Première ascension hivernale de l'Aiguille Verte par le couloir Cordier

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Maurice Michellod, guide. Le Châtelard

Durant l' été 71, j' avais réussi, avec mes amis Michel et Yvette Vaucher, l' ascension de la face nord du Triolet où je pris confiance et goût pour ce genre de course que j' avais plutôt délaissé auparavant. Au début de l' hiver, je rencontrai mon camarade Daniel Troillet, et la discussion s' engagea sur des projets d' hivernales. Je lui proposai l' Aiguille Verte par le couloir Cordier et nous fûmes tout de suite d' accord. Le Cordier avait été parcouru par deux Français jusqu' au Col du Nant Blanc, mais ils avaient dû abandonner, vraisemblablement devant le mauvais temps 2.

C' est ainsi que, le 19 janvier au matin, nous arrivons aux Grands Montets par une cabine spéciale, organisée pour la circonstance. Après avoir traversé une partie du Glacier des 1 j Nous publions, à nouveau, cet intéressant article qui, au moment de la mise en pages du numéro trimestriel de décembre 1972 des Alpes, a malheureusement été amputé d' une colonne entière, ( réd. ) La première ascension hivernale de l' Aiguille Verte par le Couloir Cordier a été réalisée, les 19, 20 et 21 janvier 1972, par les guides du Bureau de laFouly: Maurice Michellod et Daniel Troillet.

2 F. Braize et J.L. Urquizar ( 13-14 mars 1971 ) qui sont redescendus par l' Eperon nord de la Pointe de Ségogne ( Réd. )..

Nous redescendons par l' itinéraire normal, c'est-à-dire le plus facile, jusqu' à l' endroit où nous avons déposé nos skis, au pied de la paroi est. Les rochers sont recouverts de neige poudreuse. Trois heures plus tard, après une délicate descente à ski de nuit, nous nous retrouvons à Filisur, notre point de départ. Satisfaits... et tout vibrants de l' espoir de recommencer bientôt une course aussi formidable.

Rognons, nous nous trouvons à la base du couloir Cordier; la matinée est déjà bien avancée, il est 10 h 30.

Le Cordier est en glace vive, de bas en haut, et, sous le sommet, d' impressionnants séracs ( danger particulier de cette course ) semblent nous regarder d' un mauvais œil. Nous nous rassurons en constatant qu' à la base du couloir aucun sérac n' est récemment tombé.

Au début, le couloir est peu incliné, et nous montons ensemble en mettant quelques vis. Assez vite, la pente se redresse, et il faut faire des relais. Chacun à son tour prend la tête de la cordée. La pentt est invariablement en glace vive très fragile ( seules sont utilisables des vis tubulaires qui ont la particularité, quand on les visse, de faire sortir la glace par leur sommet, mais l' inconvénient qu' on doit les réchauffer pour les vider; les longues vis fines se sont révélées très efficaces ). Les longueurs de corde se suivent et nous montons sans tailler, uniquement sur les pointes antérieures. Etant donné que nous avons de gros sacs, nos jambes sont mises à rude épreuve.

L' après touche à sa fin et, après un mur très incliné, qui dépasse 60 degrés sur 80 mètres, nous apercevons, dans un contrefort du couloir, Aiguille d' Argentière sud du Plateau: voie du dièdre central, réalisée le 2g août iffj2 2 Aiguille d' Argentière: face sud du Plateau; les deux grimpeurs peu avant le bivouac ig66; à droite: le feuillet Photos François Cornuet, Paris un coin qui, dégagé de sa neige, pourrait nous procurer un emplacement de bivouac convenable. Une traversée ascendante de trente mètres nous y mène, et nous préparons le premier bivouac. Après un frugal repas, nous nous installons tant bien que mal pour la nuit. Entre deux tasses de café, nous observons le ciel magnifiquement étoile qui semble nous annoncer du beau temps. Nous parlons de la marche à suivre pour le lendemain, et Daniel, qui a laissé tomber son poignard à glace au cours de cette première journée, propose que je garde la tête de cordée avec un sac plus léger, ce que j' ac avec joie.

Au petit matin, après le petit déjeuner, c' est le départ. Une traversée descendante de trente mètres en terrain mixte nous ramène dans le couloir. Quelques longueurs ( 50 degrés ) nous conduisent dans une zone de terrain mixte assez délicate; Daniel prend la tête pour ce passage, le relais étant inexistant. Après une trentaine de mètres, il peut enfin placer une vis. Ouf!... Je reprends la tête de cordée et, après deux longueurs de corde, le couloir fait un coude, et nous apercevons enfin le Col du Nant Blanc dont nous sommes encore séparés par cent cinquante mètres de glace très raide et toujours aussi vive.

Souvent le simple fait de planter le poignard à glace fait partir une plaque dure qui, inévitablement, tombe sur mes pieds, retenus sur ce miroir seulement par les deux pointes antérieures. C' est assez inconfortable... Je taille les vingt derniers mètres, mes mollets étant à la limite de la crampe. Ce col tant désiré est là, sous mes pieds, et je peux enfin faire un relais bien assis sur une pierre, ce qui n' est pas désagréable!... Je fais immédiatement venir Daniel qui est sûrement impatient de partager mon confort. Il est 16 h 30.

Un vague rayon de soleil illumine la face nord des Drus toute proche, mais plutôt lugubre: toute plâtrée de neige et de glace. A l' aide de la pelle, nous coupons des blocs de neige pour en faire une enceinte sur laquelle nous tendrons notre toile de bivouac. Le travail est ter- 134 miné à la tombée de la nuit. A l' ouest, de grandes barres de nuages noirs nous inquiètent. La deuxième longue nuit se passe à masser nos pieds menacés de gelures. Le toit de notre semi-iglou tient bon, malgré le vent d' ouest qui ne fera, heureusement, pas changer le temps.

Le matin, en faisant nos sacs, par un malheureux et presque dramatique hasard, notre dernière cartouche de gaz quitte le réchaud et se vide complètement dans le sac de Daniel, nous empestant à nous donner la nausée. Daniel part à l' attaque de l' interminable calotte de l' Ai Verte; les conditions sont complètement différentes. Il y a de la neige en quantité, et les risques de glissement de planches de neige sont énormes. Je suis Daniel presque à l' odeur, ce damné gaz nous accompagnant pendant plus d' une heure. Les longueurs de corde se suivent, et la trace devient une véritable tranchée. Durant bien des longueurs, nous avons de la neige jusqu' aux hanches. Tous les quatre ou cinq pas, il faut reprendre haleine, car nous sommes complètement essoufflés; et nous devons manger de la neige pour apaiser un peu notre soif. Chacun à son tour prend la tête de la cordée. L' assurage est presque inexistant, la seule possibilité étant de mettre des vis dans les séracs que nous contournons. Si le sérac avait la fâcheuse idée de partir, je crois bien que nous partirions avec lui!... Il faut chercher son chemin avec la crainte d' arriver sous un mur infranchissable. Nous aimerions nous remonter le moral en apercevant le sommet, mais toujours rien... Cette montée en zigzag n' en finit plus. L' avance est très lente et horriblement pénible, les jambes semblent vouloir nous abandonner. Après bien des efforts, nous arrivons sous une grande barre de séracs que nous devons éviter par la gauche. Daniel m' assurant de son mieux, je commence une traversée très exposée dans une glace vive inclinée à plus de Go degrés. Je pose deux vis dans la traversée, descends quelques mètres et, à l' aide d' un petit pendule, prends pied sur une pente de neige très compacte, mais qui ne m' inspire pas du tout

La Statue

-

1 M

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à

3 Aiguille d' Argentière. Face sud du Plateau. Vue prise du Relais ro, au-dessus du passage-clé. Immédiatement au-dessous du grimpeur: le feuillet Photo Roland Ravanel, Argentière En haut: Pilier est du Gross Grünhorn. Première ascension hivernale.Vue prise du Col Agassiz Au premier plan: le glacier de Fiesch. A l' arrière plan, à gauche: l' Aletschhorn Photo Andreas Scherrer, Davos En bas: Tinzenhorn - Face sud ( région de l' Albula ). Première ascension hivernale Photo Stefan Reiss, Davos confiance. Je monte encore trente mètres et fais venir Daniel qui aura la partie encore plus difficile que moi: il devra récupérer les vis sans pouvoir penduler comme je l' ai fait, le relais ne valant rien. Après bien des acrobaties, il arrive à son tour et continue immédiatement vers des lieux plus hospitaliers. Ce fut un des secteurs les plus dangereux: l' assurage était nul, la couche de neige dangereusement épaisse, et un vide de huit cents mètres nous séparait de la base de la face. Daniel arrive sur un faux plat, et je monte sans plus attendre, pressé de quitter ce piège. Enfin la pente s' adoucit, et nous apercevons le sommet. Cette vue si impatiemment attendue aurait dû nous insuffler de nouvelles forces et nous envahir de joie. Eh bien, non! Nous avons trop souffert, nous sommes trop fatigués pour pouvoir éprouver du plaisir. Quatre pénibles longueurs nous séparent encore du but. Il souffle, et des bancs de brouillard masquent tout le glacier d' Argentière. L' incertitude du lendemain nous envahit. Daniel fait les derniers quarante mètres; je le rejoins sur l' arête, et nous débouchons à vingt mètres du sommet ( 4121 m ). Nous nous félicitons chaleureusement de cette belle victoire, mais nous osons à peine y croire: nous l' avons trop attendue.

Nous n' avons rien mangé ni bu de la journée, si ce n' est de la neige. Une soif horrible nous brûle la gorge, mais il faudra encore attendre une trentaine d' heures pour l' apaiser.

Il est 16 h 30, et nous décidons de bivouaquer au sommet, ce sera plus confortable. Pelle en mains, à tour de rôle, nous creusons une caverne dans la neige. Après quarante minutes de travail, nous pouvons y tenir tous les deux. Le froid est très vif, nos pieds et nos mains gèlent, et il faut pour la xième fois se taper, se masser les membres pour retrouver sa circulation. Nous nous enfermons dans notre caverne en rebouchant l' entrée, et commence une troisième et interminable nuit ( treize heures ) sans nourriture, sans boisson et sans sommeil. Tous nos habits sont remplis d' hu. La température intérieure les fait dégeler un peu, et nous avons l' impression d' être dans un bain glacé. Des goûts de luxe parcourent mon esprit: j' aimerais bien me retrouver devant un steak débordant une assiette ensevelie sous une avalanche de pommes frites, tout ça arrosé d' un bon vin rouge, puis aller dormir dans un lit bien douillet! Il faut bien rêver un peu, ça aide à passer ces si longues nuits!

Quittons ces rêves de « terriens » pour revenir à la réalité, qui est beaucoup moins euphorique. Un seul souci hante notre esprit: si la neige venait à tomber, le couloir Whymper serait inutilisable pour la descente et nous devrions encore gravir l' Eperon de la Grande Rocheuse pour redescendre par son arête.

Il est 6 heures lorsque nous crevons la porte de notre caverne. Il n' a heureusement pas neigé; une demi-heure plus tard, nous repartons déjà, pressés d' en finir. Après deux longeurs de corde sur l' arête sommitale nous apercevons, huit cents mètres plus bas, deux petits points noirs sur le glacier de Talèfre; ils sont à l' attaque du Whymper. Malgré son éloignement, cette présence insolite nous fut d' un précieux réconfort au matin de notre quatrième journée, d' autant plus que notre imagination allait bon train!

Trois rappels nous déposent dans le couloir Whymper qui, heureusement, est en bonnes conditions pour la descente. Nous nous assurons mutuellement et, après de longues heures, nous arrivons au-dessus de la rimaye, que nous passons en rappel. Nous prenons enfin pied sur ce glacier après lequel nous soupirons depuis ce matin. Très fatigués, mais aussi très heureux et satisfaits, nous pouvons enfin nous relâcher un moment. Il semble que tout d' un coup nous soyons devenus plus légers. La tension nerveuse fait place à une certaine béatitude.

Après une heure de pause, nous prenons la direction du refuge du Couvercle, profitant de la trace laissée par ces deux Français, venus au pied du Whymper. La descente du glacier est un vrai labyrinthe, il y a tant de crevasses à contourner que le chemin à parcourir se multiplie presque par deux. A un certain moment, l' une d' entre elles nous demande à nouveau toute notre attention. Une large crevasse, profonde de quarante mètres, n' est franchissable que par un pont très étroit et très mince, posé là presque par miracle. L' un après l' autre, à quatre pattes, nous franchissons ce fragile passage, retenant notre respiration pour nous faire plus légers. Même assurés, une chute de cinq mètres dans ce vide béant serait pour le moins mal venue dans l' état de fatigue où nous nous trou- vons. Heureusement pour nous, le pont, si mince fût-il, tint bon.

La nuit est déjà tombée depuis plus d' une heure quand nous arrivons au vieux refuge du Couvercle. Les deux Français ont de la nourriture et du gaz en suffisance et nous disent:

- Nous en avons assez, et vous pouvez vous servir...

On les embrasserait! Quel cadeau royal!

Nous avalons des litres de café, de thé, de bouillon, jusqu' à une heure avancée. Quel réconfort de pouvoir parler avec des amis après quatre jours de lutte, d' isolement et de tension nerveuse presque surhumaine.

Le lendemain, la descente vers la vallée s' effec sans histoire, si ce n' est qu' il faut encore faire très attention jusqu' à la Mer de Glace; les échelles du chemin d' été sont remplies de neige et de glace, nous obligeant à les dégager pour nous assurer; nous faisons des longueurs de vingt mètres. Un dernier rappel nous dépose sur le glacier.

Après avoir coupé dix mètres de corde dans une de quarante que nous abandonnons ( elle est mal en point ), nous descendons la Mer de Glace en nous assurant. Les gros dangers étant derrière nous, ce n' est pas le moment de tomber bêtement dans une crevasse.

A 14 heures nous arrivons dans la vallée, très fatigués, mais si heureux de cette conquête. Le moral est de nouveau au beau fixe.

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