Le Nesthorn par l'arête nordest

Hinweis: Dieser Artikel ist nur in einer Sprache verfügbar. In der Vergangenheit wurden die Jahresbücher nicht übersetzt.

PAR ESME SPEAKMAN

Avec I illustration ( 75 ) Par une ironie du sort, le seul jour de grand beau est celui que nous avons prévu comme jour de repos. De bonne heure, ce matin-là, s' annonce déjà la grosse chaleur de la journée. Mon guide André Pont et moi-meme nous dégringolons le glacier d' Oberaletsch, en route pour Belalp et la vallée. « Jour de repos », cela veut dire pour André, gardien de la cabane Oberaletsch, descente à Sierre, cueillette des fruits de son verger, retour le soir à la cabane avec sa récolte. Quant à moi, je suis contente d' avoir cette occasion de chercher mon courrier à Brigue et d' aider mon guide à cueillir ses fruits.

Le soir, sur le chemin du retour, nous discutons nos projets du lendemain. Nous venons de passer plusieurs jours dans les Fusshörner, et nous cherchons du neuf pour notre dernière course. André m' indique l' arete nord-est du Nesthorn, une très belle ascension qui se fait rarement. Pour lui-meme ce serait une nouveauté. Est-ce que cela m' intéresseraitBien sür! Tout ce que nous avons réussi ensemble cette année, à l' exception d' une course à l' arete du Thorberg par mauvais temps, a été de l' exploration pour tous les deux. Je n' ai jamais été au Nesthorn, meme par la voie normale. L' idée de cette ascension de l' arete nord-est m' enchante.

Plus tard, serrés autour de la table dans une cabane archipleine, où règnent cependant l' ordre et la bonne humeur, nous apprenons que deux alpinistes ont le meme projet pour le lendemain. Ce sont MM. Pidoux, rédacteur des Alpes, et Metzker, son ami. Nous décidons de faire route ensemble, et peut-etre cordée commune sur les glaciers.

L' aube nous trouve en train de chausser nos crampons sur une bosse de moraine au pied du glacier du Nesthorn. La chaleur de la veille n' annoncait rien de bon: l' aube est tiède, l' horizon strié de bandes de nuages gris. Bientöt le soleil brille, mais sa lumière n' est pas la clarté franche sur laquelle on peut compter. Il y a quelque chose de traître dans son éclat. Nous nous sentons fatigués, jambes et tete lourdes, avec une envie de dormir.

Une montée interminable nous conduit à travers de grandes crevasses. Elle est d' ailleurs facile, sauf pour le guide qui crève à chaque pas la croüte encore dure. Les suivants n' ont qu' à poser un pied devant l' autre en somnolant. Ainsi jusqu' à un replat un peu au-dessous de la rimaye. Nous y faisons une longue halte. André, qui n' a eu depuis des semaines que de courtes nuits, s' endort aussitöt.

La pente au-dessus nous reveille tous. Elle se redresse et l' attention qu' elle demande nous remet en forme. Cette fatigue dont nous avons souffert était due certainement au temps lourd de la matinée. C' était tout autre chose que l' engourdissement normal et presque agréable d' un départ matinal, où l'on marche en somnambule.

La pente, avant la rimaye, devient raide à l' extreme, mais la neige est en bonnes conditions et l' escalier taille par André nous aide à passer la crevasse sans difficulté. Suit encore un passage très redresse, puis nous quittons le névé pour du rocher facile, quelques mètres vers la droite, en traversée. Nous voici au pied d' une grande cheminée-couloir. L' endroit où nous avons aborde le rocher se trouve un peu à gauche au-dessous d' une petite dépression de l' arete. De cette brèche l' arete, en aval, tourne un peu au NNE et remonte en une jolie file de gendarmes vers une pointe sans nom sur la Carte Nationale, mais cotée 3438 m. Cette arete elle-meme serait une belle course à faire un jour.

.

Avec la cheminée commence l' escalade sérieuse. La qualité du rocher est très mauvaise en cet endroit, le seul de son espèce dans toute la course. André s' introduit dans la cheminée, au bout de la corde entièrement libérée. Il s' agit que personne ne se trouve à portée des pierres qu' il détache. Il monte avec des précautions infinies et plante deux pitons d' assurage, nettoyant autant que possible ce passage délabré. Enfin sorti, il nous assure Tun après l' autre de toute la longueur de la corde. Ceux qui demeurent en bas, bien en sécurité sur un gros rocher, peuvent assister la lutte de leurs compagnons. En bonne posture, mais pas en toute tranquillité d' esprit! Après André, M. Pidoux franchit le passage, puis moi-meme, enfin M. Metzker. C' est l' ordre que nous garderons pour le reste de la journée, formant une cordée unique.

Au-dessus de la cheminée, il y a encore un bon moment sur le rocher - ici un beau granit solide -, d' abord dans la face sous la brèche, puis sur l' arete au-dessus. La varappe est facile, mais jolie. Le vent qui tourbillonne sur les cretes nous jette au visage de la neige arrachée aux pentes.

Avant de quitter le rocher, nous nous arretons pour manger. Hélas, le temps s' est gäte. Il fait froid, le brouillard monte de tous cötes. On voit pour quelques instants encore l' arete se dresser devant nous, quelques rochers, du glacier. Plus haut, le toit de neige caractéristique du Nesthorn. Bientöt, plus rien, sinon la pente sur laquelle nous grimpons. A la longue les mouvements deviennent automatiques. Crampons aux pieds, nous montons une à une les bonnes marches que taille André dans la pente très raide dominant la face nord. A bout de corde on s' arr, on assure le suivant, récupérant les anneaux brasse par brasse. On lui passe le filin mouillé et lourd, et on repart posément. Je ne sens ni le froid, ni la fatigue, ni l' écoulement du temps.

Pres du sommet il y a un passage glace où André plante un piton à vis. Je me souviens ensuite d' un angle très raide, à cheval sur les deux faces, nord-ouest et sud-est. Puis il faut faire un grand pas à gauche, en direction de l' arete sud. Ce n' est pas encore la fin. Nous montons toujours comme à l' échelle dans la neige et le brouillard. André devine une crevasse, nous traversons à droite. Mais bientöt la pente ne se redresse plus. Elle finit meme par s' aplanir tout à fait. C' est le sommet, invisible. Il est 13 h.20. Il y a dix heures que nous montons.

Impossible de rester au sommet Il s' agit de descendre le plus vite possible, dans le temps qui se gäte encore. Le départ de la voie normale n' est pas facile à trouver, dans la brume épaisse. Nous le cherchons un bon moment. J' ai sorti ma boussole; mais M. Pidoux, porteur de la carte, préfère se fier au jugement d' André, qui connaît la voie normale. J' ai un respect immense pour le jugement d' André; mais, comme disent les Vaudois, ce n' est pas « pour des prunes » que j' ai été pendant bien des années instructrice pour l' emploi de la boussole et de la carte! Chez nous, en Ecosse, c' est bien à elles que je me fierais plutöt qu' à l' appréciation de n' importe qui! Heureusement pour la cordée, la direction indiquée par les instruments s' accorde avec celle qu' André se proposait de prendre. Nous nous langons dans la descente, à l' aveuglette, mais sürs d' être dans la bonne voie. Deux ou trois cents mètres plus bas, nous sortons du plafond de brouillard. Par le beau temps, la descente du Nesthorn doit etre fort belle. Sous la pluie diluvienne qui nous arrose maintenant, c' est un peu dépourvu de charme. Je regrette surtout de n' avoir pas fait de photos avant l' arrivée du mauvais temps.

Dans le couloir de séracs, la neige est profondément pourrie par la pluie. On y enfonce jusqu' aux genoux, on s' y traine, malgré la pente. Mais le pire nous attend plus bas, sur le Beichfirn, dans un traître mélange d' eau et de neige, solide en apparence, mais qui laisse enfoncer le pied dans un bain glacial, plus haut que la chaussure. Tout a une fin cependant. Dans la cabane bien chaude, la pluie qui bat les vitres devient un charme de plus. Elle mérite à notre maison de ce soir le beau nom de refuge.

Feedback