Paroi nord de l'Eiger

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Jean-Pierre Ryf, guide, Berne

Mercredi 6 août 1969. Me voici, avec les alpinistes Théo Marti, de Berne, et Daniel Corminboeuf, de Broc, au pied de la paroi nord de l' Eiger. Je connais déjà Théo par ses exploits en montagne, et aussi comme coéquipier d' une ascension précédente; mais pour Daniel, je n' ai fait sa connaissance que la veille. C' est un ami de Théo. Ils ont escalade ensemble l' Eperon Walker des Grandes Jorasses la semaine précédente.

Au-dessus de nous se dresse la puissante paroi de l' Eiger, d' où nous parvient le bruit rassurant d' une cascade. De temps en temps, ce silence serein est interrompu par le grondement sourd d' une chute de pierres. Nous découvrons des cordées au-dessus de la Fissure difficile: ce sont probablement les Japonais qui tentent une « directissime ».

Nous sommes fort impressionnés et parlons à peine. Chacun suit ses propres pensées.

A 16 heures environ, nous attaquons la paroi; nous progressons sans nous encorder, cherchant chacun notre chemin, et dépassons bientôt la tête du premier pilier. Peu après, nous atteignons l' entrée de la Fissure difficile. Bien qu' il s' y trouve une corde fixe, nous préférons nous encorder dès maintenant.

1 Schreckhorn ( face nord ) Photo P. Sala, Delémont 2 Paroi nord de l' Eiger: itinéraire de la voie noi Tout à coup, j' aperçois au-dessus de nous deux personnes qui se préparent à descendre en rappel. Ce sont des Français qui ont renoncé à leur entreprise au Deuxième névé. Leurs vêtements ont l' air d' avoir souffert.

- Vous pensez à monter jusqu' au Nid d' hiron?

Nous acquiesçons.

- Il y a beaucoup de monde là-haut!

Les personnes qu' ils y ont vues sont six Suisses, qui vont donc établir leur bivouac au Nid d' hirondelles. Cela promet!

Devant nous, nous reconnaissons la Traversée Hinterstoisser, qui n' est plus pour nous une inconnue. Plusieurs récits nous ont renseigné sur cette traversée, et nous savons aussi son histoire. Cependant Daniel, ou « Samson » comme nous le surnommons, s' est déjà engagé dans le passage. Une corde fixe, posée par une cordée japonaise, nous inspire un peu plus de confiance que les cordes pourries qui s' y trouvent. Une rencontre amusante, puisque, il y a quelques jours, j' ai vendu cette même corde au groupe japonais dans mon magasin de sport! Sans son aide, la varappe serait vraiment ardue.

« Samson », qui a évidemment beaucoup « pratiqué » les Gastlosen, est à coup sûr un excellent varappeur. En tout cas, il avance très rapidement - ou bien est-ce la cascade qui lui tombe dessus qui lui donne des ailes? Quoi qu' il en soit, nous sommes d' accord sur ce point: « Samson » est le chef de notre trio. Une autre fissure fort exposée nous conduit ensuite au Nid d' hirondelles, d' où six « hirondelles jurassiennes » nous observent, amusées. Elles peuvent bien rigoler en pensant à la place exiguë du « nid ».

On peut difficilement installer ici un autre bivouac, si bien que nous grimpons une longueur de corde plus loin, jusqu' au Premier névé, et nous arrivons, en y employant bien des forces, à nous mettre à l' abri d' un rocher, sur une dalle de glace piquetée, où nous pouvons même nous asseoir. « Samson » prépare un délicieux bouillon, tandis que je lui donne de l' eau sous forme de blocs de glace. Puis il y a encore du thé, mais avec le ronron du réchaud, je m' assoupis et j' oublie notre situation peu confortable et l' abî béant devant nous.

Le lendemain nous gratifie d' un temps splendide. Les nuages de la veille se sont dissipés. Chez les Romands règne déjà une grande animation. Une lampe frontale jette son rayon dans le petit jour gris, et on entend quelques voix. Sans enthousiasme, nous sortons de nos sacs de bivouac, et nous nous préparons lentement au départ. Entre-temps, nos amis romands se sont mis en route et bientôt surgit devant notre abri la forme sombre du premier de cordée, dont la silhouette se détache sur la lueur pâle de la glace. Une journée pleine de promesses s' ouvre devant nous.

Nous suivons le Premier névé qui nous conduit bientôt au Boyau de glace. Là, nous nous voyons contraints de prendre à gauche, par les rochers, car le couloir est enneigé, et la roche lisse comme un miroir. « Samson » grimpe avec hésitation: le passage est très difficile, scabreux même. La corde avance centimètre par centimètre. Nous percevons très souvent les coups sourds du marteau, quand il plante des pitons. Des secondes, des minutes, des quarts d' heure entiers s' écoulent avant que l' appel libérateur ne retentisse.

- Allez-y!

C' est le tour de Théo. Il a presque surmonté ce passage difficile lorsque j' entends un sifflement. Je lève la tête et pousse un cri - un objet rebondit à deux mètres de Théo et, un fragment de seconde après, bascule dans le vide. Je peux tout juste reconnaître un sac de montagne. Théo dit laconiquement: - Il semble que les Japonais soient en route pour la « directissime! » Nous traversons maintenant le Deuxième névé en diagonale, et laissons très souvent le matériel technique sur place pour nos compagnons jurassiens.

L' Eiger nous veut du mal! Par la suite, il fait tomber sur nous une telle grêle de pierres que raversée du 3e névé, vue de la Rampe rrtie de la Rampe lotos Raymond Monnerat, Moutier nous en avons le souffle coupé. Les chutes de pierre et le verglas nous obligent à grimper le long de la rimaye supérieure du Deuxième névé pour traverser vers la gauche, au pied des rochers, jusqu' au Fer à repasser. Je regarde ma montre et n' en crois pas mes yeux: l' après est déjà très avancé. Je me rends compte que nous avançons peu, et cette constatation m' in: la faute en est-elle aux mauvaises conditions de la glace ou à notre équipe encore insuffisamment rodée? Dix longueurs de corde plus loin environ, nous atteignons le Fer à repasser et, une heure après, nous faisons halte au Bivouac de la mort pour nous restaurer. Là, alors, nous sentons à quel point nous avons faim. Tout en mangeant, nous passons en revue le bivouac. On peut dire qu' il ne manque pas d' équipe: des cordes, des sacs, des chemises, des pitons, des guêtres. On y trouve vraiment de tout!

J' aperçois soudain, dans les rochers qui dominent le Deuxième névé, mes amis japonais. Je les hèle; ils m' ont reconnu et nous saluent en retour. Cette rencontre inattendue me fait plaisir et me redonne de l' élan.

Notre second, Théo, est inquiet lui aussi de notre avance; consciencieusement et adroitement, il installe chaque fois les points d' assura, et nous regarde varapper. En tant qu' aîné, il est en quelque sorte notre manager et notre homme de confiance. Il m' engage bientôt à prendre la tête de la cordée dans la traversée du névé.

Effrayé par les chutes de pierres qui rebondissent sans arrêt sur la glace, je passe alors du Bivouac de la mort au Troisième névé. La pente est de quelque 550 et je me vois forcé de tailler des marches peu profondes et de fixer, de temps à autre, une vis à glace. J' approche du sommet du Champ de glace lorsque j' entends autour de moi un grand bruit et un sifflement pareil à celui d' un orgue. A gauche et à droite, des blocs de plusieurs kilos s' enfoncent dans la glace et y laissent de profonds sillons - un caillou gros comme le poing frappe mon casque, menaçant un moment de me faire perdre l' équilibre. Je m' impatiente et interpelle Théo:

- Tu veux me retenir? Laisse donc aller la corde!

J' avance rapidement jusqu' aux rochers protecteurs de la Rampe, tandis que Théo doit suivre, car la corde n' est pas assez longue. Stimulés par les chutes de pierres, nous avons traversé le Champ de glace en un clin d' œil. « Samson » nous dépasse et s' engage dans le couloir rocheux de la Rampe. Théo m' assure tout en montant. Nous avançons tout à coup rapidement. Je crois que nous avons trouvé la bonne entente et que nous nous sommes débarrassés de nos complexes!

Quatre longueurs de corde plus haut, nous nous trouvons soudain devant une cascade qui descend du Névé de la Rampe. Nous nous regardons déconcertrés, puis notre spécialiste en varappe se met à l' œuvre. L' itinéraire passe ensuite, sur 25 mètres environ, en plein milieu de la chute d' eau. « Samson » s' élève comme un acrobate, de piton en piton, et disparaît complètement sous le torrent. Théo et moi scrutons la cascade et entendons notre camarade grom-meler, puis jurer, pester et lâcher une bordée d' injures. Enfin, il s' ébroue et crache de l' eau avec bruit. Nous, qui sommes derrière, ne pouvons plus retenir nos éclats de rire. Quand Théo passe, j' observe attentivement la paroi pour grimper le plus vite possible et éviter d' être complètement trempé. Je me lance dans la chute d' eau. Tout va bien, mais voilà que je manque une prise... et me balance bientôt au bout de la corde au beau milieu de la cascade. L' eau descend lentement par le col le long du dos, des cuisses... et s' accumule dans les souliers. Lorsque j' arrive enfin en lieu sûr, mes amis m' ac avec une mine réjouie. Encore une longueur de corde sous une cascade, et nous voilà au bivouac supérieur de la Rampe, où nous installons notre camp. Loin au-dessous de nous, à Alpiglen, nous apercevons les lumières d' un camping. Avec ces habits mouillés, notre bivouac débute mal. C' est ainsi que nous passons la nuit en claquant des dents et en frissonnant.

Le matin du 7 août, c' est à moi de commencer la traversée du Névé de la Rampe. Une série de marches nous conduit à la Vire délitée et, par une fissure difficile et exposée, à la Traversée des dieux. Nous n' apercevons pas nos amis romands. Ils ont dû être retenus par la cascade de la Rampe que le froid nocturne a figée en redoutable cuirasse de glace.

La Traversée des dieux aurait bien mérité son nom, si la roche y était meilleure. Ce qui nous impressionne tous ici, c' est le vide s' ouvrant sous nos pieds et dans lequel plongent nos regards qui ne s' arrêtent que 1400 mètres plus bas, à la base de la gigantesque paroi.

Je m' élance alors pour la première longueur de corde sur Y Araignée, et me voici de nouveau terriblement menacé: il tombe continuellement des pierres, dont certaines me frappent sans pitié les mains et les épaules. La tête, heureusement, est protégée par le casque. Au milieu de cette pluie de cailloux, un bruit assourdissant me remplit tout à coup les oreilles. Je suis pris de panique, me plaque contre la glace pour me protéger et m' attends au pire... Ce n' est que lorsque le bruit diminue que j' ose lever la tête pour m' apercevoir que c' est un avion militaire qui, venant du flanc ouest, a passé tout près de la paroi. J' entends d' en bas un mot comme « miracle » ou « mirage », puis un grand rire.

Tôt dans la matinée, nous nous trouvons déjà au début de la Fissure de sortie. Nous sommes venus à bout de Y Araignée en trois quarts d' heu. Au fond, nous sommes surpris de la relative facilité de cette grimpée sur la glace. Notre cordée est maintenant bien rodée, et notre rythme est bon. Pas de comparaison avec le premier jour! « Samson » grimpe de nouveau en tête. La Fissure de sortie n' en finit plus: 14 longueurs de corde, en partie du Ve degré, avant d' atteindre le Névé sommital. Ce qui nous surprend surtout, ce sont les dimensions colossales de cette paroi.

La varappe me rappelle souvent la paroi NE du King dans les Engelhörner. Mais il y a quelque chose que celle-ci n' a pas: les chutes de pierres! Nous nous trouvons à deux cents mètres de l' a de la Mittellegi, et toujours les cailloux dégringolent. C' est incroyable! A l' arrêt suivant, Théo déclare, exaspéré:

- Je parie bien mille francs que je n' escaladerai plus jamais cette paroi!

Nous faisons chorus avec conviction.

Non sans ressentir une certaine fatigue, je prends la tête sur le Névé sommital pour la dernière étape. C' est avec un merveilleux sentiment de soulagement que nous nous approchons de l' arête de la Mittellegi. Nous la suivons et nous arrivons au sommet de l' Eiger à 15 h. 30. Nous sommes heureux et fiers d' avoir réussi cette ascension, mais nous ne pouvons rien dire de plus pour le moment: nous sommes trop épuisés.

A la question: Qu' y a-t-il de particulier dans cette ascension? je peux répondre ceci:

La paroi nord de l' Eiger est une aventure de toute première classe, mais, il faut le reconnaître, non dépourvue de risques. Il faut surtout éviter de se demander si une telle ascension est sensée ou non.

Il est certain qu' il existe des sommets moins dangereux. Mais c' est une sensation extraordinaire que de se tenir sur ce sommet après en avoir gravi la paroi nord et s' être vaincu soimême.

( Traduit de l' allemand par Annelise Brocard )

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