Ludwig Rütimeyer (1825-1895)

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Ludwig Rütimeyer ( 1825-1895 ) Fondateur de la section de Bâle du CAS, le 17 avril 1863 ( deux jours avant la fondation du CAS à Olten ), vice-président de cette section de 1863 à 1866 et de 1873 à 1876, président de 1866 à 1872, vice-président du CAS en 1864 et de 1870 à 1872, membre d' honneur du CAS et de la section bâloise en 1884.

« Au berceau du CAS se groupaient les savants les plus remarquables de la Suisse; parmi ceux qui s' efforcèrent sans cesse d' instiller un grand intérêt scientifique dans les efforts du CAS, Ludwig Rütimeyer figure au premier plan. » G. Schmidt, professeur de géologie à Bâle, écrivait ces lignes à la mémoire de « Ludwig Rütimeyer, explorateur des Alpes » {Jahrbuch du CAS 1895. ) Karl Ludwig Rütimeyer, né en 1825 à Biglen dans l' Emmental, appartenait à une famille bernoise qui depuis 300 ans donnait des pasteurs à l' église de Berne. Dans sa tendre enfance déjà un très grand intérêt le liait aux choses de la nature. Des excursions dans son pays firent mûrir les germes de ses futures études botaniques, géologiques, zoologiques. En même temps, et de manière remarquable, il entraînait ses yeux à une observation aiguë, loyale des faits, à la recherche de la vérité. Il devint très tôt un maître du dessin à main levée. Un véritable talent se révélait en lui et devait, plus tard, lui rendre des services inappréciables pour l' illustration de ses œuvres.

Conformément à la tradition, Rütimeyer entama d' abord des études théologiques à Berne, tout en se vouant aussi aux diverses branches des sciences naturelles, à la botanique et la géologie surtout ( chez B. Studer ). Au bout de quatre semestres son père l' autorisa à passer aux disciplines de l' histoire naturelle, à la condition de faire aussi sa médecine, afin de s' assurer des moyens d' exis. Des années de travail intense suivirent. Le domaine des sciences naturelles prévalait dans sa pensée et ses actions. En 1850 il réussit son examen cantonal de médecine, et une belle dissertation de géologielui valut le titre de docteur en médecine. Elle porte le titre Über das schweizerische Nummulitenterrain mit besonderer Berücksichtigung des Gebirges zwischen dem Thunersee und der Emme ( Sur les terrains nummulitiques suisses avec considération particulière des montagnes entre le lac de Thoune et l' Emme ), ouvrage richement illustré de cartes et de dessins de sa main.

Mais la question du pain quotidien se posait. Rütimeyer pratiqua huit jours comme médecin-assistant à Interlaken, stage suivi d' une « fuite en haute montagne ». Des circonstances favorables lui permirent des études zoologiques et botaniques à Paris, puis en Angleterre. En tant que conseiller médical il accompagna un Monsieur von Effinger à Naples et en Sicile, employant tout son temps libre à enrichir ses connaissances. En 1853 il fut appelé à Berne comme professeur extraordinaire pour l' anatomie comparée. En 1855 il répondit avec enthousiasme à un appel de Bâle lui offrant la nouvelle chaire de zoologie et d' anatomie comparée à l' université. Ainsi « le nuage menaçant d' un cabinet médical était définitivement écarté ». En même temps s' ouvrait la voie vers un haut observatoire solitaire d' où Rütimeyer commença à embrasser le domaine dans lequel pourraient s' exercer ses dons. Son coup d' oeil aigu, son étonnante puissance de travail lui permirent d' atteindre à des résultats qui portèrent le renom des sciences naturelles suisses dans le monde entier. Avec persévérance il se limita pendant des décennies à des recherches spéciales en paléontologie et osteologie comparée à l' endroit des mammifères particulièrement.

Il resta fidèle à Bâle jusqu' à sa mort et déclina des propositions très honorables. Sa jeunesse dans l' Emmental et ses expéditions en montagne comme étudiant l' avaient tellement ancré dans l' amour de son pays que le savant universellement connu ne voulut point le quitter. En 1852, dans une lettre écrite de Palerme, il disait: « Je donne toute l' Italie pour une course endiablée à travers forêts et champs, collines et rochers sur nos hauteurs de l' Emmental ou sur les arêtes déchiquetées de l' Oberland. » Soit dit en passant: c' était un marcheur des plus endurants: il gravit ainsi un samedi/ dimanche le Stockhorn, le Niesen et d' autres sommets, et cela aller et retour à pied de Berne.

Pour résumer sommairement au moins l' œuvre de Rütimeyer, quelques indications suffiront:

I. Triage et traitement des vestiges animaux dans les stations lacustres des lacs suisses, découvertes dès 1850. Il réussit à reconstituer l' histoire naturelle des espèces d' animaux sauvages et domestiques de Page lacustre, puis à établir leur vérification concernant l' origine et la relation aux formes vivantes des temps modernes. Il y fut aidé par ses recherches dans les vestiges plus anciens encore provenant de la dernière période glaciaire ( Salève, Thayingen ).

II. Entre 1860 et 1880 parurent ses grandes monographies sur l' histoire naturelle du gros bétail, des cochons, chevaux et cerfs. Rütimeyer est le fondateur de la recherche sur les animaux domestiques.

III. Son dernier ouvrage important est la Monographie der alttertiären ( eocänen ) Säugetiere von Egerkingen-Solothurn ( Monographie des mammifères du premier âge tertiaire [eocène] de Eger-kingen-Soleure ). Ensevelis dans les argiles des couches ferrugineuses on trouva des os, des fragments d' os, des dents, des mâchoires. Rütimeyer put déterminer 90 espèces différentes, nombre qui dépasse de beaucoup les mammifères actuels de la Suisse. A côté de raretés comme des demi-singes, les solipèdes, en forme naine souvent ( p. ex. des chevaux de la grandeur d' un renard ), dominent. Ce fut un exploit incomparable de réussir à recréer, grâce à la méthode comparée, la forme entière avec des fragments, et d' éclaircir les rapports et l' évolution. Les mammifères des couches ferrugineuses se sont éteints pour la plupart. Ils apportent la preuve que cette station était une formation tropicale de terre ferme.

Malgré son travail scientifique intense, Rütimeyer ne négligeait pas son enseignement universitaire. La personnalité extraordinaire du savant marquait de son empreinte tous ses élèves. Les reconstitutions et la conservation des collections d' histoire naturelle exigeaient beaucoup de temps et de peine, en particulier sa collection exemplaire pour l' anatomie comparée des vertébrés.

« Sa vie durant, l' enthousiasme pour les beautés de la nature est demeuré un des traits essentiels de sa pensée et de son sentiment » ( G. Schmidt ). De là la plénitude de ses « travaux accessoires ». Ceux-ci le classent comme un véritable naturaliste universel. Il éprouvait le besoin, à côté de toute méditation poétique, d' aller au fond des choses, de maîtriser les détails et de créer une image d' en frappante, particulièrement lors de problèmes géologiques. C' est ainsi que naquirent les descriptions Vom Meer bis zu den Alpen ( De la mer aux Alpes ), les contributions aux trois premiers Jahrbücher du CAS(«Die Bevölkerung der Alpen », « Über Berghöhlen », « Literatur zur Kenntnis der Alpen » « Gebirgsbezeichnungen » - Le peuplement des Alpes, A propos de cavernes de montagne, Littérature pour la connaissance des Alpes, Dessins de montagnes ), les itinéraires pour les Jahrbücher du CAS VII à IX ( Régions du Gothard, du Rheinwald, Alpes du Tessin ), puis la monographie du Righi où fut rendu sensible le monde glaciaire dans la région du lac des Quatre-Cantons, enfin, entre tant d' autres, l' ouvrage important paru en 1869, Über Tal- und Seebildung ( Sur la formation des vallées et des lacs ), fruit d' innombrables observations faites pendant ses voyages et ses expéditions en montagne.

Voici cent ans encore, on croyait que les vallées étaient dues à des crevasses et des abîmes créés lors de la formation des montagnes. En vif contraste avec cette théorie, Rütimeyer insiste sur la puissance d' érosion des cours d' eau. L' eau courante seule creusa les vallées, aussi bien dans les couches horizontales que dans les masses de montagnes accumulées. Les lacs de vallées eux-mêmes ne sont que des épisodes d' une histoire des vallées; les dislocations et affaissements creusèrent les rigoles existantes et conduisirent ainsi à la formation passagère des lacs. Rütimeyer représentait expressément la notion de l'«actualisme »; on entend par là la théorie généralement admise aujourd'hui qui rapporte tous les événements géologiques du passé à l' action des mêmes forces que celles qui agissent le présent ( principe de Lyell ), contrairement à la théorie des catastrophes de Cuvier, dépassée maintenant.

Qu' à côté de l' intensité magistrale de son travail, Rütimeyer ait encore trouvé du temps pour notre Club alpin éveille l' admiration, et nous acceptons avec joie sa réflexion que de toutes les associations auxquelles il appartenait le CAS était sa préférée. ( Il était membre de plus de quarante sociétés du pays et de l' étranger. ) Les dates données au début de cet article orientent sur ses fonctions officielles au club. Pressenti comme Président central il déclina l' offre, donnant pour raison que c' était à un alpiniste renommé d' occuper ce poste. Or il estimait ne pas posséder cette qualité ne représentant que la tendance scientifique du CAS.

Et cette tendance il l' a vraiment vigoureusement représentée! En 1868, le CAS et la Société suisse des sciences naturelles résolurent d' entreprendre en commun la mensuration exacte du glacier du Rhône, afin de déterminer les variations dans le mouvement de ce glacier. Ludwig Rütimeyer, délégué du CAS, fut nommé président de la commission. Il combattit sans trêve pour la réalisation de l' œuvre, momentanément menacée, établit pendant plusieurs années des rapports sur le cours des travaux et rédigea en 1895 encore, peu avant sa mort, l' historique de cette entreprise. Dès 1889 parurent chaque année dans le Jahrbuch et dans Les Alpes les « Rapports sur les variations périodiques des glaciers », publiés aujourd'hui sous le titre: « Les variations des glaciers suisses ».

« Ce que le CAS a fait pour l' étude des glaciers est un noble présent à la connaissance géographique du pays », écrit le Dr E. Jenny dans le fascicule du jubilé des Alpes ( 1938 ).

Nous avons déjà attiré l' attention sur la contribution de Rütimeyer aux Jahrbücher du CAS. A celle-ci s' ajoutent de nombreux rapports et 32 conférences faites au sein de la section bâloise. Les thèmes en étaient surtout d' ordre géographique et naturaliste. Il racontait ses voyages à ses amis du club, les familiarisait avec la morphologie de notre pays, avec la langue que montagnes et plaines, torrents, rivières et lacs, passé et avenir parlent si pertinemment, et participa ainsi à l' approfondissement du savoir de ses auditeurs, à l' enthousiasme pour la marche et l' alpinisme dans le plus pur sens du terme.

Il savait combien la science est limitée et subjective. Le matérialisme qui se développa si intensément à la suite des découvertes de Darwin lui était contraire; derrière les problèmes intellectuels résolus par le cerveau s' en posaient d' autres, venant de la conscience, irrésolus et plus grands encore. Il faut laisser parler la vérité inaltérée; la fusion des faits de détail dans le cosmos est le but de toute recherche. Involontairement, devant l' activité de Ludwig Rütimeyer, nous pensons à un mot de Goethe:

Toujours en avant! Le monde vous est ouvert, La terre immense, le ciel noble et grand; Méditez, cherchez, assemblez les détails, Poursuivez les mystères de la natureR.Suter-Christoffel

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