Quelques ascensions dans l'ouest des Etats-Unis

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Jean Sesiano, Geneve

Le système montagneux de l' ouest des Etats-Unis peut se décomposer de la facon suivante: la chaîne des Cascades, ( Cascade Range ) d' une longueur d' environ 1000 kilomètres, s' étendant du Lassen Peak ( 3240 m ) en Californie, extrémité nord de la Sierra Nevada, jusqu' au Canada, dans la province de Colombie britannique, en ayant traverse les Etats d' Oregon et de Washington. La chaîne est orientée du nord-est au sud-ouest et elle court parallèlement au Pacifique, à environ 200 km de la cote; elle tire son nom des nombreuses et grandes cascades que fait la rivière Columbia qui l' a entaillée profondément lors de son écoulement vers le Pacifique.

Beaucoup de ses pics sont couverts de neige et de glaciers en permanence, et une grande partie d' entre eux sont des volcans plus ou moins actifs. D' anciennes glaciations y ont laisse de nombreux lacs. Le point culminant est le Mont Rainier, dans l' Etat de Washington, au sud-est de Seattle, d' une altitude de 4392 mètres, troisième sommet du pays, en dehors de PAlaska. C' est au sud de cette chaîne que se trouve, à 2000 mètres d' altitu, le fameux Crater Lake, lac parfaitement circulaire d' un diamètre de 9 km, profond de 600 mètres et d' une couleur bleue remarquable, resul-tant de l' effondrement d' un volcan prehistorique.

Au sud des Cascades s' élève la puissante et granitique Sierra Nevada, d' axe approximatif nord-sud, s' étendant sur une longueur de 850 km qu' à la frontière mexicaine. De nombreux déserts et notamment Death Valley, la Vallée de la Mort ( plus de 500 à l' ombre en été ), se trouvent immédiatement à Pest de cette chaîne qui bloque presque totalement l' humidité venant du Pacifique, ce qui donne naissance à d' abondantes forets sur ses flancs ouest ( les sequoias géants entre autres ). Le célèbre parc national de Yosemite se trouve dans la partie nord de la chaîne, et le granit s' y présente sous forme de gigantesques domes, de falaises verticales et d' immenses monolithes comme El Capitan ( paroi de 1100 mètres de hauteur ).

En général, les flancs ouest de la Sierra s' élèvent régulièrement, alors que les flancs est tombent abruptement. Le point culminant de la chaîne ( et des USA, PAlaska mis à part ) est le Mont Whitney ( 4419 m ). Les glaciers des flancs nord-est sont fort etioles et peu nombreux, la neige disparaissant en été meme sur les plus hauts sommets.

A Test de ces deux chaines se trouvent les Montagnes Rocheuses ( Rocky Mountains ), énorme système dont les cretes forment la ligne de séparation des eaux du continent nord-américain, et qui s' étendent du Mexique jusqu' aux frontières de l' Alaska, traversant également tout le Canada. Elles se composent de nombreuses chaines, fruits de plissements successifs, et on y trouve une grande variété de roches, du granit au calcaire en passant par les laves volcaniques. Le point culminant - et second des USA - est le Mont Elbert ( 4399 m ), au Colorado. A l' ouest de la chaîne principale, dans l' Etat du Whyoming, se dresse un groupe de fiers sommets, les Tetons, qui présentent probablement pour l' alpiniste le plus d' attrait dans le pays. Ils culminent avec le Grand Teton ( 4196 m ) dont la première ascension ne remonte qu' à 1898, et supportent quelques glaciers.

La chaîne s' élève brutalement à Test et domine de plus de 2200 mètres une large et plate vallée occupée par de nombreux lacs. Les roches cristallines forment la majeure partie de l' édifice, mais cà et là des restes de couvertures sédimentaires subsistent. Le célèbre parc national de Yellowstone constitue la frontière nord du parc national des Grands Tetons.

Mon but était de faire l' ascension d' au moins un sommet de chacune de ces principales chaines, afin de me faire une idée des caractéristiques de chacune d' entre elles: la limite des neiges permanentes ( glaciers ) sera par exemple très différente dans la Sierra Nevada et les Cascades, ainsi que la nature du rocher, les conditions météorologiques, etc.

Dans la Sierra, c' est le Mont Whitney que je choisis.

Une confortable route toute nouvelle quitte Lone Pine, à Fest de la Sierra et dirige le touriste sur Whitney Portal, à 2550 mètres; la première difficulté de la course est de trouver une place de parc parmi les innombrables véhicules qui ont envahi les lieux. Il est vrai que cet endroit est réputé pour sa fraîcheur aussi bien parmi les Cali- forniens que parmi les visiteurs venant de Fest du pays. En outre, les pecheurs ont entendu parler de ce coin à truites et, pour les amateurs de longues randonnées, c' est un des principaux points de jonction de la « Piste de la Crete Pacifique » ( Pacific Crest Trail ), qui leur permettra, s' ils en ont le temps et le courage, de suivre la ligne de faite des chaines jusqu' au nord du pays, c' est 2200 km à vol d' oiseau, de la frontière mexicaine à celle du Canada.

II est 7 heures du matin, ce jeudi 29 juillet, lorsque mon cousin David et moi attaquons la pente. Attaquer est en fait un bien grand mot: nous venons d' apprendre que le sentier a été aménagé sur toute sa longueur jusqu' au sommet ( c.ä-d. r 16 km ), de telle fagon que des chevaux puissent hisser le touriste qui, à défaut de jambes, possède des écus ( 50 dollars ), et c' est un large chemin qui s' élève dans la foret de pins par de longs et combien fastidieux lacets.

C' est une foret nationale, aussi est-il interdit de créer des « raccourcis », et des écriteaux sont là pour ramener sur le droit chemin la brebis égarée. De chaque cöte de l' étroite vallée dans laquelle nous montons s' élèvent des parois de granit que le temps a fort malmenées: le rocher solide et propre des Aiguilles de Chamonix est, hélas! très loin d' ici!

La limite des arbres est à 3300 mètres environ, et c' est avec regret que nous voyons disparaître nos derniers protecteurs contre un soleil qui commence à taper fort dans cet amphitheätre blanc. Un peu plus haut, nous laissons à notre gauche le Lac Consultation, lac de moraine dans lequel viennent encore baigner quelques neves.

Cä et là, des campeurs ont monte leur tente, mais après avoir düment informe les Rangers, ( police des parcs ) de leur itinéraire, et de l' endroit on ils comptent camper, et après avoir recu Pautorisation écrite de faire un feu. Cette formalité est requise, sous peine d' amende, de tous ceux qui comptent faire du camping hors des places officielles et tenter une ascension.

Une longue pente d' éboulis nous amene enfin au « Trail Crest Pass », à 4273 mètres, sur la crete de la Sierra. De l' autre cote, le flanc ouest descend abruptement sur un plateau en pente parsemé de lacs, qui s' en va doucement vers les forets de sequoias. En effet, c' est ici la frontière du parc national des Sequoias.

II ne nous reste plus qu' à longer une crete fort dentelée dont une épaule plus volumineuse que les autres forme le Mont Whitney. Le chemin est toujours aussi bon et assez large pour permettre la marche à deux de front. C' est une immense caillasse de granit délité qui nous tient compagnie jusqu' au sommet, où nous arrivons à 16 heures.

A Test et au nord, ce sont deux à-pics de plusieurs centaines de mètres, formes de moellons empilés les uns sur les autres, un équilibre précaire; plusieurs voies y ont été ouvertes! Vers le sud se dirige la crete d' où nous venons, et, à l' ouest, des pentes d' éboulis moyennement rapides, puis des roches moutonnées descendent vers les Sequoias.

Une bätisse de pierre, édifiée à l' origine pour le service géodésique, est partagée maintenant entre un depöt de secours pour les Rangers et une section ouverte à tout vent et très humide où s' entassent durant la période des ascensions toute une bande de hippies plus ou moins reluisants.

Nous préférons le grand air pur et, à l' instar de plusieurs autres touristes, car il ne semble pas y avoir d' alpinistes parmi les 30 personnes au sommet, nous edifions une sorte de tombeau qui nous permettra d' enterrer notre fatigue durant la nuit. D' abondantes averses tombent à l' ouest ( l' humidité venant du Pacifique ), mais il n' y a que quelques gouttes qui parviennent jusqu' à nous, et c' est dans un déluge de couleurs que se noie le soleil.

Nous nous partageons parcimonieusement les quelques gouttes de liquide qui nous reste, car il n' y a plus trace de neige dans les environs et aucune source. Il ne faut pas oublier que la Sierra est passablement au sud, que la neige y disparait vite et, avec elle, l' eau si précieuse, d' où cette impression de sécheresse au-dessus de 3500 mètres. La nuit est relativement confortable, ce qui ne m' em peche pas de consulter fréquemment le thermomètre qui descendra péniblement jusqu' à zéro degré. Il est vrai que, le jour précédent, nous avions subi une température de 50 degrés dans la Vallée de la Mort, et que le contraste est quand meme frappant.

A six heures du matin, le soleil se lève au-dessus de l' Etat du Nevada. Vite, quelques photos, un panorama surmonté d' un ciel sans un nuage, et c' est la descente sans interet, durant laquelle nous croisons un grand nombre de touristes qui s' en vont faire leur pèlerinage au pointculminant des USA. Cinq heures plus tard, nous sommes de retour à la voiture, prets à poursuivre notre voyage vers le nord.

Le 4 aoüt, après avoir traverse le parc national de Yosemite et nous etre mesures ( du regard !) avec El Capitan, après avoir visite San Francisco, la cote du Pacifique et son parc national des Redwood, de l' espèce des Sequoias, mais atteignant une plus grande hauteur que ceux de la Sierra, puis après avoir admiré Crater Lake dans l' Etat d' Oregon, nous arrivons en vue du Mont Hood ( 3427 m ), volcan au cöne très symétrique, dans la chaine des Cascades. C' est au début de cette année ( 1971 ) que le Valaisan Sylvain Saudan est descendu à ski son très abrupt flanc est.

La route nous amène à Timberline Lodge ( littéralement: Auberge de la limite des forets ) ä 1830 metres, bätisse tres massive dont l' interieur est tapisse d' enormes poutres. C' est une Station de ski ä la mode avec quelques remonte-pentes et des snow-cats, qui hissent les skieurs jusqu' ä pres de 3000 metres. De longs neves permanents descendent sur les flancs sud jusqu' aux abords de l' hotel et, bien qu' ils offrent de la « soupe » en ete, ils permettent ä quelques fanatiques de s' entrainer toute l' annee.

Le soir, un vent violent se leve et des masses de brouillard deferlent sur nous; meme la pleine lune ne tarde pas ä etre submergee.

Diane ä 1 h 15; je partirai seul, car David n' a ni crampons, ni piolet. De toute facon, la voie nor- male - les pentes sud dominant l' auberge - ne présente pas de dangers. Le ciel est totalement dégagé, et la nappe de brouillard s' est maintenant ramassée au fond de la vallée. Et c' est une montée monotone le long d' un névé, sur une moraine de débris volcaniques. A 3000 mètres, la pente se redresse, alors que je pénètre dans le cratère proprement dit dont la paroi sud s' est écroulée dans la vallée, formant les pentes que je viens de remonter. La clarté de la lune tire de plus en plus sur le jaune, comme elle s' apprete à se coucher. Il est environ quatre heures et rien n' annonce encore quoi que ce soit à Test, qui m' est du reste cache.

Je m' assieds un moment pour me reposer et m' équiper avec piolet et crampons. La voie m' a été indiquée d' en bas, mais je n' aurai pas à la découvrir, car il y a suffisamment de traces pour me guider. Je laisse à ma gauche Hot Rocks ( Roches chaudes ), d' où s' échappent encore des jets de vapeurs sulfureuses, j' arrive sur une selle et, pour contourner une crevasse et la rimaye, je passe à droite sur le bord d' un couloir qui s' élève sous la crete sommitale. La montée en crampons est aisée, car la neige est gelee.

Le jour est apparu juste à temps pour cette partie un peu plus delicate de l' ascension. Le couloir franchit un goulet, puis s' evase et atteint le sommet par de larges pentes de pierrailles.

II est six heures et, quelques minutes plus tard, le soleil vient me rejoindre; mais un vent violent est de la partie et je suis transperce.

La vue sur la face nord-est est impressionnante: plusieurs glaciers terriblement fractures descendent jusque dans les forets, et les pentes sont bien plus raides qu' au sud. Au nord, les monts Adams ( 3813 m ) et Rainier ( 4392 m ) et, au sud, le mont Jefferson ( 3252 m ) sont tous des volcans recouverts de neige et de glaciers.

L' Etat d' Oregon, dont le point culminant est sous mes pieds, est en grande partie recouvert de brouillard. Au-dessus, le temps est splendide. Sur la crete, les restes d' une hutte sont visibles: des cäbles et quelques troncs, tout le reste ayant ete balaye par les violentes tempetes venant du Pacifique.

Soixante minutes plus tard, je quitte le sommet, puis musarde 200 mètres plus bas autour des ema-nations sulfureuses: la roche y est trop chaude, et le glacier ne peut subsister à cet endroit. Légèrement plus bas, dans le couloir, un gros éboulement se produit en ce moment: ces parois de matériaux volcaniques sont le plus souvent croulantes et impropres ä l' escalade.

La descente se déroule sans histoire. Je croise trois alpinistes qui montent et ne vont pas tarder à goüter la « soupe ». A neuf heures, j' atteins Timberline Lodge, alors que des nuages de convection commencent déjà à me voiler le sommet, et vais completer düment la fiche d' ascension requise par les Rangers.

A 150 km au nord du Mont Hood s' élève le puissant cöne volcanique du Mont Rainier. Aux yeux des Américains, il occupe un peu la place que s' est attribuée le Mont Blanc dans les Alpes: c' est un colosse à l' aspect débonnaire et majestueux, habillé en permanence d' une ample cape blanche; mais qu' il se fache et c' est le drame: les tempetes venant du Pacifique, 50 km au nord-ouest, y sont très violentes, et sa tete est le plus souvent perdue dans les nuées. A Paltitude de 1500 mètres, ce sont en général 8 mètres de neige qui tombent chaque hiver. Ces abondantes précipitations contribuent à l' alimentation des onze glaciers principaux rayonnant du sommet et descendant jusqu' à l' altitude de 1200 metres.

De nombreuses voies ont été ouvertes de tous cotes, mais la normale part de Paradise Inn ( Auberge du Paradis ), à 1650 mètres, sur un replat des flancs sud, où se trouve également la direction de ce parc national ( poste de Rangers, bureau de guides, centre éducatif, restaurant, etc. ) Sur les bords de l' imposante place de parc à voitures s' élèvent encore des murs de neige de deux mètres. Nous sommes le 7 aoüt: à 13 heures, David et moi nous nous mettons en route pour gagner le camp Muir, à 3000 mètres. Fort heureu- sement, le flot des touristes est inversement proportionnel à l' altitude, et lorsqu' on atteint les névés permanents ( appelés Paradise Glacier ) à 2200 mètres, il n' y a plus qu' un certain nombre de points jetés au hasard sur cette grande pente de neige qui s' en va à l' assaut d' un éperon abritant le camp.

Toutes les techniques sont bonnes: certains s' élèvent de 50 mètres d' un pas rapide et mécanique, s' arretent, au bord de l' apoplexie, laissent calmer soufflet et pompe, puis recommencent. D' autre musardent, s' arretent continuellement et contemplent sans se lasser le remarquable panorama qui nous entoure. On peut les comprendre, car ils viennent peut-etre des plaines du Texas on une eminence de 50 mètres fait figure de montagne et ou la neige, timide, blanchit le sol une fois tous les dix ans. De temps à autre, une chute de séracs se produit à notre gauche, sur le glacier de Nisqually, par endroits très accidente.

Vers 17 heures, nous arrivons en vue d' une selle, à la base d' un éperon. Quelques bätisses s' y pressent, dont la cabane d' un Ranger qui y réside en permanence et dont la mission est de controler l' équipement, les capacités et l' horaire des grimpeurs qui projettent l' ascension. Tous les grimpeurs doivent s' inscrire à Paradise Inn avant d' at la montée et, comme nous avons négligé cette formalité, il se häte de transmettre nos noms par radio à la base pendant que je remplis une carte aux multiples questions. L' ascension est refusée par exemple à celui qui n' a pas sa cordelette et ses prusiks avec lui, ainsi qu' au solitaire qui, s' il tente néanmoins l' ascension, se verra gratifier par les Rangers à son retour ( s' il a échappé aux nombreuses crevasses ) d' une plantureuse addition de 400 francs environ!

Le refuge se compose d' une grande chambre remplie de couchettes sur deux étages, soit environ 50 places dont il reste heureusement quel-ques-unes de libres. Il n' y a ni couvertures, ni oreillers. La cuisine se fait en plein air. Je ne résiste pas à l' envie de mentionner un petit cabanon anonyme, au milieu du camp, devant lequel je passe et repasse plusieurs fois sans que mon attention soit mise en éveil par quoi que ce soit, jusqu' à ce qu' on me signale qu' il s' agit des toilettes: c' est un pavillon fourni par la US Navy, éclaire au butagaz et d' une propreté impeccable. Une épuration immédiate s' y fait, si bien qu' aucun déchet solide ne quitte le cabanon et que les eaux... usées qui s' en écoulent sont presque potables. Voilà qui contraste singulièrement avec les endroits homonymes de nos cabanes européennes qui sont décelables à grande distance, meme avec un rhume carabine!

Le temps est superbe et l' ascension du lendemain promet d' etre réussie, à condition que je trouve un partenaire, car David, sans équipement adéquat, va m' attendre ici.

Je prospecte un peu parmi les candidats au sommet et découvre deux jeunes gens et une fille de Portland ( Oregon ) qui acceptent de me prendre. Un de ceux-là a déjà fait l' ascension, et ils m' ont l' air sérieux. Réciproquement, le fait de dire que l'on est Suisse est une excellente référence alpine aux USA, meme si tous les Helvètes ne naissent pas crampons aux pieds.

La diane, à 3 h 30, me semble un peu tardive, mais mes compagnons ne veulent pas avoir dans les jambes les quarante touristes, la plupart inexpérimentés, qui, partis à i heure avec des guides, ont payé 50 dollars pour l' ascension.

Nous traversons de flanc le glacier de Cowlitz, puis remontant l' éboulis au pied de Cathedral Rocks, débouchons sur le glacier de Ingraham que nous allons suivre jusqu' au sommet. Nous sommes maintenant sur le flanc est du Mont Rainier.

A 3800 mètres, le souffle fait défaut à notre compagne, et celui des garcons qui a déjà fait le sommet restera ici avec elle jusqu' à notre retour. Le soleil est apparu, ainsi que des nuées qui s' ac aux pentes supérieures. Nous croisons plusieurs groupes qui redescendent, incapables de franchir une énorme crevasse qui s' est ouverte récemment un peu plus haut; Pechelle apportée par les guides a également disparu.

En fait, il faut descendre de flanc dans la crevasse, la suivre un moment, puis remonter la face opposée. Nous avons pénétré maintenant dans le brouillard qui recouvre le sommet et croisons des spectres descendant à pas feutrés. Le vent est assez violent, et la neige gelee.

La pente s' adoucit et nous approchons du sommet. Quelques rochers apparaissent qui marquent la bordure du cratère. Nous montons sur cette crete et, au meme moment, les nuées se déchirent totalement: la cuvette circulaire mesure bien 400 mètres de diamètre, mais n' est profonde que de 20 à 30 mètres. Elle est complètement recouverte de neige, et quelques séracs sont meme visibles sous l' épaule rocheuse formant le point culminant du pourtour du cratère, sorte de chemin de ronde plus au moins libre de neige. Il existe meme un endroit où la température du sol est suffisamment élevée pour fournir un abri de secours en cas de tempete imprévue, truc qui a déjà sauvé plusieurs alpinistes.

Nous descendons quelques gradins délités, prenons pied dans la depression que nous traversons selon un diamètre pour nous rendre sur le sommet que nous atteignons quelques minutes plus tard, à 9 heures. Le brouillard déferle à nouveau, accompagné d' un vent penetrant; il ne fait pourtant que moins 3 degres.

Impossible d' apposer nos noms sur le livre des ascensions, dont la moindre marge blanche et meme la couverture sont couvertes de grimoires. Nous nous hätons de retraverser le cratère et de commencer la descente, car, plus bas, le soleil doit taper sur la neige et ramollir dangereusement les ponts. Le groupe avec guides a déjà quitté le sommet depuis une heure, et nous ne sommes plus que deux cordées. La trace n' est pas toujours facile à retrouver dans le brouillard, surtout aux alentours de la grande crevasse.

Tout se passe bien pourtant, et nous ne tardons pas à émerger dans un soleil éclatant, quoiqu' il y ait une calotte de nuages juste sur le sommet. Nous retrouvons nos compagnons sur un éperon rocheux et prenons quelque nourriture avant de filer sur Camp Muir où je retrouve David à it h 30. Plus bas, c' est la « coupe » jusqu' à la sortie de la neige, ou plus exactement la rentrée dans la foule des touristes, dans toutes les tenues imaginables, qui nous accompagneront jusqu' au parc ä voitures.

En résumé, le Mont Rainier est une jolie course glaciaire avec bonne dénivellation ( 2750 m ), le seul danger étant les très nombreuses crevasses; mais aucun interet pour le rochassier qui devra aller dans la chaine des Cascades nord, à la frontière du Canada, pour trouver du bon rocher ainsi que des conditions glaciaires.

Le dernier but que je me proposais d' atteindre était le Grand Teton dans l' Etat du Whyoming, juste au sud du célèbre parc national de Yellowstone, environ goo km à l' est du Mont Rainier. La latitude plus basse ( 440 ) et l' éloignement plus grand de l' Océan Pacifique font que les precipitations y sont moins abondantes et la glaciation assez faible. Mais la qualité du rocher est remarquable, et le massif des Tetons a fourni une bonne partie de l' élite des grimpeurs americains.

La chaine mesure environ 60 km de longueur et 15 km de largeur, et présente des flancs est extremement abrupts ( alors que l' ouest est en pente plus modérée ) dominant une vallée alluvionnaire où dorment d' anciens lacs glaciaires et où serpente Snake River ( rivière du Serpent ). L' origine de cette formation est une fracture axée nord-sud, suivie d' un soulèvement du bloc ouest avec abaissement du bloc est. Ainsi, le fond de la vallée est à 2000 mètres, alors que, quelques kilomètres à l' ouest, les sommets culminent avec le Grand Teton ( 4196 metres ).

Le soleil disparaît déjà derrière la chaine, ce mercredi t t aoüt, lorsque nous arrivons au camp de Jenny Lake pour nous inscrire auprès des Rangers et obtenir un permis pour faire du feu et camper. Un rapide interrogatoire pour connaitre nos ascensions précédentes, tout ceci couche sur une fiche qui va rejoindre sur un tableau un certain nombre d' autres fiches qui toutes portent le ren- seignement principal: but de la course et date prévue du retour. Evidemment, en rentrant de son ascension, l' alpiniste doit faire une apparition auprès du Ranger et rendre compte de sa course, faute de quoi une action de secours est lancée. Le Ranger dispose en outre d' un dossier concernant toutes les voies, avec photos, croquis topo, les derniers tuyaux etc., que le candidat consulte avant de partir.

Les solitaires sont en principe interdites ( à moins de signer plusieurs décharges ), et passibles de sévères amendes ( des Rangers patrouillent la montagne en permanence, observant faits et gestes de chacun, et il est difficile de passer entre les... lunettes ).

Si le candidat n' est pas juge apte à une course, il peut soit renoncer, soit suivre un cours de base de varappe ( ou de technique glaciaire au Mont Rainier ) à l' école d' escalade qui se trouve à cöte, puis, soit faire l' ascension en groupe avec guides, soit avec un copain s' il est juge suffisamment prepare.

Ces formalités remplies, le cceur léger, mais le sac un peu moins, nous attaquons vers 19 heures de raides lacets qui vont nous mener ä travers la foret dans Garnet Canyon ( canon des Grenats ), vallon encaissé et suspendu dans lequel la plupart des grimpeurs montent leur tente. Faisant fi des traditions au vu du nombre de tentes sur les rares parcelles d' herbe éparpillées au milieu des rochers, nous attaquons sur la droite une forte pente d' éboulis qui nous mènera, par un second vallon, vers la crete; à gauche, c' est une autre vallée étroite qui monte, elle aussi, vers la crete et, entre les deux, le Middle Teton ( Teton Central ) et ses 3840 metres.

Mais la nuit tombe rapidement et, à 21 heures, nous nous arretons dans le noir sous un pin pour le bivouac, car il est trop tard et le terrain se révèle trop difficile pour monter la tente. Le lit est incliné à 30 degrés, et on se cale comme on peut pour ne pas aller réveiller les autres en pleine nuit 200 mètres plus bas! Nous sommes déjà à 3000 mètres, et les moustiques qui nous ont harcelés depuis le depart commencent fort ä s' essouffler.

Les ressorts sont durs et, pour David, cette première course sérieuse débute selon toutes les bonnes traditions.

Tant bien que mal, nous arrivons au bout de cette nuit et, à 7 heures, nous nous mettons en route. C' est bien tard, mais le soleil n' est apparu que vers six heures, et nous nous rendons compte que nous avons quand meme fini par nous endormir. De toute facon, personne ne bouge encore plus bas, et nous n' aurons pas trop de monde devant nous pour Pescalade.

Nous débouchons bientöt au sommet de l' éboulis et remontons la moraine d' un glacier qui s' est retire bien haut dans sa niche. Au fond de cette petite vallée, bordée à droite par le Grand Teton et gauche par le Teton Central, se trouve un col, sur la crete de la chaine, à environ 3550 mètres. Il faut escalader quelques rochers équipes d' un cable et quelques éboulis pour y arriver; nous pourrions prendre aussi la raide pente de neige à notre gauche. Sur le col, un petit refuge assez fréquenté vient de déverser deux cordées sur le sentier qui remonte la crete en direction du Grand Teton. A l' ouest, ce sont d' abord quelques chaines calcaires recouvertes partiellement de neige, toutes plus basses que nous, puis les grandes plaines de I' Etat d' Idaho.

Nous ne tardons pas à atteindre, en nous dirigeant vers le nord, les rochers par lesquels nous montons en spirale autour du sommet, d' abord sur ses flancs ouest, puis nord. L' emploi des mains devient parfois nécessaire, mais ce sont en grande partie de confortables gradins. Cela n' empeche pas les deux cordées qui nous devangaient de disparaitre derrière nous; nous ne les reverrons du reste plus du tout.

Nous prenons à nouveau pied sur l' arete de la chaine, mais cette fois au nord du Grand Teton. Elle vient buter contre une paroi qui présente du V +, alors que la voie normale est cotée III +. Cherchant un peu, je découvre sur la gauche une vire dans la paroi nord, surplombant de ioo à 200 mètres un couloir qui se précipite dans la face est. La voie est là, et, pour David, c' est du tout serieux Ouest des Etats-Unis 1 Mont Rainier, vu du sud 2 Mont Hood, vu du sud. L' ascension se fait par la droite de l' aiguille qui se dresse au centre du demi-cratere Photos: Jean Sesiano, Gen&ve qui commence. Pourtant, il s' en tire fort bien et, lorsque nous attaquons la longue cheminée qui nous permettra de sortir de la vire pour déboucher sur les gradins sommitaux, c' est de la joie que je lis sur son visage. Seul le froid l' indispose un peu durant les relais. Parfois, une légère couche de glace recouvre le fond de la cheminée, et la prudence est de rigueur. Bientot, la difficulté diminue et la tension se reläche un peu, car le but est proche.

Et, brutalement, c' est le soleil qui nous éblouit: nous sommes sur le sommet, croupe allongée qui n' a guère plus de 60 mètres carrés; il est 12 h 30.

Une solide poignée de main, puis les présentations avec deux alpinistes qui sont arrivés par une autre voie, plus difficile, sur la face est. La vue est immense et le temps splendide: la vallée, ses lacs, dont Jackson Lake est le plus vaste, Yellowstone à l' horizon, au nord; la chaîne de Gros Ventre et Wind River à Test; puis, au sud, la pointe Nez Percé, les Tetons central et sud, plus bas que nous, et les plaines de l' ouest, tout cela forme un décor remarquable. Les deux Américains m' avouent ne point connaître la signification des noms francais donnés aux montagnes des environs par les trappeurs canadiens et francais au début du XIXe siècle. Les prononciations se sont anglicisees et les origines oubliees.

Soixante minutes de farniente passent malheureusement trop vite, et c' est bientot le retour. Pour la descente, nous profitons de leur corde de rappel, ce qui nous épargnera la cheminée verglacée et nous fera tomber directement au bas de la paroi de V +, sur l' arete.

Rappel de quarante mètres, dont une bonne partie est en surplomb. J' ai quelque appréhension pour David qui n' est jamais descendu à la corde plus du quart de cette longueur, mais, encore une fois, ma crainte est injustifiée et il arrive en bas entier, si ce n' est dans un style parfait.

Descente sans histoire, suivie d' une « ramasse » sous le col, sur le vaste névé, et enfin Garnet Canyon. Nous mettons les bouchées doubles, car le Ranger va quitter son bureau à 19 heures. II est possible de s' inscrire sur le registre restant en permanence à l' extérieur, mais je préférerais le voir en personne pour lui livrer mes impressions.

Enfin, à 18 h 45, nous franchissons le seuil de sa cabane, et je lui donne un avis des plus favorables sur mes impressions de grimpeur dans cette chaîne. C' est en effet celle qui m' a laisse le souvenir le plus durable, tant par le cadre dans lequel elle se deroule que par les difficultés que l'on y rencontre dans une roche belle et solide.

II ne faudrait pourtant pas juger de la qualité des Montagnes Rocheuses sur une seule chaîne, celle de meilleure qualité! Certaines parties sont excellentes pour le rochassier, mais d' autres sont totalement pourries. On y rencontre tous les types de roches.

Quant au glaciériste, il n' y trouvera pas grand-chose à se mettre sous... le crampon, et il lui faudra monter bien au nord, au Canada par exemple, ou dans les Cascades, pour dénicher de larges et vastes glaciers.

Enfin, à l' époque où l'on parle de plus en plus du controle de l' alpiniste en montagne, au vu du nombre des accidents mortels et de leur augmentation, j' ai juge bon de donner quelques explications sur le système actuellement en vigueur dans l' ensemble des montagnes des Etats-Unis, système qui semble faire ses preuves.

Perou igyi 1 Le Nevado Chinchey. Arete ouest du sommet sud

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