d' un grand retard.

Atteindre le fond du fjord de Pangnirtung sud n' est pas un grand problème, car le superintendant du nouveau Parc national du Cumberland ( un Suisse !) vous affrétera facilement un ou deux canots esquimaux. Si les conducteurs sont à l' heure, tout votre matériel sera déposé au fond du fjord, près de la première cabine des gardes. En effet, l' administration du Parc a installé trois cabines de téléphone-radio réservées à son personnel de surveillance afin de procurer une relative sécurité aux expéditions engagées dans les montagnes. Espérons que le Gouvernement canadien saura s' arrêter là et ne pas ouvrir ces immenses et magnifiques territoires aux affairistes du XXe siècle, ni aux « m' as vu » du tourisme international!

C' est à Overlord que commence vraiment notre expédition en Terre de Baffin. Qui veut grimper là-bas doit savoir marcher, marcher toujours, marcher encore, et puis admettre de porter de très lourdes charges tout au long de l' interminable Weasel River! Point de sherpas en Terre de Baffin! Quelques alpinistes et randonneurs souhaitent qu' un hélicoptère, dont la base serait à Pang, assure le transport des vivres et du matériel. J' avoue que, moi aussi, j' approuvais cette proposition, certains jours où, croulant sous une charge de quarante kilos, j' avançais péniblement à travers moraines et torrents. Mais, aujourd'hui, je condamne cette suggestion, estimant que les ascensions en Terre de Baffin doivent conserver leur calme et leur beauté et rester l' apanage des amants de la nature vierge et sauvage.

Windy Lake est notre premier camp. Il y souffle un vent particulièrement violent qui nous oblige à amarrer solidement nos tentes sur lesquelles d' ailleurs il ne cesse de pleuvoir.

Pendant les huit jours de transport du matériel, nous avons accompli un grand nombre de fois le trajet Overlord—Windy Lake, et c' est au cours de ces allées et venues, sous une pluie persistante, que j' ai commencé à éprouver cette « certaine atmosphère de Baffin », cette ambiance romantique, surnaturelle et fantastique. Plus d' une fois, je me suis retourné, croyant entendre quelqu'un qui me suivait: était-ce un lutin, un gnome, quelque dieu nordique? ou bien étaient-ce seulement les rumeurs du vent et des eaux qui ajoutent au fantastique des impressions?... Et puis, un jour, les voiles du ciel se sont déchirés, et nous sommes partis vers les cimes du Cumberland.

Tirokwa Peak: mille sept cents mètres de dénivellation, quelle belle ascension! Neige et rochers conduisent en huit heures au sommet: couleur pastel du Grand Nord, heure irréelle où les cimes et les fjords prennent des teintes cuivrées. L' Arc étend sur nous son charme magique et envoûtant.

Quelques jours plus tard, écrasés par le poids de nos énormes sacs, nous montons, entre le Thor et le Moljnir. Après avoir suivi une moraine interminable, nous établissons notre camp I à l' altitude de mille mètres. Durant cinq jours, nous allons multiplier les ascensions dans ce secteur. Au Thor Peak ( ascension intéressante en raison de la situation centrale de ce sommet ), nous avons vainement cherché la voie ( dite normale ) des premiers ascensionnistes. Vite, de l' assez difficile prévu, nous sommes arrivés dans du difficile, et c' est ainsi que nous avons probablement ouvert une voie nouvelle sur cette montagne. A la descente, peut-être avons-nous découvert la voie normale. Du sommet, la vue est saisissante sur l' à de la face nord: mille cinq cents mètres plus bas roulent les eaux de la rivière. L' ambiance est wagnérienne, les tons du ciel sont sombres, les cairns du sommet semblent s' agiter... les esprits de la montagne sont là.

De l' Aiguille du Couchant au Hugin, nous allons, tour à tour, parcourir cette arête dominant deux immenses glaciers. Selon les heures de la journée, les éclairages nous font vivre les instants les plus précieux de notre vie d' alpiniste. Nous éprouvons une grande joie au milieu de cette immense solitude.

Jean-Pierre et Martine iront fouler un sommet vierge au fond du Fork Beard Glacier, tandis que les autres ouvriront des parcours nouveaux sur ces magnifiques montagnes. Les vivres et les forces s' épuisant, nous allons passer vingt-quatre heures au camp de base: repos - repas - repos - repas! Nous vivons, comme de vrais Esquimaux, au rythme de notre fatigue; nous ne savons pas très bien quel jour nous sommes, et nous avons fréquemment recours à notre carnet de route pour nous « replacer » dans le temps...

Ce soir, nous préparons avec soin nos sacs et bougre! ils sont encore bien lourds! Douze heures de marche nous attendent, douze heures à travers moraines et mousses, trois gros torrents à passer à gué et deux autres en tyrolienne sur les deux câbles posés par l' expédition Barabino en 1973. Mais nous sommes tous pleins d' ardeur. N' allons pas vers les cimes de nos rêves: les uns vers Tête Blanche, les autres au Mont Asgard!

Tout se passera bien, le « grand beau » est avec nous et... nous sommes rodés aux changements constants ( chaussures - bottes - chaussures — bottes ) que nous imposent les torrents. Camp II ( 600 m ) à proximité de la troisième cabine du Parc, au bord du Summit Lake. Nous sommes seuls, quelques jours plus tard le grand grimpeur Charlie Porter viendra nous rendre visite.

Quatre camarades, les plus attirés par la neige, la glace et les longues distances, partent en barque sur le lac... et vont, après sept heures de rame et deux heures de marche, établir un IIIe camp ( vers 1000 m ) sous la Tête Blanche. Entre-temps, les six autres grimpeurs ( dont je fais partie ) se dirigent vers le Mont Asgard. Ce sommet vertigineux nous fascine tous, et il est pour nous le symbole de notre réussite ou de notre échec. L' ascension de cette cime nous procurera les plus belles heures d' esca de notre vie. La montée à la Brèche des deux Asgard nous donnera bien quelques soucis par la qualité médiocre du rocher, mais quelle belle muraille ensuite! De plaque en plaque, de cheminée en cheminée, de fissure en fissure, sur un rocher solide et doré, nous grimpons dans la lumière du soir. En trois cordées de deux, nous réalisons une « première collective » à l' Asgard. Passage après passage, nous retrouverons le cheminement décrit par les premiers ascensionnistes, et la grimpée dans la dernière cheminée de III, avec un vide immense entre les jambes, nous conduira, complètement grisés, à la cime de cette tour fantastique.

« Asgard, trône des dieux ». Une forêt de cimes se teinte de demi-tons d' une rare finesse. Le calme est immense, le silence saisissant, la joie, l' accom de soi-même se lisent dans tous les yeux. Jesuiscomblé de bonheur. Je voudrais pouvoir dire par des mots ce que j' ai ressenti dans ces brefs instants, mais il y aura toujours quelque chose de profond que je ne saurais exprimer. Patou, le plus jeune et le plus habile grimpeur du groupe, a su trouver le chemin de la cime. Nous restons deux heures sur le plateau neigeux de l' Asgard à remplir nos yeux et notre cœur, et puis nous entreprenons la descente dans la lumière diffuse du soir. Nous redescendons avec beaucoup de prudence vers le glacier du Caribou. Les chutes de pierres provoquées par les cordes nous tiennent en haleine encore longtemps. Quand nous arrivons au glacier, une immense torpeur nous envahit, ce qui se comprend, car il y a vingt-quatre heures que nous sommes en route! Ivres de fatigue et de joie, nous allons vers nos tentes de Summit Lake! Une dernière fois nous nous sommes retournés pour regarder notre sommet qui se dorait dans la lumière du matin. Nous venons d' en réaliser la huitième ascension. Charlie Porter, qui se prépare à tenter la formidable face ouest du pic, nous félicite chaleureusement. Nous mangeons en somnolant, puis sombrons bientôt dans un profond sommeil.

Le lendemain, nous accueillons nos quatre amis de retour de Tête Blanche. La dernière soirée dans la cabine de Summit Lake sera un enchantement. Jean-Pierre nous raconte ses aventures à l' Everest, au Huascaran, ses expériences avec les sherpas, les Indiens et les Esquimaux. La soirée s' écoule doucement, très doucement. Qu' il fait bon au coin du feu! Je suis « libéré », tous mes amis sont là, et nous avons réalisé presque tous nos rêves. Il reste bien encore l' Odin à gravir, mais les vivres et les forces s' épuisent. Aussi, décidons-nous de redescendre d' abord à Windy Lake, puis à Overlord. Nous reprenons nos charges un peu allégées. Le temps se brouille dans la nuit et, finalement, nous levons le camp de base sous la pluie. En un seul, unique et épuisant portage nous rapatrions tout notre matériel à Overlord. Ce sont six heures d' efforts lents et obstinés, mais la grande « bouffe » et les douches nous attendent au bout du chemin! En effet, le lendemain, nous nous affalons avec nos 23 colis sur la grève de Pang. Nous dévalisons littéralement les comptoirs de la Bay ( le magasin du lieu ). Quant à la suite, il n' est pas nécessaire de la raconter...

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