La face nord de Pierre Cabotz

Hinweis: Dieser Artikel ist nur in einer Sprache verfügbar. In der Vergangenheit wurden die Jahresbücher nicht übersetzt.

Avec 2 illustrations ( 141/142Par Pierre Jaquet

Septembre 1954. Du Col des Essets, les cimes émergent de l' ombre et passent parmi les nuages. Un cône de verdure précède le jet cambré de la pointe Eugénie Rochat, puis, au-delà de cette canine, trois tours forment le faîte de la « Pierre qu' Abotze ». On s' aperçoit alors que la face tournée vers la Vare n' est pas une muraille, mais que chaque tour surplombe une gorge creusée entre des arêtes croulant en dentelles de pierre, ornant les piliers ouvragés. Et là-dessous, le socle, soubassement démesuré de la montagne, étale avec élégance ses formations géologiques. Des vires parallèles, comme dessinées à la main, montent en oblique et strient la pente, filant là-haut vers des crêtes d' éboulis. Le noir des schistes que tachent des neiges se découpe sur les lointains où rêvent les Muverans.

... Ils sont descendus sous le col et gravissent à présent, sans hâte, les pâturages à moutons. Ils passent les ravins où murmure une source parmi la rouille des tuyauteries abandonnées. Ils longent des dalles, miroirs de calcaire, fichées curieusement dans les herbages qu' elles interrompent sur des centaines de mètres. Ils attaquent l' étagement des vires. Couvertes de pierriers, elles exigent, dans l' étroitesse de leurs passes, équilibre, lenteur et prudence. Des gazons les déposent enfin dans une sorte de caverne sous les rocs entassés à pic vers la brèche Eugénie Rochat.

Arrêt, repos: ils examinent le guide et le terrain; ils croient reconnaître la vire au pied des parois de Cabotz, la zone de rochers blanchâtres, des dalles vers un contrefort que découpent des brouillards. L' arête doit être là derrière, en route! Mais c' est alors que les sortilèges des brumes, l' arbitraire de leurs évaluations, l' arrangement symétrique et la monotonie des formes de la face nord vont se liguer pour les perdre et transformer cette escalade en une première aboutissant directement au sommet.

Ils suivent donc un rebord-chemin et atteignent ( mais... n' est pas un peu tôt ?) les « rochers blanchâtres ». Pourquoi grimper déjà par ces dalles délitées qui penchent vers une ravine où demeurent encore des couches de crachin? Malheureux! il fallait la franchir, cette ravine, pour aller s' accrocher à d' autres dalles, sous un autre promontoire, ressemblant au premier comme un frère mais qui aboutit, lui, à la troisième tour!

Ils n' en continuent pas moins, cédant aux fallacieuses promesses des dalles. Ils cherchent, ils tâtonnent... Un piton, paraît-il, doit attendre quelque part dece côté, pour permettre de franchir un ressaut et de passer sur l' arête. Pour comble, il s' y trouve, le traître, abandonné probablement, après un rappel dans le ravin, par quelque caravane, elle aussi four-voyée, mais qui, par temps clair, reconnut son erreur.

Carlo cherche ses prises dans la grisaille et l' humidité d' une roche en pleine décomposition. Que tout cela est donc rébarbatif! Son frère assure avec tout le soin que réclame la circonstance. Sous leurs pieds, déjà se creuse le vide où traînent des écharpes de brumes. Les toits de la Vare brillent, minuscules, dans la profondeur. Encore une plaque à franchir, Carlo aura passé l' angle et se rétablira au pied de l' arête.

Une éclaircie découvre la paroi montant vers les sommets dont la structure est pareille à celle de la « Dalle » sur le versant de Paneyrosse; mais ici, cette zone s' étend sur cent ou cent cinquante mètres.

A gauche ils peuvent voir leurs camarades de dortoir en train d' escalader l' arête des Branlettes: ils ont franchi la « pointe Eugénie ». Des signes s' échangent, des appels franchissent l' abîme.

Die Alpen - 1956 - La Alpes20 Tout à coup, un craquement, du tambour sur une tôle, un nuage de poussière, une odeur de poudre... Des blocs remuent sous les pieds de Carlo, ils dégringolent. Toute la plaque récemment franchie s' écroule. Le grimpeur reste accroché des mains à l' arête. Hébété, le second regarde le sang perler entre ses propres doigts crispés sur la corde prise dans Péboulis. Malgré un choc à l' épaule, suivi d' une douleur intense, il passe encore un anneau autour d' un « becquet », tandis que, dans un nuage de poussière, l' avalanche gronde dans les bas-fonds. Carlo achève de franchir le rebord, s' installe solidement et crie d' une voix où tremble de l' angoisse:

- As-tu mal?

- Je dois avoir quelque chose à l' épaule... Je monte... Tire à la corde!

Le blessé rampe sur la pierre toute neuve et blanche de la cassure et parvient en boitant auprès de son compagnon.

- La pharmacie, vivement!

- Attends! assurons-nous bien auparavant.

La corde est passée autour d' un bloc. Bientôt les doigts blessés disparaissent sous le « dermaplast ». Rien de grave de ce côté... Mais... l' épaule? Il manœuvre le bras avec précautions, le lève, le tend.

a ira, je crois.

- Veux-tu redescendre? Une hésitation, puis...

- Non, voyons la suite.

Un rideau semble avoir été tiré pour toujours sur les passages reconnus par les prédécesseurs: à gauche, une arête monte vers les nuages avec l' envol des plus purs clochers de granit. Les sorcelleries et enchantements continuent, car, filant en parallèle à un mètre sous le faîte acéré, une cheminée vient rappeler un récit d' escalade paru autrefois dans les Alpes. Rien n' y manque, ni les éboulis et les gravats qui l' obstruent, ni le coude qu' elle dessine en son milieu.

Les voici bientôt suspendus à cette rainure qui court sous les écroulements de la crête. On peut s' y coincer parfois mais, le plus souvent, il en faut sortir et monter en opposition, les pieds au rocher, les mains dans la cheminée. Mais que de calculs et d' étude à l' attaque de la partie coudée! Elle exige un rétablissement qui fait se déjeter tout le corps sur le vide... Et des pierres en masse de bondir, de se mêler aux brumes qui rampent au fond du couloir, cinquante mètres plus bas.

La cheminée les lâche enfin parmi les éboulis d' une plateforme de l' arête. Celle-ci dresse des têtes et des doigts couleur de rouille. Carlo aura beau attaquer par le fil, puis par la gauche, puis sur la droite, planter des fiches qui dégringolent et tintinnabulent joyeusement parmi des paquets de gravats, revenir à la plateforme, y préparer un double, un triple assurage; son camarade aura beau l' exhorter, l' encourager, imaginer des manœuvres aussi originales qu' audacieuses, l' arête repousse tous les assauts. Et voici que des silhouettes surgissent au-dessus des Branlettes, puis au sommet, à cent mètres au-dessus d' eux. Une conversation s' engage.

- C' est beau, crie Carlo, mais délicat et très dur, rien ne tient! Il consulte son frère, ils délibèrent, puis:

- On pourrait monter à la paroi, directement vers vous. Comment cela se présente-t-il?

- Une cheminée-couloir, puis un mur, est-il répondu. Mais soudain, c' est l' illumination!

- Ah çà, mais... où êtes-vous donc? au-dessus de la Dalle? aux Branlettes? descendus à notre rencontre?

- Au sommet!

Cette nouvelle d' en haut, c' est comme un voile qui s' écarte sur leur vraie situation: ils se sont trompés et, grimpant beaucoup trop à l' ouest pour aboutir ( peut-être !) directement au sommet, ils font une « première » bien éloignée de l' itinéraire décrit par le guide.

Inutile de discuter plus longtemps. Continuer par cette diabolique arête où tout ce qu' on touche reste dans la main et plonge en poussière dans le vide, ce serait folie. Ils vont descendre par un rappel dans le couloir à droite, le remonter, attaquer la paroi qui leur fait face et au-dessus de laquelle bougent les têtes des camarades. Une fiche a tinté, la corde siffle dans le vide et se déroule vers le fond du couloir. Descente... A bout de corde il faut, d' un coup de pied, penduler vers la rive opposée. Le couloir file en-dessous, presque vertical, à perte de vue. Le second s' y prend fort mal et Carlo est obligé de le saisir au vol pour l' attirer à lui.

L' escalade se poursuit par ce chenal qui se rétrécit en cheminées propres à une démonstration parfaite de ramonage. Un tunnel, quelques blocs à surmonter et les voilà qui tirent à droite pour grimper à la paroi bien fournie de prises, qui se perd en haut dans les brouillards. Us débouchent ainsi au-dessus d' une niche où s' entassent blocs et pierrailles. Us y reconnaissent les derniers pas de l' itinéraire suivi tantôt par leurs camarades. Mais le sommet lui-même est déjà déserté... Personne... Sa plateforme paraît flotter parmi des nuées dont les caprices et les envols ménagent des vues sur Paneyrosse, sur la Vare, sur l' arête en ruine, couleur de rouille, qu' ils ont découverte aujourd'hui, et qui a pour eux maintenant figure de connaissance. Son ascension intégrale serait une chevauchée en plein ciel sur les abîmes de la Vare.

Mais, une douleur lancinante à l' épaule rappelle certain blessé aux ennuis de l' heure. Bah! c' est le prix de la « vraie » face nord, d' une voie qui aboutit en ligne directe au sommet. Avec un mélange de soulagement et de jubilation, ils descendent pas à pas la « grand' route » du retour.

Feedback