Méditation d'automne au Gornergrat

Hinweis: Dieser Artikel ist nur in einer Sprache verfügbar. In der Vergangenheit wurden die Jahresbücher nicht übersetzt.

Marcel Michelet, Monthey

fermati, dit le guide, doit être considéré en toute saison comme une station essentiellement sportive.

Moi qui ne fais pas de sport, je choisis le mois d' octobre, selon mes moyens, un jour seulement, une échappée, le temps que mettra le petit train à sortir des brumes pour me débarquer au Gornergrat, et je déclare que la montagne de Zermatt, toute rayée qu' elle est de rails, de routes, de chemins artificiels et de câbles, reste la montagne par excellence, la montagne de la contemplation, celle que ni les affaires ni la foule ni le monde n' ont pu vider de son mystère ni de sa grandeur: la poésie humaine ( ou ce que font les hommes ) y rencontre assez humblement, assez dévotement la poésie divine ( ou ce que Dieu fait ).

Bien avant que Whymper y soit venu dompter le Cervin, les hommes avaient colonisé cette vallée, y cherchant simplement un moyen d' existence.

Echappant à la plaine inondée et marécageuse, ils ont découvert ce sillon latéral avec ses pentes, ses parois, ses corniches, et, tout là-haut, ses flèches fusant dans l' azur et les nuages, alors qu' au fond, entre des séries de cascades, le torrent impétueux s' attardait, se reposait en méandres parmi les aulnes, là où les « clèves » s' écar un peu pour le laisser souffler. Les hommes lui ont repris son terrain tout en lui laissant un passage sage. Là et plus haut, partout où il y avait un empan de terre accrochée, ils se sont mis à la remuer, à l' ordonner, à la suspendre en étages et soutenir de remblais et de murs, à y jeter leurs semences de légumes ou de céréales: toujours plus haut, en face du soleil, et ils se sont aperçus que le raisin mûrissait jusqu' à l' en où ils arrivaient tout essoufflés ( Visperterminen ), et le seigle jusqu' où la rareté de l' air i79 éprouve un peu le coeur inaccoutumé à l' altitude ( Findelen ).

Les pentes moins raides ou moins exposées, ils les ont vouées aux herbages, pour lesquels ils ont capté l' eau nourricière à la mamelle des glaciers, l' amenant par des bisses aux tracés vertigineux ou par des chéneaux sur le vide, dont l' entretien coûtait des sueurs et des vies humaines, et c' est ainsi que les eaux d' arrosage sont devenues « les saintes eaux », c'est-à-dire des eaux qui représentaient la vie et pas seulement des kilowatts.

C' est peut-être l' économie de l' eau ( amenée et répartition ) qui contribua le plus à unir socialement les familles dispersées dans leurs Weiler, ces petites résidences comprenant maison de bois et pierres sèches ou liées à pâte de plâtre, gran-ge-étable, raccard à blé, grenier à pain et viande. Ils ont vu que leur autonomie était limitée, que l' adduction de l' eau à travers forêts et rochers, et de si loin, n' était pas à la portée d' une ou de quelques familles; alors ils se sont groupés en consortages, ils ont travaillé en équipe et, l' entretien du bisse demandant continuité, quelque chose de stable, presque de religieux, la répartition des « tours d' arrosage » a été l' objet d' un droit sacré.

Ainsi les particuliers n' avaient plus à ouvrir et entretenir que les rigoles privées; ils le faisaient en suivant les lignes de crête d' où l' onde pouvait couler et se répandre, ce qui, d' hui encore, marque si bien la configuration du terrain.

Images d' un monde disparu? Pas tout à fait; j' allais dire pas du tout.

N' avons pas vu tout au long de la vallée, de Viège à Zermatt et plus haut, dans les alpages, à côté de la voie ferrée, de la route, d' un court de tennis, de piscines et de câbles téléphériques, de parcs à mille voitures, n' avons pas vu partout ces petits carrés de jardins travaillés comme au premier jour, ces bisses rafraîchis déjà pour la prochaine saison, ces raccards dont le blé fait bourrelet entre les poutres couleur de pain noir, ces étables avec le tas de fumier fumant, et les ustensiles à lait comme une panoplie autour de la porte?

Quelle est cette force de la tradition et des usages, cet esprit de conservation, d' acharne à la dure vie montagnarde, alors que, depuis plus de cent ans et toujours davantage, rochers, neiges et glaciers rapportent, au mètre carré, bien plus que cette agriculture primaire?

Alors que, dans presque toutes les autres vallées, on en est à réinventer une paysannerie de folklore comme nécessaire divertissement des touristes?

C' est la question que je pose à mon frère debout près de moi au sommet du Gornergrat, au sommet du plus beau jour de cet octobre incomparable de 1972, entre la terre fauve, les glaciers blancs et le ciel bleu.

Mon frère ( soixante-quinze ans ) m' indique un à un les quatre mille qu' il a escaladés naguère en compagnie de I' abbé Auguste et du camarade Karl: Breithorn, Cervin, The Blanche, Dent d' Hérens, Dent Blanche, Rothorn, Weisshorn... et c' est à autre chose qu' il semble répondre.

« Il n' y a pas, ici, de montagnards qui ne pensent qu' à s' enrichir et ne plus travailler si dur; il n' y a pas de touristes qui ne songent qu' à se divertir.

« Ici la nature est si grande qu' elle invite les hommes à s' élever et à s' humilier tout à la fois.

« Ici la nature, bien que livrée à ses propres forces de destruction, demeure souveraine: et les hommes, à son école, se méfient du nivellement matériel qu' engendre la possession.

« Et le touriste qui regarde le montagnard admire la grandeur du paysan qui travaille; et le paysan qui voit monter le touriste comprend la grandeur de la contemplation; et le vrai sportif, qui tient de l' un et de l' autre, sillonne la poudreuse sans songer à « pulvériser des records ». Il reste un homme. Un homme devant la nature, un homme devant Dieu. » Zermatt, station essentiellement sportive? Mais par-delà, une patrie privilégiée de l' idéal, une patrie de la noblesse humaine.

Feedback