L'alpinisme helvétique

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Par L. Spiro

Histoire captivante que celle de ces premières cabanes, refuges informes au regard des touristes modernes, simples merveilles aux yeux des grimpeurs de l' époque, peu blasés en matière de confort, s' avançant en montagne avec la joie franche et saine d' enfants jetés dans un monde tout nouveau où chaque pas amorce une découverte, où l'on s' extasie pour un rien.

Edifices de pierre ou de bois, édifice de la pensée aussi, tel ce Jahrbuch qui, d' année en année, va constituer une mine inépuisable où puiseront les gens férus de problèmes alpins plus que d' escalade. Longs articles fouillés dans lesquels les savants de l' époque consignent le résultat de leurs expériences; ce n' est pas tant la montagne qu' ils prétendent servir que le pays aimé, ce pays que des hommes éminents comme Hoffmann, Hauser ou de Fellenberg considèrent comme un devoir sacré de connaître jusqu' en ses derniers recoins.

Jusqu' au bout, le Jahrbuch conservera son caractère; reflet vivant d' une association nationale, il formera une collection d' articles de fond, à l' allure généralement scientifique. Parfois, cependant, un éclair jaillit, irradiant cette gravité un peu pesante; c' est Weilenmann, par exemple, esprit teinté de poésie, étouffant en des cadres trop rigides et goûtant profondément la montagne pour elle-même. Franc-tireur, il réclame sa liberté d' action, il va jusqu' à pratiquer l' alpinisme solitaire et jouit intensément de cette rupture de ban comme de cette vie aventureuse. Sans prétention aucune, il ajoute sa note humaine et personnelle au patrimoine national. Il se montre tel qu' il est, avoue ses angoisses en montagne, même cette frayeur d' un tout autre ordre qui le saisit, un soir, lorsque dans un chalet rustique il s' affole à l' idée qu' il devra prendre place, dans le grand lit, entre deux bergères, jusqu' au moment où le berger le rassure en s' installant lui-même à la place redoutée. Passionné d' escalade, Weilenmann sait s' intéresser aussi à la population des hautes vallées et vivre avec elle en contact étroit; n' est point encore un aspect du pays.

Il n' est du reste pas seul de son espèce. Thioly le Genevois est, lui aussi, la proie de l' enthousiasme sacré; un jour, il accompagne ses amis au débarcadère; rentré chez lui, obsédé par la vision d' une éclatante coupole de glace, il saisit son alpenstock, prend le bateau suivant et, à marche forcée, rejoint ses amis à Orsières, en pleine nuit. Or, il s' agissait du Grand Combin, expédition longue et ardue en 1865, avec les moyens de locomotion de l' époque. De Weilenmann à Thioly, il y a tout l' espace qui sépare le Jahrbuch de Y Echo des Alpes, cette expression essentiellement romande de l' alpinisme helvétique.

Entre clubistes les rivalités étaient rares, n' avaient pas tous le même but? Un savant toutefois, dans une notice confiée à un sommet indiscret, allait jusqu' à traiter de chameau un concurrent vénéré; pour savant que l'on soit, on n' en est pas moins homme. Est-ce à dire que les pionniers du CAS furent toujours exempts de chauvinisme? Il serait exagéré de le prétendre; c' était si naturel! surtout en ce temps d' exaltation alpine où l'on discutait âprement les chances d' ascension des principaux sommets, et où la conquête du Cervin prenait les proportions d' un événement de portée mondiale. Comment des Suisses n' auraient pas, de temps à autre, cédé à un sentiment de vanité nationale!

Weilenmann vient de gravir la Ruinette et, satisfait de cet exploit, est descendu à Evolène; mais là, il voit avec consternation un Anglais et ses guides remonter le val d' Arolla: s' il allait gravir le Mont Blanc de Seilon encore vierge! Cette pensée le hante, il faut à tout prix empêcher la chose, aussi sans hésiter repart-il à toute allure, traverse à nouveau le Pas de Chèvres et gravit la cime convoitée; après quoi, l' âme apaisée, il regagne la plaine.

« Pour ma part, affirmait Thioly, je verrais le Mont Blanc avec bien plus de plaisir s' il était suisse », ajoutant néanmoins: « cependant aucun Genevois ne peut voir sans une secrète joie le Monarque des Alpes! » La première ascension suisse du Bietschhorn fut célébrée, à Kippel, avec un enthousiasme marqué; de leur côté, pour avoir gravi le Cervin, en 1868, Thioly et Hoiler reçurent grand accueil à Genève; même le CAS crut devoir accorder aux triomphateurs un subside national de 200 francs.

Tels furent les débuts de l' alpinisme helvétique. Comme toute initiative humaine, il allait évoluer, élargir ses frontières trop étroites, développer ses richesses latentes et donner jour à ses meilleures aspirations. Il n' allait pas, pour autant, abandonner le sol ferme des principes qui présidèrent à sa formation, firent sa force et assurèrent sa personnalité. A juste titre, Tuckett, un des pionniers de l' alpinisme anglais, reconnaissait « que les Suisses donnaient l' exemple en ne laissant pas fléchir leur enthousiasme pour la montagne, de façon à faire de leur alpinisme un noble passe-temps et une joie pour toujours ».

Dès lors, les différences existant entre le CAS et les autres associations alpines se sont atténuées; les alpinistes suisses, à leur tour, ont couru le monde, exploré des massifs encore inconnus, gravi des cimes vierges en courant l' aventure et affrontant le risque, mais ils ont gardé en général les méthodes anciennes de prudence et la notion d' une escalade créatrice de merveilleux intérêts de toute nature. Dans l' Himalaya, par exemple, ils sont en train d' occuper une place fort honorable, non tant par leurs victoires que par l' esprit dans lequel ils les ont remportées.

Quant à la foule des grimpeurs suisses voués, comme leurs devanciers, à la seule escalade des sommités du pays, ne peuvent-ils pas s' associer pleinement à la pensée libératrice de Raymann: « Qu' importe qu' une ascension soit la première, la cinquième ou la centième, l' essentiel est que, pour chacun, elle ait la valeur d' une première. » Pour chacun, quel qu' il soit, qu' il touche au soir de la vie ou appartienne à cette jeunesse ardente, avide de nouveautés et d' émotions fortes, qui prétend, à son tour, tenter l' impossible.

Cette jeunesse a l' avenir devant elle; en possession d' une technique très sûre et de toutes les facilités accumulées par des générations successives de grimpeurs, elle est en état de courir l' aventure même si celle-ci comporte quelque risque; en cela elle demeure fidèle à la tradition, mise en honneur par tout un siècle d' alpinisme, de la lutte loyale avec la montagne. Elle ne romprait douloureusement avec le passé qu' au jour où, par je ne sais quelle aberration, elle cesserait de voir et de comprendre la réelle beauté de la montagne pour ne plus envisager, comme but de sa recherche, que le risque seul et, pour l' affronter, l' arme unique de la chance.

Le rêve ambitieux des fondateurs s' est réalisé; le CAS a scrupuleusement continué à bâtir sur les solides fondements posés jadis; notre maison est vaste, ornée et accueillante, toute différente de l' humble demeure du début, mais l' esprit du logis est demeuré le même.

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