Première ascension hivernale de la paroi sud du Tinzenhorn

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Ueli Gantenbein, guide, Davos

Ce soir, la pleine lune nous est particulièrement précieuse: elle facilite grandement notre montée de Filisur à la cabana Ela. Nous sommes lourdement charges, mais c' est de bonne humeur que nous franchissons, vers Io heures du soir, le seuil familier de la cabane.

Qu' est qui peut bien nous attirer là-haut -en plein hiver, par ce grand froid — juste avant Noël? Nous autres guides, n' avons pas eu assez de travail durant fete écoulé? Nous avons gravi de nombreux sommets et avons joui de la montagne sous toutes ses faces. Que nous faut-il donc de plus? Or, cette fois, il s' agit de quelque chose de tout à fait nouveau: demain, premier jour de l' hiver, nous avons le projet, Andreas et moi, de monter au Tinzenhorn par la paroi sud. Journellement, ou presque, nous voyons cette * Ascension réussie, le 21 décembre 1972, par les guides Ueli Gantenbein et Andreas Scherrer, de Davos.

paroi qui domine Davos. Sa silhouette gothique l' a fait surnommer le Cervin de l' Albula. Pour autant que nous le sachions, cette paroi sud, extrêmement abrupte sur le côté qui domine Oberhalbstein, n' a jamais été gravie en hiver. Et la pensée que nous allons la faire en première hivernale lui donne un attrait tout particulier.

Dehors, un froid glacial, un clair de lune merveilleux. A l' intérieur de la cabane, le thermomètre monte péniblement au-dessus de zéro degré. Après avoir avalé une soupe nourrissante, nous nous couchons tôt, car il nous faudra être en pleine forme le lendemain. Nous espérons réaliser notre projet en une journée, sans bivouac.

Les premiers rayons du soleil illuminent déjà les sommets tout autour lorsque, à l' Orgelpass, nous examinons, encore une fois, l' itinéraire que nous avons choisi. L' inclinaison de cette face nous impressionne, mais les conditions, tout comme le temps, sont parfaites. Nous pouvons donc « nous mettre au travail » immédiatement.

Il n' est pas nécessaire de s' encorder pour la partie inférieure. Un chaos de rochers, révélateur d' éboulements récents au cours de la belle saison, nous offre des passages assez faciles, alternant avec des couloirs de neige. Puis la pente devient de plus en plus inclinée. Nous nous encordons, suspendons mousquetons et pitons à nos baudriers, mettons nos casques de protection, et passons à l' attaque. De palier en palier, nous prenons rapidement de la hauteur. Le coup d' œil sur Oberhalbstein, à nos pieds, est impressionnant. Avec l' altitude, les passages exposés et délicats deviennent de plus en plus fréquents.

Arrivés au haut d' un pilier, nous étudions une fois de plus notre parcours. D' après la photographie à laquelle nous avons recours pour nous orienter, nous devrions atteindre bientôt un passage qui oblique vers la gauche. Nous y arrivons par une vire enneigée. Nous bifurquons alors horizontalement et atteignons aisément une place en pleine paroi où nous pouvons bien nous assurer. Absolument verticale, très impressionnante, la roche prend une couleur gris-jaune. Nous nous demandons si nous sommes vraiment sur le bon chemin. Par une vire extrêmement étroite, nous avançons très prudemment et réussissons à traverser la paroi. Très, très inquiétants, les derniers mètres de corde: on aperçoit, entre ses deux pieds, le bas de la paroi, quelque deux cent cinquante mètres plus bas. Et de nouveau, nous cherchons le meilleur itinéraire pour continuer notre ascension, quand, à sa grande surprise, Andreas découvre, dans une anfractuosité, le livre de passages dans lequel nous inscrivons notre « première » hivernale.

Nous savons désormais que nous sommes sur la bonne route, c' est rassurant. Nous profitons de cet endroit relativement confortable pour nous reposer un instant et pour avaler quelque chose. Nous ne pouvons nous lasser de la vue exceptionnelle qui s' offre à nos yeux: au premier plan, le Piz Ela, puis, au-delà de la Bernina et du Piz Badile, dans le lointain, les géants glacés des Alpes valaisannes et de l' Oberland bernois.

Mais, si nous voulons atteindre le sommet aujourd'hui, et redescendre encore à la maison, il nous faut continuer. Délicieuse varappe, puis une cassure dans le rocher gris-beige, et nous arrivons à une nouvelle traversée de la paroi. Comme il s' agit d' une varappe plus difficile, le sac nous semble plus encombrant. Mais le plaisir de nous élever rapidement nous éperonne, et bientôt, nous arrivons à l' arête sommitale. Les flancs nord et est de la montagne sont déjà plongés dans l' ombre, quand nous atteignons le sommet. Nous nous abandonnons à la joie de notre succès. Là, proche à le toucher, se dresse le colosse rocheux du Piz Ela, qui brille des derniers rayons du soleil de cette claire journée de décembre. La-bas, à l' ouest, la silhouette très nette du Mont Rose. A l' est, la merveilleuse pyramide du Piz Linard. La vallée de Davos, encore au soleil, s' allonge à nos pieds. Andreas laisse éclater sa joie; à cette saison, nous sommes vraiment seuls sur ces hauteurs. Pendant que nous mangeons quelque chose, Andreas me rappelle les « premières » hivernales que nous avons réussies, les années précédentes. Nous les distinguons toutes, d' ici: le Weisshorn, le Rothorn de Zinal, le Finsteraarhorn. Si la montagne que nous venons de gravir aujourd'hui est moins connue, elle n' en est pas moins intéressante.

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