Face sud de la Torre Trieste (Civetta, Dolomites)

Hinweis: Dieser Artikel ist nur in einer Sprache verfügbar. In der Vergangenheit wurden die Jahresbücher nicht übersetzt.

Maurice Cochand, Yverdon

La Forcella Lavaredo, un matin de juillet. Sortant de l' horizon sous un ciel déjà trop chargé, le soleil s' appuie d' une main rouge aux grands toits de la Cima Ovest. Nous ne ferons pas la course. Allons tout de même voir le point d' attaque!

Nous en revenions, l' esprit perdu bien au-delà des sommets, lorsque nous les avons aperçus. Ils étaient trois à venir dans notre direction. Trop légers pour être des grimpeurs, et trop tôt pour être confondus avec des touristes. De plus près, nous avons vu leurs appareils de photo. Arrivé à notre hauteur, l' un d' eux a demandé:

- Où sont les corps de vos deux camarades tombés hier soir à la Cima Ovest?

Ils avaient l' index prêt sur le déclic. Je ne suis pas agressif, mais à ce moment-là, j' ai eu envie de taper dans quelque chose. Je suis parti, laissant à Daniel le soin de leur expliquer... qu' il n' y avait rien à expliquer.

Le brouillard est arrive, très vite. En silence, il a dépose son écharpe au pied des grands temples. C' était bien.

Le mauvais temps nous a chassés et, en août, c' est avec Claude que j' ai repassé le Brenner. Délaissant la Roda di Vael au clair de lune, nous nous enfonçons dans les Dolomites, désireux d' aller voir cet endroit qu' on dit le plus beau: Vazzoler. Pour y arriver, il faut serpenter patiemment au pied de la Torre Trieste, la tour des tours.

C' est aux 650 mètres de sa face sud que nous en avons. Dans le tiers médian, elle est coupée par deux grandes vires distantes d' une centaine de mètres. L' orientation de la face, jointe à la faible altitude du sommet ( 2458 m ), y fait craindre la chaleur. La voie Carlesso s' élève d' est en ouest et, son ascension est une véritable fuite devant le soleil. Inutile de se faire des illusions, ce dernier rattrape toujours les grimpeurs. L' essentiel est d' y échapper le plus longtemps possible, au-delà des vires si l'on va vite.

Délaissant la Trieste sur la droite, nous passons un torrent et découvrons le refuge sur un plateau boisé. L' endroit ne déçoit vraiment pas.

Ayant trouvé à nous loger, nous nous mettons en quête d' un réveil et nous avons recours à un interprète réputé pour d' autres talents: Livanos. Des Suisses sans montre!

La Civetta tremble de rire.

Deux Français nous donnent des nouvelles fraîches de la voie: tous les pitons sont en place; il faut prévoir un bivouac près du sommet, emporter au strict minimum deux litres de liquide par personne. Peu disposés à nous charger, nous décidons de nous contenter de notre seule gourde qui contiendra un litre de sirop de framboise.

Avant qu' il ne fasse jour, la gourde est remplie au passage du torrent. Par un sentier coupant le socle, nous gagnons la gorge du pied de la face est. Une centaine de mètres plus haut, une vire nous permettra de revenir au centre de la face sud.

Marche d' approche facile où la cordée n' existe pas encore. Chacun a ses passages, chacun a ses pensées: espoir d' aller vite, peur d' avoir peur.

Au point d' attaque, nous nous équipons en silence, attendant de décider qu' il fait assez clair pour commencer notre ascension. Les premiers passages n' offrent pas de grandes difficultés, mais le vide est déjà là, pour confirmer qu' un mois d' inactivité diminue l' assurance. Notre topo indique vaguement que, après quelques longueurs, nous devons tirer à gauche, la variante Cassin continuant tout droit. Aussi, lorsque j' arrive sur une vire, au pied d' un passage inquiétant, je suis pris d' une irrésistible envie d' aller à gauche. N' ayant rien découvert au bout de trente mètres, je reviens résigné.

Le passage se présente sous la forme d' un surplomb donnant accès à une dalle aussi verticale que délitée. Au-dessus s' étagent d' autres surplombs. Sans trop de difficulté je prends pied sur la dalle. Le piton suivant est à quatre mètres, en oblique sur la droite. Impossible de l' atteindre directement. Il va falloir descendre légèrement, traverser et remonter jusqu' à la dernière prise visible qui me fait étrangement penser à un demi-mille-feuille posé sur la tranche. J' en éprouve une légitime inquiétude. Si j' arrive à mettre les pieds dessus, j' aurai le piton.

Descente, puis traversée. Je palpe le rocher, collé au mur comme un fugitif attendant que passe une ronde. Petits rebords, petits pas. Je m' étire et, à bout de bras, j' accroche la prise. Silence! Elle bouge. Envie de redescendre. Trop tard, mes pieds sont déjà montés. On revient rarement sur des « grattons » quittés du bout des semelles. Utilisant alors la prise au mieux, je me hisse le plus haut possible, le ventre à la hauteur des mains, les pieds en adhérence, juste au-des-sous.

Des yeux, je parcours rapidement la suite: pas la moindre prise à portée de main. Ma gorge se serre, mais je ne dois pas me laisser gagner par la panique.

Très haut je devine un vague trou. S' ils ont passé, c' est qu' on doit y trouver ce qu' il faut. Libérant une main de mon seul point d' accro, je me tends vers cet ultime espoir. Juste trop court! Je cambre les reins pour m' approcher du rocher au maximum. Crissement de souliers ...Je l' ai! C' est une mauvaise petite prise, mais pour moi tout est bon et je suis rétabli avant de pouvoir m' en plaindre. Le piton est branlant. Je ne m' en inquiète pas, car il est suivi de plusieurs autres qui partent à l' horizontale sur la droite. Passages très fins et puis brutalement: terminus dans un « sucrier »!

Un anneau de rappel posé sur deux pitons à expansion ne me tente pas. Marche arrière en direction du piton branlant. Je découvre alors des clous partant en haut à gauche. Fausse piste? L' interrogation devient vite une affirmation. Je n' avais sans doute pas exploré la vire assez loin.

Abandonnant une cordelette sur un piton, je me laisse glisser vers Claude en prenant bien soin de tout récupérer. La corde rappelée, je retourne explorer la vire. Elle se termine peu après le point atteint lors de la première reconnaissance, sans avoir livre la moindre solution.

Maudissant les divinités de la région, je me retrouve au pied du fameux passage, bien décidé à en finir. Il convient de relever que, pour cette seconde tentative, j' ai l' inestimable avantage de savoir que l' avant prise est assez branlante pour que je ne me plaigne pas de la dernière.

Damnation, le soleil est déjà la! Que de temps perdu! J' atteins le relais suivant en nage. Glissant sur le front, des gouttes de sueur viennent brûler mes yeux. Claude me rejoint, appréciant le passage à sa juste valeur. La gorge est déjà sèche et nous pensons boire à la première vire. Nous montons rapidement ( le mercure aussi !) dans un rocher d' une qualité moyenne et nous arrivons bientôt sur une vire confortable et poussiéreuse.

Satisfaits d' avoir atteint ce premier but, nous nous accordons une gorgée de sirop. Pour la suite de l' itinéraire, notre topo se révèle inutilisable. Peut-être nous sommes-nous trompés de montagne?

Quelle n' est pas notre surprise lorsque, cent mètres plus haut, nous débouchons sur un véri-

table boulevard, en comparaison duquel la vire où nous avons bu paraît minable. Nous croyions arriver à la seconde vire et manifestement, voilà seulement la première!

Ici, la température dépasse nettement les trente degrés. Rien n' échappe au soleil impitoyable, les habits sont brûlants sur la peau, les lèvres déjà gercées. Au-dessus, le rocher est presque noir et compact.

Quatre-vingts mètres d' escalade pour lézards, prisonniers entre fournaise et paroi. Une longueur facile donne accès à la seconde vire. La seconde vire? Une vipère y attraperait une insolation! L' air est trouble, l' atmosphère plus étouffante que dans une voiture parquée au soleil. Les arbustes de cette terrasse ne s' inclinent que pour annoncer un courant plus chaud encore. Pour nous, plus question de boire par gorgées. Tout au plus peut-on se permettre d' aspirer bruyamment quelques gouttes sur notre langue - éponge. Quatre cents mètres plus bas, des pierres polies se renvoient l' eau fraîche du torrent.

De la vire, une dalle parfaite s' élève vers des toits magnifiques. Nous les éviterons par un dièdre situé plus à gauche où le soleil a déjà effacé toute tache d' ombre. L' escalade est soutenue sur deux longueurs où les pieds cherchent péniblement un appui sur des bords de fissures arrondies.

Au relais, les yeux mi-clos, nous ne savons plus quelle position adopter pour avoir la tête à l' ombre. Les souliers sont brûlants, et notre esprit s' évade vers les Calanques, là où en fin de journée une marée de sirop de framboise monte à l' assaut des falaises. Déjà il faut repartir, une longueur facile mène au dernier passage extrême: une dalle presque blanche, éblouissante. Quelques pas très fins, des pitons courts et pour finir un « expan » permettent de progresser jusqu' à un léger surplomb. Cinq mètres à droite, un dièdre prend naissance au-dessus du vide. A son pied, je distingue les pitons du relais dont je suis séparé par une dalle raide aux prises minuscules. Je pense à Carlesso qui a dû équiper le relais en arrivant de l' autre côté.

— Laisse bien couler, si jamais... et assure sec! ( ô ironieDans ces moments-là, plus question de gorge en feu. Je quitte l' étrier et, comme on traverse un lac gelé sur de la glace trop fragile, ne vivant que pour le pas à venir, oubliant le monde entier, le souffle court, je gagne le dièdre. En faisant monter Claude, je constate qu' il est plus pénible d' avaler beaucoup de salive que peu. Deux longueurs encore et nous butons contre un surplomb compact. Carlesso et Sandri, qui ont, tout au long de la voie, fait preuve d' un flair extraordinaire pour trouver le meilleur itinéraire, ont senti ici un dièdre caché dix mètres à gauche. Traversée aérienne. Le dièdre est un beau morceau, d' autant plus qu' il donne accès à la partie terminale de la face. Notre guide-manuel indique que, à la fin du dièdre, il faut traverser sur la gauche une dalle riche en prises. Apparemment, rien de tel. Claude progresse facilement d' une longueur en partant sur la droite, et un peu plus haut, nous trouvons un bon emplacement de bivouac. Pour aujourd'hui c' en est assez. Si l'on ne trouve pas la traversée, il restera toujours la sortie directe, dans un rocher délité.

Le soleil nous abandonne à notre soif. Nuit qui descend, brume qui monte. Enfin un peu de fraîcheur. La lune colore les alentours d' une teinte irréelle.

- Tu vois le becquet là-bas?

Quand la lune sera au-dessus, on ouvrira la gourde. La muqueuse du palais est totalement déshydratée. Tentative pour manger du nougat: en une minute, à l' aide des deux mains, je parviens à me dégager la mâchoire. Le reste du menu est constitué de cacahuètes salées. Un succès! Alors j' allume ma pipe, histoire d' oublier le buvard qui tapisse la bouche. La saveur n' y est pas. Bivouac de taciturnes. L' élocution est trop pénible pour qu' on se raconte des histoires de mille-pattes alpinistes. Claude s' endort, je somnole. De temps en temps, je reprends conscience, un déchirement au fond de la gorge. Une fois même, un œil reste fermé, collé par un peu de saleté. Si les « gicleurs » sont à sec, ça promet! Un peu de buée sur mon casque, je la lèche en pensant que celui qui parle de soif sans en avoir connu un stade avancé est un parfait idiot.

Au point du jour, il nous reste un demi-litre d' eau. La déglutition est aussi pénible que la veille. Nous redescendons pour trouver la traversée. Introuvable! Nous remontons au bivouac, résignés à faire la sortie directe. Cinq mètres au-dessus de la terrasse, je repère la traversée. C' est juré: en arrivant au refuge, j' achète le guide Kele-mina.

Sans difficulté, nous gagnons le pied de la cheminée terminale. Quatre-vingt-dix mètres de Ve degré soutenu nous séparent du sommet. A mi-hauteur, la cheminée est obstruée par un « piano à queue ». Son seul point d' appui sérieux sur la droite est un bloc coincé de la taille d' une tête. Impossible de passer sans s' y tenir. Mes inquiétudes ne se dissiperont qu' après le passage de Claude. Un courant frais parcourt la cheminée et nous la quittons à regret, car, au sommet, le soleil nous attend. Dans mon souvenir, il ne faisait pas aussi mal. Pas de cri, juste une poignée de main. Nous parlerons de Carlesso et Sandri avec respect.

Dans de bonnes conditions, la descente est une aventure vertigineuse. En cas d' erreur, c' est un cauchemar fait de rappels n' arrivant nulle part, ou mieux, sur des terrasses de gravier très inclinées! Heureusement pour nous, le temps des erreurs vient de se terminer. Par une vire et un rappel dans la face ouest, nous atteignons le col séparant la Trieste du Castello della Busazza. La luette se colle par instants sur la langue: nausées pénibles. Je réalise que cette nuit en léchant mon casque, j' étais un parfait idiot! Moins éprouvé que moi, Claude assurera la descente. Je lui en suis reconnaissant, car je me ses sérieusement diminué.

- Un gobelet d' eau!

Ce n' est pas une farce! Mon camarade, que dix je, mon ami, mon frère! en a trouvé un à moitié rempli. Et c' est des lors la chasse aux boîtes de conserve. Hélas! peu d' entre elles étaient prêtes à recevoir l' eau de pluie, et mon mouchoir ne peut qu' absorber quelques gouttes de l' huile qui recouvrait les sardines dans leur dernier voyage. Ce n' est pas du sirop de framboise, mais c' est tout de même fameux. Avant de partir, nous disposons les récipients trouvés à l' intention de nos successeurs. La suite de la descente se déroule dans la face est. Pour l' ambiance, il est bon de savoir que les photos de cette face sont toujours surexposées, car c' est un véritable four solaire! Deux cents mètres de rappels verticaux nous ramènent à la deuxième vire. Repérant parfois des taches noires suite rocher, j' y colle le visage, à la recherche d' un semblant d' humidité. Le soleil qui a tourné nous laisse un peu de répit. Par de grands couloirs et un dernier rappel, nous arrivons à la hauteur du haut de la gorge empruntée la veille au matin et à laquelle nous conduit une traversée sur des dalles rendues délicates par la présence de gravier. Alors seulement, fébriles d' avoir attendu si longtemps, nous finissons la gourde. Le liquide se volatilise avant d' atteindre le pharynx.

Et maintenant, vite au ruisseau!

Claude descend à grand bruit dans les arbustes, ce n' est pas le moment d' avoir une explication avec une vipère. Nous retraversons le socle, pressés d' atteindre ce torrent qui nous a nargués durant toute la course. Le voici enfin. A plat ventre, nous buvons. Très longtemps.

Plus jamais, a-t-on dit, mais on se connaît! Comme on oublie la douleur, on oublie la soif.

Ce soir-là un violent orage s' est chargé de remplir les boîtes de conserve sous le sommet de la Trieste.

Le lendemain: repos. Plaisir de marcher pieds nus dans l' herbe, entre des vaches sans ambition. Plaisir de contempler les parois, sans autre envie que de les trouver belles. Un instant de silence, face à la petite chapelle. On a l' impression de quitter le temps, l' espace... Nous avions des vivres pour la semaine, le temps était beau. Une seule chose manquait à notre bonheur, alors nous sommes allés nous l' offrir avant de rentrer: deux gelati!

Feedback