Le Grand Lohner

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Par Marcel Ménétrey

Avec 2 illustrations ( 78, 79Section Uto ) Parmi la demi-douzaine d' imposants massifs formant un rempart de rochers et de neige autour du vieux village d' Adelboden, il en est un plus particulièrement qui, par ses proportions et sa majesté, fascine les touristes. C' est celui du Lohner.

Lorsque je l' aperçus pour la première fois par une belle journée d' août 1946, je ne pouvais me lasser de le contempler, d' admirer ses lignes harmonieuses, ses arêtes déchiquetées et ses tours dressées vers le ciel comme autant de cathédrales, enfin de souhaiter qu' un jour le privilège me serait accordé de pouvoir le gravir. Ce rêve devait se réaliser l' été suivant.

Le massif du Lohner, bien qu' il n' ait pas la prétention de se classer parmi les géants de nos Alpes, puisque son sommet principal, le Grand Lohner, n' a que 3055 m ., offre cependant de nombreuses possibilités et des difficultés variées, suivant les goûts et les aptitudes, même aux varappeurs les plus exigeants. Dans le Jahrbuch 1921 du C.A.S., W.J. Gyger, un clubiste avisé et expérimenté, écrivait textuellement: « Pour de nombreux alpinistes, ce qui est inférieur aux 4000 m. ne compte pas, mais on peut aussi tomber à une altitude inférieure. Plus d' un, qui revenait d' un grand sommet valaisan, voulut s' attaquer au Lohner et y fut pris de frissons. » La voie d' accès ordinaire et la plus facile pour atteindre le sommet principal part de l' Engstligenalp, par l' Artelengrat, passe ensuite au nord du Tschingellochtighorn et continue par l' Ortellengrat, puis elle remonte l' un des nombreux couloirs et, après avoir franchi une courte paroi de rochers toujours dans la direction nord, atteint une grosse dalle par laquelle on arrive sur l' arête S. que l'on suit presque jusqu' au sommet. Cet itinéraire, plutôt pénible à la montée à cause des interminables pierriers, fut pendant de longues années la seule voie utilisée par les caravanes.

Ce n' est que le 1er juillet 1907 que le guide A. Amschwand seul réussisait la première ascension par l' arête ouest, en passant par le Mittaghorn, cette fière pyramide dominant Adelboden; mais à cette époque-là, il n' existait encore ni cabane ni refuge, ce qui rendait l' ascension longue et pénible, qu' elle s' effectuait d' Adelboden en un jour.

Le 27 août 1947 nous nous retrouvons, mon collègue et moi, accompagnés du guide Willy Klopfenstein, d' Adelboden. Le temps est au beau fixe, lorsque vers 16 heures, nous quittons Adelboden. Un faible vent d' est plaque encore quelques nuages vers les sommets. Le soleil, brûlant et sans pitié, tape sur nos têtes, alors que nous montons vers les beaux pâturages de la Bonderalp, égayés par les cloches des troupeaux. Laissant le sentier du Bondenkrinden sur notre gauche, nous nous engageons dans les premiers rochers du Schreiber-schreck, endroit qui porte bien son nom. De là un semblant de sentier suit le flanc de la montagne, dominant des à pics formidables. Une chaîne de quelque 15 mètres fixée à une paroi de rocher, le « Zürchertritt », permet de gagner sans difficulté un bastion plus élevé et, après avoir contourné plusieurs combes et dévaloirs, nous redescendons de quelques mètres pour atteindre la petite cabane du Lohner ( 2150 m .) tout juste à la tombée de la nuit. C' est alors seulement que nous remarquons que le brouillard est descendu jusqu' à nous et nous enveloppe de son humidité.

L' intérieur de ce charmant refuge est d' une propreté impeccable et dans un ordre parfait, tel qu' on aimerait le trouver dans toutes nos cabanes. Deux autres touristes arrivent à la lueur de leur lanterne; ce sont des indigènes d' Adelboden. Tout en savourant une bonne pipe, nous écoutons Klopfenstein nous parler de ses expériences de guide et de champion de saut à ski. Tôt nous gagnons nos dortoirs, car il faudra être en forme le lendemain.

Tiré d' un profond sommeil par le déclenchement du réveil, je ne fais qu' un bond jusqu' à la fenêtre. Il est 4 heures, mais dehors il fait encore nuit. Oh, miracle, plus aucune trace de brouillard. Les sommets dressent, menaçants, leur silhouette noire dans le ciel où brillent mille étoiles, et dans la vallée d' autres étoiles étincellent, les lumières d' Adelboden. La journée s' annonce belle.

Notre guide réussit à persuader les deux touristes indigènes de renoncer à leur idée de gagner le sommet par la « Weite Kumme », particulièrement exposée aux chutes de pierres cette année. Il les engage à suivre notre cordée, ce qu' ils acceptent après quelques hésitations. Entre temps les dernières étoiles ont pâli et s' éteignent l' une après l' autre. Dans la clarté du jour naissant, nous nous mettons en route. Il est 5 h. 15. Nous suivons d' abord la montagne à flanc coteau pour atteindre les premiers pierriers. A l' ouest, l' Albristhorn, caressé par les premiers rayons de soleil, se colore de rose, puis de rouge. Nous laissons à notre droite le petit sentier qui conduit à l' Engstligenalp, pour prendre les premiers rochers. Par de courtes vires coupées d' éperons rocheux nous gagnons rapidement en altitude. Une petite cheminée facile et nous voilà réunis au Mittaghorn ( 2680 m .) à 6 h. 45, où nous jouissons des premiers rayons de soleil; quel délice enfin, car jusqu' à présent la montée s' est effectuée dans l' ombre, et l' air froid du matin avec le brouillard de la nuit avaient laissé sur la pierre une légère couche de verglas. De ce site, le panorama est déjà grandiose et nous ne pouvons nous lasser d' admirer l' imposant massif du Wildstrubel avec ses glaciers crevassés. Mon regard est cependant constamment attiré vers l' arête ouest du Lohner qui se présente d' ici, dentelée... impressionnante.

Les souliers à clous sont échangés contre ceux à varappe et nous nous encordons. L' ascension proprement dite ne fait que commencer. Les premiers rochers sont faciles, mais ils exigent néanmoins de la prudence. Peu à peu l' œil s' habitue au vide. Bientôt nous atteignons l' arête très déchiquetée et de plus en plus étroite où commence une varappe exposée. A notre droite c' est un à pic de 1000 mètres sur Hinter-Engstligenalp et à notre gauche, 1500 mètres plus bas, c' est le Bondertäli. Le rocher de calcaire est bon et les prises solides. Nous n' avançons qu' un à la fois, lentement, assurant sans cesse. Tantôt nous escaladons, tantôt nous contournons toute une série de petits gendarmes. Soudain nous voilà arrêtés par un obélisque plus haut et plus étroit que les précédents. Klopfenstein semble hésiter, puis se tournant vers nous, déclare que la configuration du terrain s' est bien modifiée depuis l' an dernier, une conséquence sans doute des fréquents tremblements de terre dont le foyer se trouve en Valais. On pourrait tourner l' obstacle par la droite, mais les prises sont plutôt rares. Aussi notre guide préfère-t-il aller droit au but. Nous le suivons du regard, repérant chaque prise qu' il utilise. Arrivé au sommet du gendarme, environ 7 mètres au-dessus de nos têtes, il me fait signe d' avancer. Lentement, éprouvant chaque prise, je m' élève; le pied repose parfois sur une saillie de quelques centimètres à peine, mais la corde est un garant sûr. Lorsque j' ai rejoint Klopfenstein, c' est à mon tour d' assurer jusqu' à ce que le guide soit redescendu l' autre versant et ait atteint la brèche. Je ne le vois plus, mais j' entends sa voix qui commande: « au troisième! » J' attends que mon collègue m' ait rejoint pour répéter la manœuvre du guide.

La belle varappe sur l' arête continue, quand tout à coup j' aperçois fixé au rocher un anneau d' acier... une descente de 15 mètres sur l' abîme. Nous soufflons quelques instants, en attendant la deuxième cordée qui bientôt nous rejoint. Nous nous désencordons. Notre guide demande aux deux indigènes de descendre les premiers, et l' un après l' autre ils glissent comme des écoliers se tenant à la corde. Nous admirons leur audace. Ensuite c' est le tour du troisième de cordée et puis c' est le mien. Klopfenstein m' assure et malgré quelques palpitations je descends lentement, bien lentement, suspendu dans le vide. En sentant de nouveau le rocher sous mes pieds, je respire. La brèche étroite est juste assez large pour nous permettre de nous réencorder. Un petit quart d' heure nous sépare encore du sommet. Quoique le plus beau soit derrière nous, l' arête continue cependant intéressante et exposée jusqu' au sommet principal.

Il est juste 11 heures quand nous atteignons le cairn. C' est alors seulement que nous nous rendons compte que nous avons mis quatre heures entières pour franchir l' arête ouest du Lohner. Heureux de notre réussite, nous échangeons une cordiale poignée de main.

L' heure d' intense jouissance que je vécus là-haut, entre ciel et terre, restera gravée à jamais parmi les plus beaux moments passés en montagne. La vue est grandiose et ce qui la rend plus caractéristique encore, c' est par moments le jeu du soleil et du vent avec les brouillards qui dansent une sarabande autour de notre cime. Puis, tout à coup, comme par un miracle, le brouillard se déchire et devant nous apparaissent dans toute leur magnificence le Mönch, l' Eiger et la Jungfrau, puis l' imposant massif de la Blümlisalp, tandis qu' au sud surgissent les géants valaisans, le Weisshorn et le Cervin. Dans la vallée, 1700 m. plus bas, Adelboden égrène ses nombreux chalets et ses palaces autour du vieux clocher.

Le temps passe rapidement et déjà il faut songer à la descente. Les souliers de varappe disparaissent dans les sacs et la corde est roulée, car nous n' en aurons plus besoin. Il est midi quand nous adressons un dernier regard d' adieu au fier sommet du Lohner. Par l' arête sud la descente paraît facile, plus bas seulement certaines difficultés surgiront. Comme il était plus aisé de se mouvoir dans le rocher avec les espadrilles plutôt qu' en lourds souliers à clous; on se sent maladroit et sans sûreté. Une grosse dalle, puis toute une série de rochers assez lisses et enfin un couloir étroit où les prises sont bonnes nous amènent à l' Ortellengrat, longue crête en forme de moraine séparant l' Engstligental de l' Ueschinental. Déjà nous apercevons sur notre droite l' Engstligenalp et ses nombreux ruisseaux argentés. Devant nous le Tschingellochtighorn, tel une cathédrale dressant ses innombrables clochers pour célébrer la gloire du plus grand des architectes. Nous le laissons sur notre gauche pour prendre l' Artelengrat et bientôt nous atteignons le petit hôtel de l' Engstligenalp. Tout en dégustant un petit verre d' excellent Spiezer, les yeux fixés sur le Lohner, nous nous remémorons les différentes péripéties de cette merveilleuse journée.

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