Les Anglais et la conquête des Alpes

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PAR RICHARD GRÜNWALD, BRIGUE

La richesse et l' immensité du sujet nous obligent d' emblée à nous limiter dans cet essai auquel son titre donne une allure quelque peu martiale. Nos remarques engloberont donc essentiellement ce que nous appelons l' âge d' or de l' alpinisme, c'est-à-dire les années de 1855 à 1865, en nous permettant pourtant à l' occasion une petite digression.

L' espace étudié comprend les sommets de quatre mille mètres des Alpes bernoises et valaisannes dans la région du Haut-Valais. Si j' habite ce coin de terre, j' essaie pourtant de ne pas être trop à cheval sur une attitude chauvine et un esprit de clocher.

Il est bon de placer une chronique des premières ascensions au début de cet examen. Même en nous limitant aux quatre mille, il faut compter avec une quarantaine de sommets, autant de dates et passablement plus d' hommes remarquables, étrangers ou indigènes.

Chronique des premières ascensions DateSommetPremiers ascensionnistesGuides 3 août 1811 JungfrauJoh.Rudolf et Hieronymus Meyer Alois Volker, Jos. Bortis 13août1813 BreithornHenri M. Couttetet 3 guides Hérin 5 août 1819 Pyramide Vincent Jean Nicolas Vincent Date Sommet 1er août 1820 Pointe Zumstein 25 août 1822 10 août 1829 Ludwigshöhe Finsteraarhorn 9 août 1842 Signalkuppe 6 septembre 15 août 1854 28 août Finsteraarhorn Strahlhorn Fletschhorn 31 juillet 1855 Pointe Dufour 2e moitié d' août Weissmies 26 août 1856 Lagginhorn 28 août 15 août 1857 Allalinhorn Mönch Premiers ascensionnistesGuides Jos. Zumstein, Molinatti, Johann et Jos. Vincent Baron von Weiden Franz.Jos. Hugi ( qui resta au Hugi- Jakob Leuthold, Johann Währen sattel ) Don Gnifetti, Jos. Farinetti, Christ. Grober, Jakob Giordani J. Sulger ( premier touriste ) Edm.Grenville, Christ. Smith Michael Amherdt, curé de Simplon-village James Grenville, Christ. Smith, Charles Hudson, John Birkbek, E.W.. Stevenson Jakob Heusser, le notaire Peter Jos. Zurbriggen E.L. Ames et trois Anglais, le curé Imseng E.L. Ames S. Porges L. Davies Aplanalp et Johann Jaun Ulrich Lauener, F.J. Andenmatten Joh. Zumkemi, Friedrich Klausen Johann et Mathias Zumtaugwald Franz Andenmatten et trois autres guides de Saas F. Andenmatten et un guide Imseng Christian Almer, Ulrich et Christian Kaufmann Johann Zumtaugwald, Johann Kronig, Hieron. Brantschen J. Zimmermann, Al. Supersaxo, Baptiste Epiney, Fr. Andenmatten ( pose d' un signal de J. Bennen, P. Bohren, V. Tairraz Joh. et Anton Siegen, Jos. Ebener Melch.Anderegg,Joh.Zumtaugwald-Melchior Anderegg et Peter Perren J. J. Bennen, Ulrich Wenger Stephan Zumtaugwald, Cachât, Perren, Lochmatter Michel Croz Michel Payot Christian Almer, Matthias Zumtaugwald Jean-Baptiste Croz, Joh. Kronig Christian Ahner, Ulrich Kaufmann Johann et Stephan Zumtaugwald, P. J. Summermatter Melchior Anderegg, Peter Perren, J.P. Cachât Peter Taugwalder, M. J. Perrin Melchior Anderegg Jakob Anderegg Michel Croz, Peter Taugwalder père et fils Peter Egger, Peter Michel, P. Inäbnit Weisshorn-Biner, Peter Perren, Peter Taugwalder fils Alexandre Burgener.Franz Burgener Alexandre Burgener, Ferdinand Imseng Jos. Imboden, J. M. Chanton Mathias Zurbriggen 11 septembre 1858Dom 16 septembre Nadelhorn 18 juin 1859 Aletschhorn F. Tuckett 13 août Bietschhorn Leslie Stephen 9 septembre Rimpfischhorn Leslie Stephen, R. Living 9 août 1860 Alphubel Leslie Stephen, W. Hinchliff 19 août 1861 Weisshorn John Tyndall 19 août Lyskamm John Hardy, Prof. Ramsay, Dr Sib- son, T. Rennison, J. Hudson, W.E.

Hall, C. H. Pilkington, R. Stephenson 23 août Castor W! Mathews, W. Jacomb 26 août Norde ,d les frères Buxton, J. Cowell 11 juillet 1862 Parrotspitze W. Moore, B. George 18 juillet Dent Blanche Thomas Kennedy, William Wigram 23 juillet Gross-Fiescher- Rev. H. B. George, A. W. Moore horn 30 juillet Täschhorn L. Davies, W. Hayward 12 août 1863 Dent d' Hérens E. Hall, Crauford Grove, Mac- donald, W. Woodmass 1« août 1864 Pollux Jules Jacot 22 août Rothorn de Zinal Leslie Stephen, Crauford Grove 6 juillet 1865 Obergabelhorn A. W. Moore, Horace Walker 14 juillet Cervin E. Whymper, Ch. Hudson, R. Hadow, Francis Douglas 7 août Gross-Grünhorn E. von Fellenberg août 1869 Höhberghorn B. Heathcote août 1870 Lenzspitze Clinton Dent 7 août 1879 Dürrenhorn A. F. Mummery, William Penhall ( déjà gravi par des chasseurs ?) 28 août 1884 Bieshorn S. Barnes, R.Chessyre-Walker 28 juillet 1885 Hinter-Fiescherhorn Dr. G. Lammer, Aug. Lona 8 août 1887 Stecknadelhorn Oskar Eckenstein En 1855, au début de l' âge d' or, certains des plus hauts points de nos vallées étaient déjà foulés: la Pyramide Vincent, la Zumsteinspitze, la Ludwigshöhe et la Signalkuppe.

Il peut sembler étonnant que l'on se soit d' abord tourné vers les plus hauts sommets; mais on sait que ces montagnes essentiellement neigeuses et glaciaires présentent relativement peu de difficultés techniques. D' autre part les pionniers des Alpes ont dès l' abord été attirés par le charme et le défi de ces sommets resplendissants qui dominent les autres.

Les Anglais ne marquent l' histoire alpine de notre petite patrie que dès les années cinquante. Ils entrent en scène en 1854 avec l' ascension du Strahlhorn. Mais, ensuite, c' est parmi les fils d' Albion que se trouvent les grimpeurs les plus intrépides. En effet, si nous comptons le Bietschhorn et le Fletschhorn avec les quatre mille, c' est 26 des 40 grands sommets du Haut-Valais qui sont conquis par des Anglais durant les années suivantes. Remarquons en passant que beaucoup de sommets ( plus de 60 % des quatre mille ) sont escaladés au mois d' août.

Pourtant, si les Anglais ont pris la part du lion dans la conquête des montagnes de notre coin de pays, ce ne sont nullement eux qui ont amorcé le mouvement: des Suisses, des Italiens et des Allemands les ont précédés.

Fidèles au slogan qui a toujours prévalu à l' Alpine Club: hardiesse et sûreté, touriste et guide étaient le plus souvent ensemble sur la montagne. Mais dans les premières ascensions de 1861, le Lyskamm, Castor et le Nordend, il ne semble pas que la part prise par les guides ait été aussi imposante qu' on le croit souvent. Cela montre une fois de plus que des Anglais entreprenants ont parfois atteint le succès même sans guides.

Les services rendus par les guides semblent aussi modestes dans les autres premières ascensions du massif du Mont-Rose.

D' autre part, en 1858, au Nadelhorn, on ne trouve que des chasseurs, des mineurs et des ouvriers, qui ont à dresser une station de triangulation.

A côté d' hommes de science, on trouve à plusieurs reprises des ecclésiastiques parmi les premiers grimpeurs, comme le chanoine Gnifetti, le curé Amherdt de Simplon-Village, le curé Imseng de Saas-Fee, les révérends Hudson et George. Un notaire du pays, Peter Jos. Zurbriggen, semble aussi avoir été déjà attiré par le monde des sommets.

Il y eut des sans-guides au début de l' alpinisme. Lors de sa troisième tentative au Cervin, en désespoir de cause, Whymper continua seul et arriva à 430 mètres sous le sommet. Mais d' autres pionniers ont attaché beaucoup plus de prix à leur existence terrestre, tel Henri Maynard qui engagea quatre guides pour l' ascension du Breithorn.

Même les ascensions hivernales ne sont pas l' apanage de notre temps. Kennedy déjà avait conçu le projet téméraire d' escalader le Cervin par le Hörnli au milieu de l' hiver, pour assurer ses pas dans la neige. Mais la tempête et le froid le firent rebrousser chemin à 3400 m.

Parmi les grimpeurs anglais les plus heureux dans cette région de notre pays, il faut compter Leslie Stephen avec le Bietschhorn, le Rimpfischhorn, l' Alphubel et le Rothorn de Zinal, A.W. Moore avec la Parrotspitze, le Grand Fiescherhorn et l' Obergabelhorn, Christ. Smith avec le Strahlhorn et la Pointe Dufour, Davies avec le Dom et le Taeschhorn, et aussi Edward Whymper avec ses sept tentatives au Cervin.

Immédiatement se pose naturellement la question suivante: Pourquoi s' est ainsi risqué soudainement à la montagne?

Depuis la création des montagnes et des hommes, le royaume des hauts sommets avait été un lieu d' horreur, redouté et soigneusement évité. Il y eut de rares exceptions: en 1367 le goût de l' entre conduisit six ecclésiastiques en prison à leur retour du Pilate; en 1492 et à l' aide de cordes et d' échelles est atteint pour la première fois le sommet du Mont Aiguille, dans les Alpes françaises. Mais l' opinion populaire persista dans sa croyance ancestrale et son dégoût pour la montagne. C' est la soif de savoir, le goût de l' exploration et de la découverte, l' enthousiasme du progrès et de l' idéalisme qui ont poussé à connaître l' essence de la montagne, dont l' ignorance avait nourri chez les hommes les conceptions les moins vraisemblables et les plus fantastiques.

En 1729, Albert de Haller écrivit Les Alpes, un poème plutôt alambiqué et pédant, mais qui atteignit pourtant son but: attirer les yeux sur les Alpes, et faire entreprendre des voyages en montagne. Rousseau eut plus de retentissement, une trentaine d' années plus tard, avec son roman La Nouvelle Héloïse, qui enseigne à regarder le monde environnant - surtout comme il se révèle dans les Alpes. Son appel au retour à la nature ne resta pas sans écho. La Suisse romande en particulier devint un but pour les âmes sentimentales. Benedict de Saussure et Ebel ne restèrent pas inactifs non plus: le premier ouvrit la porte des Hautes Alpes, le second passe pour être celui qui a « découvert » la Suisse dans son ensemble, et il poussa beaucoup de ses lecteurs à faire connaître leurs expériences et leurs impressions.

1816 marque aussi une étape. C' est l' année où le romantique lord Byron arrive dans l' Oberland bernois.

Les Alpes brillent, palais de la nature.Leur toit se dresse dans l' océan des nuées...

Ces vers et tant d' autres font de Byron le chantre de l' Oberland et de la montagne.

Le professeur écossais Forbes, dont une arête du Chardonnet porte le nom, rendit visite, dans les années quarante, au glaciologue Agassiz à Y Hôtel des Neuchâtelois dans le massif de l' Aar. Il entreprit avec Desor et Studer des ascensions autour de la Jungfrau et une haute route en zigzag de Chamonix à Saas-Fee. On le trouve ensuite dans le Dauphiné, au Mont Blanc et de nouveau dans l' Ober. Son livre intitulé Voyages dans les Alpes de Savoye paraît en 1843. Louis Seylaz le considère comme le « Sésame, ouvre-toi » de l' alpinisme britannique. Forbes fait le lien vivant entre de Saussure et l' Alpine Club, dont il devient membre d' honneur en 1859. De son côté Agassiz quitte la Suisse dans l' espoir de trouver en Amérique de meilleures possibilités pour ses intérêts, mais privant du même coup les chercheurs et grimpeurs suisses de leur chef. Les activités de Studer, d' Ulrich, de Coaz, de Weilenmann, du curé Imseng et des autres vont manquer de la direction et de la coordination données par le stratège.

Le mouvement a débuté, le chemin est trace pour les Anglais. L' histoire elle-même a préparé les choses: la chute de Napoléon, le développement économique de la Grande-Bretagne et l' aisance de beaucoup d' Anglais ont contribué à la réalisation de ce qui avait passé pour élucubration romantique et fantaisie poétique. L' arrivée dans les Alpes des premiers conquérants anglais coïncide avec la construction des premières fabriques de Manchester et des cheminées grises qui enfument le ciel. L' âme fuit devant la machine toujours plus puissante. La race humaine cherche de nouveaux autels, d' autres lieux de repos. Notre pays devient une seconde patrie pour des savants, des naturalistes, des professeurs, des ecclésiastiques, des intellectuels et des industriels. La science et la recherche ont bien été les premières raisons qui ont poussé les pionniers hardis vers les montagnes, mais ce motif n' a pas duré pour les ascensions exceptionnelles. Au contraire, il n' a bientôt été qu' une excuse et un paravent pour une passion qui n' osait pas encore montrer ses couleurs.

Mais au juste, qu' est qui amena les Anglais à prendre les Alpes d' assaut au cours d' une décennie? Les portraits que nous en avons montrent qu' ils n' étaient pas faits de chiffons. A Chamonix, où, dans leur témérité, ils repoussaient toute aide des guides, on disait d' eux: Ces Anglais ne connaissent rien et n' ont peur de rien! Cette jeunesse n' avait qu' un dogme: Rien d' impossible sous le soleil! La volonté et le courage seront toujours maîtres de la matière! Qui veut, peutDans les pays latins, on plaisante volontiers les Anglo-saxons en disant: Seuls les Anglais et les chiens enragés se promènent en plein soleil à midi. Dans le domaine de l' honneur, on a dit de ces hommes, et d' une façon plus ou moins flatteuse, qu' ils ne savaient pas quand ils devaient céder. Ils luttaient par sens du devoir, même quand ils n' étaient plus inspirés par aucun rayon d' espoir.

De tels jugements sont grossiers et abusifs. Ils recèlent pourtant un fait. Les Britanniques d' alors étaient très éloignés de la médiocrité: ils étaient endurants, coriaces, résolus, parfois entêtés et opiniâtres, même pleins d' une naïveté et d' un aplomb presque coupables. Ils étaient de façon typique les successeurs de marins, de pionniers et de colonisateurs places dans de nouvelles conditions. Arrêtons-nous à quelques-uns des heureux conquérants des géants du Haut-Valais! Accordons-leur, un instant, notre attention!

Leslie Stephen: grand, maigre et souple, typique du varappeur et du glaciairiste, avec un regard spirituel et une bouche expressive toujours prête à formuler une pensée inusitée ou saisissante, tel est en quelques mots le portrait de ce pionnier.

Stephen a beaucoup en commun avec Javelle. La justification scientifique de l' alpinisme l' horri systématiquement. Il aime les montagnes et les chante. Il passe sans transition du lyrisme au comique détendu, car il a le sens de la plaisanterie et de l' humour; mais il paraît aussi inconstant: gonflé un jour d' enthousiasme pour la montagne, il peut être à plat le lendemain déjà et jurer de ne plus jamais y retourner.

Leslie Stephen ne s' empêtre pas de détours et d' un manteau philosophique. Mais la poésie ne lui est certes pas étrangère. Son jugement est clair et aigu. Il dit de lui-même: J' ai souffert toute ma vie d' un penchant insurmontable pour la simplification et les raccourcis, et c' est bien affligeant. En fait, c' est en général fatal: en science par exemple cela mène à de fausses conclusions, sur le chemin de la richesse cela conduit en prison, à l' asile sur celui des honneurs, et les raccourcis en montagne vous amènent à une fin aussi imprévue que les autres, celle de l' au.

La montagne est pour Stephen le symbole de la puissance invincible de la nature, à laquelle l' homme doit constamment se plier. Stephen aspire à la liberté et àl' indépendance. Il l' éprouve avec joie, quand même la nature et ses forces sauvages lui imposent une leçon d' obéissance et de soumission. Les Alpes sont pour lui le terrain de jeu de l' Europe - the playground of Europe - au sens d' un sport élégant, et l' instant d' après c' est une cathédrale où l'on se recueille et se retrouve. Il a d' ailleurs connu d' autres confrontations que celle des perfidies de la montagne. Il doit avoir sonde les revers de fortune du journalisme autant que les abîmes des Alpes. On ne s' en étonnera guère si l'on a en mémoire son opinion sur Tyndall et les résultats de ses recherches: Quant à l' ozone, s' il y en a dans l' atmosphère ( ce qu' affirmait Tyndall ), c' est qu' il est encore plus imbécile et idiot que je ne le croyais. Après ce jugement fracassant1, la victime irritée quitta l' Alpine Club en claquant la porte. Leslie Stephen pouvait certainement être d' un abord plus courtois et raffiné, comme en témoigne l' incident suivant: Il engagea trois guides locaux, ( les deux Siegen et Ebener ) pour la première ascension du Bietschhorn. Pour montrer à leur employeur leur respect et leur affection, ceux-ci se présentèrent tout endimanchés, sans même omettre leur haut-de-forme.

Remarquons enfin que Leslie Stephen se range parmi ceux dont la carrière alpine fut brève, en ce sens que, ultérieurement, il ne retourna à la montagne que par la pensée.

1 Lâchée dans le vent au sommet du Rothorn, la boutade ne vise-t-elle pas autant son auteur que Tyndall ?.. ( note du trad. ).

8 LesAlpa-1966 -DieAlpen113 John Tyndall fait le pont entre l' alpinisme scientifique et l' escalade pure, sans but secondaire. Tyndall ( 1820-1893 ) était professeur de physique à la Royal Institution. On ne peut guère dire ce qui dominait en lui, le savant, le grimpeur ou l' ami. La science et les qualités de cœur vont toujours de pair chez lui. En 1849 il se fabrique son premier alpenstock et traverse le Grimsel. Ce voyage l' im tant qu' il remarque dans son journal: Sur mon honneur, jamais je ne voudrais refaire une telle traversée!

Cette poltronerie ne durera pas longtemps. Tyndall est trop énergique, c' est un sportif trop actif pour cela. Le professeur gambade comme un chamois. Peu à peu il étouffe ses craintes et se trouve à l' aise en montagne. Il y retourne chaque année, dit-il, pour renouveler son pacte avec la vie.

Au début, tout au moins, la science et la recherche sont le ressort et l' éperon des grandes courses, sinon Tyndall ne traînerait pas au sommet du Finsteraarhorn un thermomètre à ebullition, un thermomètre à minima et un télescope, poids mort qui menace à plusieurs reprises de le jeter hors des marches. Le thermomètre à minima est enseveli au sommet. Le guide Bennen le déterre l' année suivante et, dit-on, le fait tournoyer en triomphe au-dessus de sa tête. On peut douter que la température indiquée de -32° corresponde à la réalité.

Tyndall ne joue jamais avec le danger, mais ne va à sa rencontre qu' avec une connaissance approfondie de la situation. Il fait pourtant aussi preuve de cet aplomb et de cet orgueil propres aux Britanniques de l' époque, quand il dit à son guide Bennen la veille de l' ascension du Weisshorn: Mène-moi où que ce soit, demain je te suis! Leurtentative sur ce géant aux allures himalayennes fut d' ailleurs un plein succès.

La prudence était l' une de ses qualités majeures. Jamais il ne mit en doute l' intelligence et les connaissances des guides, quand ceux-ci conseillaient la retraite. Même au Cervin, et alors qu' il était à portée du but, pendant que Whymper se morfondait au Breuil en redoutant le succès de la tentative, il ne força rien. Il regretta bien ensuite d' avoir renoncé. Mais la nature fine et délicate de Tyndall correspondait plus à l' élégance légère et neigeuse du Weisshorn qu' à l' arrogance anguleuse de la tour rocheuse de Zermatt. Il eut pourtant la satisfaction de réussir plus tard la première traversée complète du Cervin, la montagne de ses rêves.

En vieillissant, Tyndall attribua peu d' importante à ses travaux scientifiques dans les Alpes. Dans son refuge au-dessus de Belalp, la Villa Tyndall, c' est en contemplant l' inoubliable Weisshorn qu' il a dû écrire la réflexion: Les Alpes ont été pour moi plus qu' un objet d' étude; elles ont été la source bouillonnante de la joie et de la vie; je ne sais comment exprimer ce que je leur dois.

Avec Edward Whymper ( 1840-1911 ), les Alpes perdent leur signification de terrain de jeu de l' Europe. La réserve de jadis est passée. La timidité de l' homme devant la grandeur de la nature, comme l' éprouvait Stephen, fait place à une attitude diamétralement opposée: il ne s' agit plus que de vaincre, et à n' importe quel prix.

Whymper n' est guère alpiniste au sens traditionnel. Dessinateur de métier, c' est un voyageur et un explorateur. Son ambition est l' exploration de l' Arctique, mais il ne réussira jamais à se joindre à une expédition. Il ira pourtant deux fois plus tard au Groenland, de sa propre initiative. Les Alpes sont donc pour lui un terrain d' exercice et d' épreuve.

L' éditeur William Long demanda à Whymper, alors âgé de 20 ans, de se rendre en Suisse pour y faire des esquisses des principaux sommets, qu' il voulait présenter dans une nouvelle publication.Par l' Oberland, la Gemmi et Loèche, Whymper arriva à Zermatt. Le sommet qui avait résisté à tous les assauts, le symbole de Zermatt, piqua son ambition au point qu' il ne put plus le lâcher. Succès partiels et dures déconvenues se succèdent. A la septième tentative seulement lui est accordé le succès, si nous pouvons employer le mot et laisser de côté la catastrophe du retour. Un tel destin ne pouvait attendre qu' un homme comme Whymper. Il était dur, sombre et décidé. Son caractère semble aussi abrupt et anguleux que les parois déchiquetées où il se risque.

Il ne paraît guère ressentir d' amitié véritable et profonde. Il est écœurant, quand il traite les guides locaux d' éclaireurs pitoyables, d' avaleurs de viande et de buveurs. C' est seulement avec Michel Croz qu' il est lié par des aventures alpines communes, et peut-être n' est encore que parce qu' il a découvert dans ce guide une obstination qui dépasse même sa propre inflexibilité: Croz tenait un passage pour téméraire et impossible. Whymper était d' un avis opposé. Le Chamoniard croisa les bras, tira sur son brûle-gueule et ironisa sur les vains efforts de son touriste jusqu' à ce que celui-ci, honteux et humilié, abandonne. Et c' est justement ce compagnon de cordée, qui a gagné sa confiance, que le destin lui arrache au moment du triomphe.

Les descriptions que Whymper fait de la catastrophe tendent toutes, plus ou moins, à le disculper lui-même et, volontairement ou non, à charger les deux guides Taugwalder qui ont survécu avec lui. Le vainqueur du Cervin ne se montre pas là sous son meilleur jour. Il évitera soigneusement d' avoir à expliquer pourquoi c' est lui, le grimpeur expérimenté et le meilleur connaisseur de la montagne, qui a entrepris la descente encadré par les deux Taugwalder, donc par deux guides.

Ce côté humain de Whymper est celui sur lequel ses biographes reviennent constamment. Le Zermatter Brevier avance la conjecture suivante: Est-ce l' absence d' une influence féminine dans sa vie qui lui donne ce caractère ingrat, ou les deux défauts tiennent-ils à une même cause? Les femmes ne jouèrent aucun rôle auprès de lui ...II avait 59 ans, quand la première femme entra dans sa vie. C' était une femme d' un grand charme, d' une énergie exceptionnelle, et une alpiniste encore remarquable, quoiqu' elle eût dix ans de plus que lui. Elle mourut déjà l' année sui vante. Il écrit alors la seule remarque sentimentale qui soit connue sous sa plume: « Ma chère amie m' a quitté. Je ne sais pas comment je vais le supporter. » A 66 ans il se remarie, avec une femme de 21 ans, mais l' union sera bientôt rompue.

La vie doit l' avoir traité avec cruauté. Nous laisserons donc place à l' indulgence. Les bouleversements de son existence transparaissent dans ces mots: J' ai trouvé dans la vie une joie si grande qu' elle ne peut s' exprimer en paroles.mais j' y ai aussi souffertune peine si oppressante arrêter.

Le caractère particulier de Whymper apparaît encore dans un autre incident. C' était dans de mauvaises conditions, sur la sauvage arête de la Dent Blanche, que Kennedy avait vaincu sans bruit ni sensation, avant que Whymper ait pu réaliser son projet. Croz accompagnait Whymper, qui aperçut soudain une forme géométrique dans le brouillard.

- Qu' est que c' est, demanda-t-il à Croz?

- Un cairn, Monsieur.

Sans un mot, Whymper fit demi-tour à vingt mètres du sommet, et entama la descente, comme s' il n' avait jamais eu l' intention de gravir cette montagne.

Whymper est devenu plus populaire et plus célèbre que bien des grimpeurs. Mais, après les événements tragiques de 1865, il tourne le dos aux Alpes et va au Groenland. Il ne reviendra à Cervinopolis qu' en 1874, et gravira le Cervin une seconde fois.

L' ignorance qu' avaient les Anglo-saxons des lieux, du climat et du temps alpins rendait les guides locaux presque indispensables dans la plupart des entreprises. Johann Josef Benet, de Fiesch, que les Anglais appellent toujours Bennen, passait pour le Garibaldi des guides et fut longtemps le compagnon fidèle de Tyndall. Franz Andenmatten fut de la partie dans la plupart des premières ascensions dans la vallée de Saas; c' est lui qui s' offrit comme volontaire pour aller chercher les corps de ceux qui étaient tombés au Cervin, alors qu' aucun guide de Zermatt n' osait affronter la menace d' excommunication. Ces deux hommes hardis méritent une mention et une louange, car ils ont, tant soit peu, réussi à étendre le règne du possible.

La fin de l' âge d' or, vers 1865-1870, est marquée par une crise latente de l' alpinisme. La majorité des sommets sont gravis, et on craint un épuisement de l' alpinisme. Mais les craintes sont injustifiées: le Caucase, les Andes et l' Himalaya offrent des possibilités d' évasion insoupçonnées; de leur côté Mummery, Dent et Ryan trouvent une issue dans les Alpes occidentales elles-mêmes, en s' atta à des parois et voies difficiles, amorçant ainsi la transition vers l' alpinisme moderne et l' es artificielle.

Cette crise tient au moins en partie à la fausse conception selon laquelle l' alpinisme est un sport comme les autres. Certains Anglo-saxons au moins y ont vu une suite agréable à la gymnastique, telle qu' ils l' avaient pratiquée à l' école secondaire ou supérieure. La tentative d' interpréter l' alpinisme comme une forme de vie romantique est aussi stérile; elle conduit tout droit au sport alpin, à l' exploit et la pure compétition. Il n' y a pourtant pas besoin de rappeler que l' exploit trouve sa place en montagne du fait qu' il y a là toujours place et occasion pour un accomplissement personnel.

Mais l' alpinisme dans son essence est plus qu' un sport. L' alpinisme tient à une idée, à l' inverse du simple sport alpin qui ne connaît pas cette dimension. ( Il faut peut-être appliquer ici à beaucoup d' amis de la montagne l' expression passée en proverbe: chacun le sent, chacun ne le sait pas.Erich Meyer et Karl Greitbauer semblent percevoir cette profondeur de l' alpinisme. Essayons de suivre leur pensée:

Pour comprendre l' alpinisme, il faut comprendre l' alpiniste. La compréhension de l' homme permet de voir ses motifs, c'est-à-dire de savoir ce que le monde et ce qu' il contient signifient pour lui. L' étude des motifs conduit à son tour à comprendre comment l' homme mène ordinairement sa vie: selon la raison, son entendement, ou autrement? On se rend alors compte que l' homme se laisse conduire beaucoup moins par la raison que par des images qu' il se fait du monde. Ces images sont celles d' une connaissance fondamentale, ce sont des symboles; or notre existence dépend souvent et à notre insu de symboles.

Quels symboles se dégagent de l' alpinisme et en expliquent le lien profond avec la vie?

On ne peut guère saisir l' existence, l' être ou tout simplement la vie autrement qu' en symboles. Dans la phrase de Descartes « je pense, donc je suis », la pensée devient un symbole de l' être. Mais il y a des symboles qui expriment la durée de l' existence nettement mieux que le symbole de la pensée. La montagne elle-même s' inscrit dans l' espace comme une architecture, et par là est un symbole de l' exis spatiale. Quand je me meus dans ce gigantesque monde alpin, quand je renonce à l' horizontal et me tourne vers le vertical, quand je me retire de l' espace et m' expose au néant, je participe de la façon la plus directe qui soit à l' expérience de l' existence. Telle est expérience spécifiquement alpine de vivre à la limite entre l' être et le néant, à la frontière verticale entre l' existence et une non-existence possible. Ce motif est interne à l' alpinisme, et n' a pas de réplique dans les sports ordinaires. C' est dans cette expérience consciente ou inconsciente d' une situation limite qui lui est propre, que l' alpinisme possède sa valeur humaine, qui dépasse le pragmatisme de la vie et se rapproche beaucoup de la philosophie existentielle moderne. L' abîme que le grimpeur domine dans sa paroi fait germer en lui la pensée que le néant est quelque chose qui remet l' existence en question, et le fait ainsi réfléchir sur son existence.La modestie, la discrétion, la simplicité et la sincérité, caractéristiques de l' alpinisme « vrai » ( c'est-à-dire conduisant à une réflexion sur la vie ), tiennent enfin de compte à la conscience et à l' expérience d' une situation limite de l' existence ce que dit Karl Greitbauer.

Il faut un moment propice pour que cette conscience s' éveille au cours d' une carrière d' alpiniste. Pour celui qui ne grimpe pas, elle reste sans importance et probablement inatteignable ou presque. Greitbauer lui-même avoue que ceux qui fouillent, dénouent et analysent trop perdent irrémédiablement ce qu' ils croyaient tenir dans la main, et s' exposent au danger de parler à côté du sujet.

Résumons-nous: L' alpinisme dépasse le sport dans la mesure où, à côté de l' exploit, il met en avant la recherche d' une formation et d' une épreuve personnelle et I' expérience existentielle d' une situation limite entre l' être et le néant.

En ce sens, l' alpinisme, s' il est limité par l' âge du grimpeur, n' est lié ni à une époque, ni à une région, ni à des derniers problèmes; ainsi la pensée de Guido Rey reste valable: J' ai toujours estimé et je maintiens que toute confrontation avec la montagne est utile comme le travail, noble comme l' art et belle comme la foi.

Sources des traductions, extraits et résumés:

Echo des Alpes 1916/22/14; Les Alpes 1957/1932; Guides des Alpes Valaisannes: M. Kurz et Dübi; Guide de VOberland Bernois; Les pionniers des Alpes, C. Egger; Zermatter Brevier, W. Kämpfen; Der Gewerbeschüler, cahier 44/2.Traduit de Vallemand par P. Vittoz )

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