Musique et alpinisme

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Par Charles Bosko.

Pour beaucoup la musique n' est qu' une chose agréable. Certes elle colore la monotonie des jours, elle éclaire la pensée, mais elle n' atteint pas les fibres vitales de celui qu' elle éprend.

La chaude voix d' un violon, le timbre clair et incisif d' un piano a, pour eux, le caractère superficiel d' un parfum délicat. Ils disent volontiers aux rêveurs que la musique n' est autre chose qu' un assemblage de bruits nuancés. Et leur faire sentir qu' ils ont tort d' émettre pareil jugement les jette dans l' étonnement. Ils avouent bientôt n' avoir rien compris, ni dans la musique, ni dans les arts. Par contre ils admirent l' élégance d' une carrosserie, le fini d' un dressoir.

Si, par hasard, un statisticien me demandait quels sont, à mon avis, les hommes qui incarnent le mieux les rêveurs, je répondrais sans hésiter: les alpinistes.

Je vois s' esquisser, sur le visage de mes aimables lecteurs, maints petits sourires.

— Moi, un rêveur, un musicien? Allons donc, vous exagérez! Chers lecteurs, je n' invente rien. Vous êtes des rêveurs. Ne vous en cachez pas.

Lorsque de la petite fenêtre d' un refuge, près du ciel, vous écoutez le chant du vent, le bruit cascadant et triste d' une chute de séracs, que faites-vous?

Vous vous abandonnez à la douce griserie de la nature. Les images s' estompent. Seuls leur vie, leur dynamisme vous atteint. Certes vous ne disséquez pas les actions qui vous saisissent. Vous vous laissez bercer par l' atmosphère générale qui est un tout fermé. Ce sont vos yeux émerveillés, ce sont vos oreilles charmées qui enregistrent à la fois les phénomènes extérieurs.

En un mot, vous êtes le peintre et le musicien sans palette ni instrument.

Par vos pèlerinages vers les cimes blanches, vers les montagnes bleues, rudoyées par les vents, tourmentées par le temps destructeur, vous donnez libre cours à vos besoins d' artistes inconscients. Vous libérez votre âme que la vie des plaines se plaît à assombrir.

Evidemment, chacun perçoit à sa façon les bruits, les murmures, les effluves sonores, les canonnades. Des associations d' idées naissent, des cœurs s' émeuvent, mais tout se confond finalement dans le creuset de la musique. Car, sachez-le bien, la nature dépouillée de son parler n' aurait plus aucun sens. Tout nous paraîtrait mort, endormi ou malade. Ce serait le vide angoissant.

Car, d' où vient l' étrange beauté d' une arête déchirée sur laquelle vous vous essoufflez? Ne serait-ce pas le murmure tantôt joyeux et arythmique, tantôt méchant et affolant des souffles s' amusaht autour de vous?

Et la poésie du ruisseau courant sur un lit de cailloux? Ne découle-t-elle pas des notes tumultueuses qu' il égrène?

Cela ne va-t-il pas jusqu' à la neige s' assoupissant sur le gazon froid, sur le rocher mort, d' où là encore s' envole une musique douce, voilée?

Ainsi, l' essence vitale de la nature n' est autre que la musique. C' est elle qui donne une expression aux choses, aux êtres. C' est elle encore qui s' infiltre jusqu' au cœur même de la créature humaine.

Sans elle nous serions des êtres de bois, étrangers les uns aux autres, rebelles aux lois de l' univers, prisonniers de la matière figée.

Pour prendre un exemple concret, facilement observable, peut-on imaginer une église sans jeux d' orgues, sans cultes?

Non. Il faut qu' à la grandeur de l' architecture, qu' aux raffinements de l' ornementation viennent s' ajouter le chant d' une mélodie, la voix d' un homme. Cet équilibre des formes et des sons, cette interdépendance de la matière et de la vie, voilà ce à quoi nous convie la nature.

Peu d' entre vous, gentils lecteurs, ont songé à ces idées; mais beaucoup les ont entrevues. Car un alpiniste digne de ce nom, comme l' ont été les Javelle, les Guido Rey, possède ce fond de mysticisme qui seul peut enchanter l' âme.

On pourrait m' objecter qu' il n' est pas nécessaire d' être un alpiniste pour intercepter cette musique des choses; l' homme des villes peut l' entendre, celui des campagnes peut la percevoir. Ce raisonnement est juste puisque la nature baigne chaque parcelle de vie. Mais, avons-nous le pouvoir de différencier du choc des idées et des hommes, de l' éclatement des passions, le gazouillis des oiseaux, le murmure des vents? J' en doute absolument. Il est nécessaire de se détacher des basses zones, de fuir pour quelques heures la tristesse et de se trouver seul en face de soi-même, seul en face du ciel. Et ce lieu de parfaite solitude, où la paix est éternelle, où la beauté vit, sans heurts, est la montagne avec ses clochetons tordus, ses parois droites, ses pentes glacées et dangereuses.

Dans cet èden voluptueux, séparé du monde, l' intrépide aventureux, l' alpi, aura le privilège immense d' écouter pieusement les voix de la nature.

Elles allumeront en lui d' inexprimables sentiments, d' indescriptibles sensations. Et, lorsque, la peau brûlée, les yeux rougis, il reprendra sa place parmi la multitude morne des autres hommes, il se souviendra de son passage au sein de la beauté pure. Les oreilles encore tout impressionnées de la suave harmonie des hauts sommets, le cœur plein d' émotion, il se sentira fort et rempli d' indulgence envers ceux qui n' ont pas connu la mystérieuse et ensorcelante musique des dieux.

Est-ce à dire que l' alpiniste serait une créature plus évoluée, plus sensi-tive, plus proche de la perfection humaine que toutes les autres? Je le crois. Il suffit d' avoir vécu près de lui, avec lui, pour savoir quels trésors d' huma son cœur renferme.

L' abattement, la haine, la fausseté ne l' ont pas même effleuré, car il sait que son âme doit être pure pour revivre près de l' infini.

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