Où sommes-nous ?... Où allons-nous ?

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Par L. Seylaz

II ne sert à rien de se le dissimuler: l' alpinisme traverse actuellement une crise; ou du moins, si ce mot est trop fort, disons qu' il règne dans les associations alpines un certain malaise. Maints indices et quelques expériences récentes m' en apportent de nouvelles preuves. L' autre jour encore un alpiniste italien écrivait dans Lo Scarpone:

« Nous nous trouvons dans une crise salutaire, laquelle, dans sa phase définitive, amènera le jeune alpinisme italien au degré de maturité qu' ont atteint l' alpinisme français et l' alpinisme suisse. C' est un bouillonnement qu' il faut contenir et abréger par de sages directives susceptibles d' aiguiller cette noble passion vers une évolution constructive.

Or ces directives font défaut; à leur place fleurit une critique destructive, et celle-ci, bien loin d' améliorer la situation, n' enfante et ne fait qu' augmenter le désordre. Trop de vieux alpinistes, retranchés dans d' anciennes et jadis glorieuses institutions, défendent obstinément leurs conceptions périmées et assistent d' un œil hostile à l' effondrement inéluctable de leurs mythes.

Il est nécessaire de s' adapter à son temps, et surtout il faut faire crédit à la jeunesse. Beaucoup de nos jeunes gens aimant la montagne éprouvent le besoin de paroles amicales... et non pas de critiques stériles et incompréhensives qui les humilient. Ils ne demanderaient pas mieux que les aînés contribuent à leur formation morale, mais en tenant compte de l' évolution et du développement de leur propre technique.

Jusqu' ici les jeunes alpinistes, s' ils n' étaient pas constamment dénigrés, ont cependant été tenus absolument à l' écart. Les dirigeants chevronnés des grandes associations alpines les regardaient avec méfiance, si bien que les jeunes, pour pouvoir survivre avec leur noble passion, ont dû se constituer en groupes autonomes 1. » Cette incompréhension réciproque opposant des tendances diverses ne date pas d' aujourd. Les grands pionniers anglais de l' âge d' or, qui avaient eu le courage et l' audace de débarrasser l' alpinisme du paravent de la recherche scientifique qui déjà n' était plus qu' un prétexte, et d' avouer carrément qu' ils grimpaient pour leur seul plaisir 2, furent l' objet, à la suite de la catastrophe, par laquelle s' acheva la conquête du Cervin, de la réprobation indignée de l' opinion britannique, au point que la reine Victoria aurait voulu interdire les Alpes à ses sujets. Quinze ans plus tard Mummery, en qui beaucoup de nos jeunes reconnaissent un maître, parce qu' il était peu conformiste et 1 Lo Scarpone, 16 novembre 1950.

2 « Des amis nous ont blâmés d' avoir exposé nos vies dans une entreprise qui n' avait aucun but utile... C' est uniquement l' amour de l' aventure qui nous a poussés à tenter l' ascension par cette voie nouvelle ( il s' agit de la première ascension du Mont Blanc par l' Aiguille du Goûter, effectuée sans guide en août 1855 ). Le plaisir que nous avons goûté ne provenait pas uniquement du sentiment... que notre indépendance et notre persévérance nous avaient fait réussir dans une entreprise jugée impossible, ni dans la vue qui s' étendait sous nos yeux... Même si le brouillard nous avait enveloppés de son lugubre linceul, il y aurait eu pour chacun de nous le simple plaisir animal résultant du jeu de nos muscles. D' aucuns trouvent cet effort physique fastidieux; à d' autres il apporte au contraire comme un afflux de vie nouvelle et d' énergie n ( Where there' s a Will there' s a Way, 1856. ) Qui parle ainsi? C' est Ch. Hudson et T. S. Kennedy, qui comptent parmi les plus grands alpinistes de leur temps. Ces lignes, vieilles de près d' un siècle, ne sont-elles pas une absolue justification de l' alpinisme moderne?

qu' il avait l' audace de tenter des choses jugées téméraires, fut longtemps tenu en suspicion par les fondateurs de l' Alpine Club, et les portes de l' enceinte sacrée furent lentes à s' ouvrir pour lui. Il en fut de même 25 ans plus tard pour J. E.V. Ryan.

Il est un autre domaine où l' opposition entre l' alpinisme classique et les méthodes inédites donna lieu à de vives controverses; c' est la question des sans-guide. Au début de ce siècle, et malgré l' exemple encore de Mummery, les sans-guide, qu' ils le fussent par goût ou par nécessité, étaient sévèrement critiques et désavoués par les cercles officiels des alpinistes « sérieux » et tenus pour des écervelés lorsqu' ils se hasardaient à entreprendre des ascensions importantes. Paul Montandon, montagnard de toute première classe et l' un des meilleurs grimpeurs dont le CAS puisse s' enorgueillir, sans-guide convaincu, dut lutter presque toute sa vie pour réhabiliter cette engeance et forcer enfin l' estime et le respect de ses frères en alpinisme. On faisait la vie dure aux sans-guide dans certaines cabanes. La presse s' en mêlait; les polémiques allaient leur train. Le volume de l' Echo des Alpes de 1908 en est rempli. La première guerre mondiale est venue qui a fait oublier la querelle. Dès 1919 personne ne contestait plus aux sans-guide le droit de s' attaquer aux Quatre-Anes ou à l' arête de Zmutt. Et maintenant!

Cela fait sourire aujourd'hui de penser que ce refus d' accepter des formes et des idées nouvelles, de s' y adapter, se manifesta également à regard du ski. Pendant de nombreuses années, celui-ci fut regardé d' un œil plutôt méfiant par ceux qui présidaient aux destinées du CAS. Cette fantaisie exotique ne leur disait rien qui vaille. Quel était cet intrus qui venait bousculer de sages et saines traditions? Dans les sections, les quelques fantaisistes qui, ayant goûté au nouveau jeu, avaient été « mordus », essayaient timidement de se grouper, sous les railleries ou les sarcasmes, de gagner au soleil hivernal une place que personne n' occupait, mais ils ne pouvaient compter sur un encouragement officiel ni sur le moindre subside de la bourse de la section. Quant aux « autorités supérieures », elles ignorèrent longtemps le ski. On est abasourdi de constater que le Dr Dübi, chargé en 1913 de retracer pour le livre du cinquantenaire la vie et l' œuvre du CAS durant ce demi-siècle d' exis, n' a pas un mot de sa plume pour le ski, lequel a déjà conquis des milliers d' adeptes enthousiastes dans le club. Absorbé dans la contemplation d' un riche passé, il ne voit rien, il ne pressent rien de la brillante aurore qui illumine déjà la route. Tout ceci devrait nous rendre modestes et prudents dans nos jugements.

Quant au conflit de tendances et de méthodes, il est plus ancien qu' on ne l' imagine. En 1924 déjà, M. E. Zachmann, de Genève, l' exposait dans l' Alpina en termes d' une brutale franchise:

« Les vrais grimpeurs se soucient peu de cette fastidieuse et inutile discussion entre deux conceptions de l' alpinisme... où d' aucuns ont voulu voir un antagonisme entre jeunes et vieux... mais où en réalité ce sont les non-alpinistes qui veulent faire la morale à ceux d' entre nous qui voient dans l' alpinisme autre chose qu' une simple contemplation de la nature. C' est un autre motif qui nous pousse à la montagne. Ne croyez-vous pas que le sentiment de vivre intensément, l' épanouissement de nos jeunes énergies physiques et morales dans la lutte contre les difficultés et les dangers que l'on recherche uniquement pour avoir la satisfaction de les surmonter victorieusement, est une forme d' idéal aussi élevé que le vôtre?... Nous n' avons jamais mis en doute l' idéalisme de ceux qui se contentent... de contempler les beautés de la nature en escaladant en colonnes serrées des sommets faciles. Nous sommes donc en droit d' attendre d' eux qu' ils respectent également notre manière de comprendre la montagne. » ( Alpina, 1924, p. 9. ) En 1938 je fus prié d' écrire pour le numéro spécial de cette revue publié à l' occasion du 75e anniversaire un article sur l' évolution de l' alpinisme. Bien qu' il puisse paraître prétentieux de se citer soi-même, je suis pourtant oblige de reprendre quelques-unes de mes observations, car elles n' ont rien perdu de leur actualité depuis douze ans, bien au contraire:

« Ainsi, par des cheminements différents, les tendances de l' alpinisme moderne aboutissent au même résultat: pousser les jeunes grimpeurs à des entreprises d' une témérité désespérée, auxquelles la génération précédente n' eût pas osé songer, et qu' elle condamne d' une phrase brève: c' est de la folie.

De la folie? Les anciens ne s' aperçoivent pas que par ce jugement sommaire ils s' aliènent encore davantage les jeunes déjà trop enclins à se plaindre de n' être pas compris? De la folie? On l' a dit de Whymper dans les temps héroïques, de Mummery, de Javelle même lorsqu' il entraînait au Mont Blanc des gosses qui n' avaient pas seize ans. Certes, la jeunesse d' aujourd, avec ses qualités, a ses défauts, ses côtés décevants. Le respect ne l' étouffé pas; impatiente de toute discipline, elle ne montre souvent que du dédain pour les idéals, les accomplissements et les conseils de ses prédécesseurs. Elle est âpre dans ses revendications; sans s' amuser à frapper à la porte, elle fait irruption dans nos domaines et s' assied sur nos chaises en faisant retentir l' air de joyeuses clameurs. Elle se laisse facilement éblouir par la pacotille des records, des performances. Mais elle est là, vivante, ardente, impétueuse; elle est le présent et l' avenir, et il est tout aussi vain de vouloir arrêter son épanouissement que de prétendre empêcher le printemps de venir en sa saison. Elle a introduit dans l' alpinisme des conceptions, des pratiques et des admirations qui parfois nous étonnent et nous scandalisent; mais qui existent et en constituent les traits dominants: témérité poussée jusqu' aux dernières limites, goût du risque, mépris du danger, besoin de surpasser ce qui a été fait avant elle, tutte de la performance, recherche de la compétition et, brochant sur le tout, une quête à peine dissimulée des palmes de la gloire. » De tout temps, et particulièrement en alpinisme, les générations successives se sont heurtées l' une à l' autre, les anciennes condamnant les tendances nouvelles, les jeunes ou bien opposant un silence dédaigneux aux objurgations de leurs aînés, ou bien se rebiffant ouvertement contre eux. Les problèmes qui se posaient il y a douze ans ne sont pas résolus; loin de s' atténuer, ils sont devenus plus pressants, plus aigus, plus urgents. Un fosse existe, qu' il s' agit de ne pas laisser se creuser plus profond, et sur lequel il faut jeter des ponts. Chez nos voisins de France il semble que la crise, qui s' est manifestée plus tôt, soit peu après l' autre guerre, par la création du Groupe de Haute Montagne, ait été facilement réduite, non sans quelques bagarres et déchirements. Celui-ci n' était à l' origine qu' un groupe interne dans le cadre du CAF. Les relations ayant donne lieu à quelques frictions, et les autorités du CAF ayant montré peu de bonne volonté et de compréhension, le GHM décida sa dissolution comme groupe dépendant du CAF et sa reconstitution immédiate en société autonome ( Alpinisme 1930 ). Depuis, l' alpinisme français a fait preuve d' une vitalité incontestable et inscrit à son tableau des victoires magnifiques. Et la paix est faite.

En septembre dernier, Mlle M. Conne, présidente centrale du CSFA, que cette question préoccupe depuis longtemps et consciente du danger, a présenté au Congrès de l' UIAA, réuni à Milan, une étude sur Les jeunes et nous, riche de délicatesse féminine et de fine psychologie:

« Les jeunes ne s' ouvrent à leurs aînés que s' ils trouvent en eux la force intérieure qui manque à leurs vingt ans. Ils aiment et respectent le chef qui ne se contente pas de leur imposer sa volonté, mais qui fait l' effort de les comprendre, qui leur reconnaît le droit d' exprimer une opinion et de tenter de la réaliser.

... D' un côté les expériences, de l' autre les illusions. Il y a donc, entre les aînés et les jeunes une rupture de contact, car hélas les expériences tuent les illusions. C' est à nous, que la vie a assagis, de combler cette fissure en nous rappelant que nous avons vécu cette belle période des illusions. Renonçons à ces réflexions maladroites qui ne peuvent qu' ac le poids de nos ans: ,De mon temps on n' aurait jamais osé etc.'Rappelons-nous la joie que nous avions jadis à faire nos révolutions, grandes ou petites, et reconnaissons aux jeunes le même droit, même s' il doit troubler notre quiétude... » Certes, et nous l' avons dit, tout n' est pas que pur froment dans cette poussée exubérante des énergies juvéniles. Inévitablement, comme dans tout champ d' activité, l' ivraie est mélangée au bon grain. Ce bouillonnement de sève n' est pas sans produire de troubles remous et amener parfois de la vase à la surface. Nous en montrerons un jour un exemple. Parmi les choses qu' on reproche aux jeunes, il y a cette « quête à peine dissimulée des palmes de la gloire », qui se traduit par le désir de voir leurs noms dans les journaux. Peut-on s' étonner aujourd'hui de ces mouvements de vanité, lorsqu' on voit ce qui se passe dans un Tour de Suisse ou de France? Mais les entreprises hasardées des grimpeurs modernes ont une cause bien plus profonde qu' une soif de gloriole, ou même que l' orgueil d' avoir accompli un exploit retentissant; chaque vrai alpiniste le sait. Tout homme ressent le besoin d' éprouver ses forces, de réaliser les énergies profondes qu' il a en lui. Cela fait partie de son instinct vital, qui est aussi un besoin de conquête, et qui a lance les explorateurs vers les pôles et travers les déserts. Ce désir de s' accomplir est un droit qu' on ne saurait dénier à quiconque. Besoin de grandeur, disait Ramuz; besoin de faire quelque chose de grand, de difficile, quelque chose qui nous dépasse, qui nous arrache pour un moment au traintrain monotone et souvent médiocre de la vie journalière, qui nous réhabilite en un mot.

L' été dernier une caravane biennoise a réussi, malgré qu' un de ses membres ait été blessé dès le premier jour par une pierre, à gravir la terrible paroi de l' Eiger. Cette ascension a provoqué toute une polémique. On a reproché à ces jeunes gens le bruit que les journaux ont fait autour de cette escalade. C' est, me semble-t-il, déplacer les responsabilités. Le public, aujourd'hui, se passionne pour ces exploits; il vent, il exige du sensationnel, et beaucoup de journaux ne sont que trop empressés à satisfaire ce goût de l' époque, et même s' il le faut à corser la sauce en inventant des détails et des épisodes dramatiques.

Une voix « autorisée » a proclamé par la radio que ces grimpeurs avaient tenté là une entreprise au-dessus de leurs forces et de leurs capacités, invoquant comme témoignage le temps employé à l' escalade maintenant donner une prime à la compétition de vitesse? Quant à leurs capacités et à leur expérience de la haute montagne, des alpinistes qui ont à leur actif l' arête de Furggen et la paroi de Tiefmatten au Cervin, l' arête nord de la Dent Blanche, pour ne citer que celles-là, n' ont pas besoin d' en donner d' autres preuves. Ils s' étaient en outre minutieusement préparés et entraînés pour cette aventure. On leur a reproché enfin d' avoir laissé exposer dans la vitrine d' un négociant des reliques de la caravane allemande qui trouva jadis la mort dans cette redoutable paroi de l' Eiger. Je reconnais que cette exhibition macabre est d' un goût plus que discutable. Mais ici encore à qui la faute? Qui le leur a demandé? Et si c' est une profanation, il faut commencer par enlever des vitrines du musée de Zermatt les reliques de la catastrophe du Cervin.

Ce n' est là qu' un épisode, le plus récent et le plus significatif, du conflit qui oppose les formes modernes et les formes anciennes de la pratique de la montagne. Sans doute, encore une fois, la présomption, l' outrance sont, avec l' impatience de toute tutelle, courantes chez les jeunes, et le Club alpin doit freiner, éduquer, rendre attentifs aux dangers. Mais il faut que le frein soit souple, qu' il soit manié avec doigté, compréhension et bienveillance, sous peine de perdre le contact et de voir les chevaux se précipiter en bas la pente tandis que le frein reste en arrière, inutile, impuissant, dérisoire.

La question de l' OJ est actuellement vivement discutée au CAS. Est-ce parce qu' on se rend compte que les jeunes nous échappent? qu' ils refusent de collaborer? On parle de plus en plus de la nécessité de les amener à nous, de les assimiler, de leur faire partager nos idéals, notre respect de la montagne. Ce n' est pas par des critiques hostiles et froides, des critiques sans discrimination, en refusant d' admettre leurs méthodes, de partager leurs admirations et leurs enthousiasmes, qu' on y parviendra. C' est à nous de faire un pas vers eux, la main loyalement tendue, d' essayer de les comprendre, de faire un effort pour excuser l' exubérance et les extravagances de leur âge. Prenons garde de ne pas fermer les portes sur l' avenir. Avec nous ou sans nous, ils iront leur chemin. Ils sont la vie, et la vie a toujours raison. Eux aussi sont une force, fougueuse, indomptée, indisciplinée peut-être, mais dont le club ne saurait se priver sans s' anémier. Alors aussi cessera cette anomalie, que de célèbres grimpeurs suisses ne soient guère clubistes que de nom, et portent ailleurs le fruit de leurs conquêtes.

On me dira que je suis trop pessimiste, que la magnifique expansion du club donne le démenti à mes craintes. Je veux le croire et l' espérer. Toutefois, divers refus enregistrés récemment ne sont pas faits pour les dissiper. Je sais que beaucoup de mes camarades, aussi fidèles et fervents montagnards que moi, aussi soucieux que moi de l' avenir de notre club, ne pensent pas comme moi. Je sais qu' en écrivant ceci je vais soulever une vague de protestations, voire de réprobation. Cette revue doit être assez large de vues pour pouvoir y faire entendre toutes les voix, fussent-elles discordantes. J' ai longtemps hésité à le faire; mais il est des impératifs auxquels on ne peut se dérober. Il m' a fallu prendre mon courage à deux mains pour débrider la plaie, avec l' espoir qu' elle en guérira plus rapidement.

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