Quelques fleurs de Græchen

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leur biologie et leur dispersion géographique.

Par Gustave Beauverd.

Dans leur rôle éducateur, les sciences naturelles et l' alpinisme ont intérêt à se prêter un mutuel appui, soit que le naturaliste doive faire appel à ses capacités d' alpiniste pour compléter sa documentation, soit que l' alpiniste recoure à la science pour élucider les points d' inter semés sur son chemin par les phénomènes de la nature.

Ainsi compris, l' alpinisme est une façon de repos pour le savant, alors que l' histoire naturelle devient un délassement pour l' alpi. Telle était ma conviction lorsque j' allai, en 1920, terminer mes vacances estivales à Græchen, le sympathique village valaisan connu des alpinistes genevois qui viennent d' y ériger la cabane Pierre Bordier, et des lecteurs des « Alpes » par le récent article de M. O. Stettler 1 ).

Outre l' attrait de son pittoresque, Grœchen possède une station météorologique fédérale abritée dans un humble « raccard » environné de choux rouges et de chalets vétustes 2 ).

Ce qui m' engage à insister sur cet « observatoire », c' est l' importance de ses renseignements pour les naturalistes. Grâce à lui, nous constatons que Græchen est le point le plus sec sinon le plus ensoleillé de toute la Suisse.

Et Graechen fût-il resté privé de son « mazot » météorologique, ce seraient les plantes qui démontreraient la caractéristique climatique de ce paysage attirant. Un simple coup d' œil jeté sur cette végétation révèle le climat sec et lumineux de l' étage subalpin, à une réserve près: la prairie actuelle, loin d' être steppique, comme celle du rayon avoisinant, se montre superbe de couleur, de fraîcheur et de saveur... pour le bétail, au lieu de présenter la mine des steppes de montagne, chaudes et bariolées de tulipes, d' armoises, de pulsatilles, d' oxytropes, de stipes plumeuses, d' hysopes, d' astragales, de 1 ) Cf. « Les Alpes », vol. IV, 1928, p. 321.

2 ) Cf. « Echo des Alpes », vol. 60, 1923, p. 369 et 378 ( trichromogravure ).

BENOITE RAMPANTE ( Sieversia reptans ) bulbocodes, de tous ces joyaux de la flore valaisanne, telle qu' on la contemple à Törbel, à Visperterminen et autres lieux avoisinants. La cause de cette verdure inattendue? C' est le réseau des sept « bisses » parallèles irriguant trop bien le plateau où Graechen étale ses hameaux si heureusement exposés; c' est l' irri artificielle qui chassa le vieux paradis des plantes naturelles qui ne brillaient qu' au printemps, avant de faire place aux chaumes jaunis chers à la dent des chèvres et des sauterelles!

Néanmoins, la nature a conservé au paysage un précieux « réactif végétal » de son climat: c' est la forêt de conifères aux pins de montagne plusieurs fois séculaires, aux mélèzes majestueux, aux épicéas convulsifs et aux aroles pleins Maison neuve dans les éboulements de Graechen. Au fond, le Weisshorn.

de santé rustique. Ils sont d' accord pour redire, au souffle des grands névés, les harmonies mystérieuses de l' été sibérien, leur très lointaine patrie. Et, sans trop insister sur cette prairie créée par l' homme impitoyable, c' est à la forêt indomptée, c' est au voisinage de l' immense glacier que nous nous adresserons pour tâcher de recueillir quelques documents épars sur un passé rendu bien impénétrable par l' effet des grandes convulsions géologiques.

La prairie de Grsechen, comme tant d' autres en montagne, a été conquise sur la forêt. Preuve en soit les restes de vieux troncs qui de temps à autre, en plein pâturage, jalonnent l' ancien domaine silvatique. Bien plus: cette forêt qui fait actuellement partie de l' étage du mélèze dut, jadis, faire aussi partie de celui de l' arole. Notre vignette du village principal se détachant sur les Alpes Bernoises, encadré de ces deux conifères ombrageant l' oratoire de Gasenried, montre nettement ce fait. L'on en remarque également un exemplaire un peu languissant, mais bien spontané, dans les anciens éboulements rocheux abritant le chalet moderne de quelque montagnard insouciant ( voir p. 152, à droite du croquis ).

Le plus souvent, il est vrai, ce sont, à l' altitude du plateau, le pin de montagne, le mélèze et l' épicéa, ces souverains incontestés du fameux « Grœchen- wald », qui donnent la note au paysage.

La végétation de Grœchen ne dédaigne pas le paradoxe: c' est à la fois l' endroit le plus sec de la Suisse et celui où l'on trouve à profusion le Triglochin palustre des marécages de l' Amérique et de l' Eurasie septentrionales; vers le riant « Græchensee », joncs, laîches, Blysmus compressas des prairies fraîches de l' Eurasie et de l' Himalaya prospèrent, sans compter la flore arctique de tel petit lac ignoré que recèle le « Grœchenwald » à son cinquième étage ( c'est-à-dire entre les quatrième et cinquième bisses ). Signalons encore dans ces mêmes prairies des formes imprévues de Cardamine amara qui y pullulent comme une plante endémique. On y remarque aussi le bulbo-code printanier des hautes montagnes de l' Europe centrale, du Caucase et des steppes hongroises, précédant de quatre mois la floraison d' un chardon insigne et rare, le Cirsium helerophyllum, aux curieuses feuilles discolores et aux orgueilleux capitules pourprés qui ornent les prairies des Pyrénées et des hautes Alpes sèches ( Provence, Uri, Grisons, Italie, Tyrol ). Enfin, on y admire l' euphraise alpine qui, à Grœchen, orne de ses corolles d' amé les hautes prairies de l' Hannigalp à 2000 m ., alors qu' au Tessin, ce sont les clairières des châtaigneraies, à 300 m. d' altitude, qui se voient gratifiées de son sourire.

Mais tout ceci s' explique: les « bisses » ont créé le milieu artificiel où ces végétaux nordiques et aquatiques se comportent en transfuges lâchés sans contrainte apparente sur un territoire de leur convenance.

Dans les îlots respectés des bisses, ce sont les absinthes, les joubarbes bizarres, les bugranes jaunes côtoyant les œillets, les centaurées, les ombellifères et les labiées aromatiques, sans oublier les borraginées âpres au toucher, qui toutes exaltent le charme des steppes intactes et provoquent les sourdines harmonieuses de tout un monde entomologique inconnu dans la prairie irriguée.

Quand la forêt de Grœchen n' est plus mise à nu par les humains râtis-seurs qui en prélèvent l' humus selon le procédé si bien rapporté par M. O. Stettler ( voir les « Alpes » vol. IV [1928], p. 342 ), on y rencontre à foison ce joyau de notre flore qui recouvre la roche moussue de ses minuscules espaliers aux feuilles enguirlandées, aux corolles mauves et indiciblement suaves: le Linnaea borealis, une émigrée circumpolaire de l' Amérique et de l' Eurasie; dans sa lointaine patrie, elle fleurit deux fois par an et y habite les forêts des plaines, tandis que dans le massif alpin, elle se confine dans les bois de conifères de l' étage supérieur ( entre 1600 et 1900 m .), mais parfois plus bas ou jusqu' aux derniers aroles ( voir fig. ci-dessous: rameaux florigères en ƒl .; écailles sympodiales en e; feuilles radicantes en / ).

Cette aimable plante des rocailles subalpines boisées est aussi intéressante par ses particularités biologiques que géographiques. Divers insectes, notamment des syrphides, plus rarement des papillons et de petits hyménoptères, viennent butiner le miel que fournit un infime nectaire situé entre les deux plus courtes étamines ( voir fig. ci-dessous, c ) et protégé, contre les incursions d' insectes non adaptés, par un « nectarostège » ou réseau de poils vulnerante comparables à un système de fil de fer barbelé. Ces poils servent à deux fins biologiques:

1° écarter les insectes nocifs à la fécondation, en favorisant plus spécialement ceux qui contribuent à la fécondation croisée; 2° retenir les grains de pollen dispersés lors de l' anthèse, et les déposer sur le stigmate pour favoriser l' autofécondation.

Mais malgré ces dispositifs qui fonctionnent partout normalement, on a observé que si en Scandinavie, en Russie et exceptionnellement en Enga- dine la plante fructifie abondamment, dans les plaines de l' Allemagne du Nord, au contraire, ainsi qu' en Valais, la maturité complète des fruits ne se réalisait que très rarement, et la colonisation ne se perpétuait que grâce aux stolons dont la plante est pourvue en abondance ( voir fig. ci-contre, s ). D' autre part, malgré l' absence d' obser directes, l'on peut admettre le transport des graines par les oiseaux, ce qui expliquerait la distribution sporadique du Linnaea borealis en certaines contrées ( nord des Alpes bernoises, Algau, Pologne, Carpathes ).

La répartition géographique de cette espèce montre très nettement deux types de zone de dispersion: l' une planitiaire très dense et nettement arctique, occupant toute la région des conifères tant de l' Amérique du Nord que de l' Europe, l' autre évidemment montagnarde, bien qu' offrant un caractère plutôt sporadique: pour plus amples détails, voir les commentaires très complets publiés dans l' étude monographique de M. Giger 1 ). Ces colonies montagnardes, déracinées de la patrie boréale, disent, ou plutôt balbu-tient une grandiose épopée géologique: celle des périodes glaciaires qui 1 ) Zurich, thèse 1912, de l' Ecole polytechnique fédérale.

Linnæa borealis..

datent d' après l' époque des dislocations continentales, si nettement trahies par la distribution de la grande aire du Linaea borealis. Mais ce récit, à vrai dire, est loin d' être parfaitement compréhensible; en attendant son interprète, constatons sur la carte les limites de l' ancienne extension glaciaire s' avançant des plaines du nord jusqu' aux Carpathes, avant de pénétrer par le Tyrol sur le versant méridional des Alpes orientales et italiennes, pour irradier de là sur le Valais et s' en aller mourir dans les Alpes de Savoie. Si l'on rapproche cette constatation de l' imposante lacune qui englobe toute la Suisse septentrionale et, bien au delà vers le nord, les plaines et montagnes de l' Allemagne du Sud, on ne peut s' empêcher de formuler cette conclusion paradoxale que, dans la flore alpine, le Linnaea borealis se comporte comme une plante du nord-ouest arrivée chez nous par le sud-est! D' ailleurs la géologie a son mot à dire sur la question; aussi faut-il tenir compte de la lecture des différentes cartes de distribution des plantes alpines pour renforcer sa conviction de l' étroite solidarité qui s' impose aux diverses disciplines de l' histoire naturelle.

Le séjour de Græchen ne saurait uniquement comporter des promenades dans les prairies alpines ou les forêts de conifères: la visite aux glaciers attire irrésistiblement ou mieux, vous impose sa bienfaisante contrainte. Et les abords chaotiques de ce monde lumineux, avec le grondement des torrents ou les craquements de séracs qui accompagnent la fallacieuse infécondité des hivers éternels, ont une manière incomparable de chanter leur printemps: les fleurs, en ces déserts de gros blocs et de boue, c' est comme l' esprit qui s' empare de la matière et qui la rend glorieuse en dépit de toutes ses résistances. En y regardant de près, on constate le plus édifiant exemple d' éducation morale et physique dans cet effort commun des végétaux pour ennoblir la roche brute et en perfectionner la conquête sans laisser de place aux venins des haines de race ou de conditions sociales — car il existe une « sociologie végétale » qui saurait dire aussi à l' homme son « sermon sur la montagne »!

Comme tant d' autres, la moraine du glacier de Gasenried est une féerie de la flore alpine; au hasard, nous y cueillons la Benoîte rampante ( Sieversia reptans, p. 151 ), le genépi satiné et les achillées frileuses ou musquées ( Artemisia Genipi, Achillea nana, A.moschata ); nous y piétinons aussi des forêts denses de saules minuscules, aux fruits soyeux et infiniment légers mais au pouvoir germinatif n' excédant guère les 20 minutes ( Salix herbacea, serpyllifolia, reti-culatatour à tour, sinon pêle-mêle, surgissent les gentianes les plus diverses, la linaire alpine, les myosotis, la primevère pourprée ( Primula hirsuta ), les saxifrages de toutes sortes ( Saxifraga Aizoon, stellata, aspera, exarata, oppositifolia, biflora, aizoides, etc. etc. ), les seneçons cendrés ( Senecio incanus, S. uniflorus ), les aroniques ( Aronicum Clusii, A. grandiflorum ), l' azalée, la renoncule des glaciers, le Thlaspi et les divins tapis d' androsaces. C' est la communion des antagonistes, où les Scandinaves tendent les bras aux peuples de la Méditerranée, où les Américaines font bon ménage avec les Chinois et les Sibériens, tandis que les sectateurs de Brahma oublient tout fanatisme en retour des effusions de charité que leur prodigue le christianisme des Crucifères européennes...

L' interrogatoire de tant de témoins de la bonne harmonie des plantes nécessiterait pour être consigné beaucoup plus de place que nous n' en disposons; aussi, bornerons-nous notre choix à ce qui nous tombe sous les yeux, par exemple un saxifrage arctico-alpin, la renoncule des glaciers, l' androsace des Alpes et le seneçon uniflore, transfuge lointain des rivages de la Méditerranée. Ecoutons-les dans le recueillement de la solitude, quand les nuées menaçantes font mieux ressortir le contraste qui distingue l' incertitude humaine de la confiance placide des végétaux en présence du danger commun; ou encore par les fraîches matinées d' un jour serein, alors qu' une bouffée de brise apporte l' écho mourant de l' avalanche ou les mélodieux accords de quelques compagnons de route qui fêtent les félicités d' une ascension par un chant exaltant les splendeurs de la montagne...

D' une manière générale, le nom de Saxifraga indique bien la nature qui convient à cette plante « qui casse les pierres »; toutefois, beaucoup d' entre elles, si ce n' est toutes, s' attribuent des mérites de pionniers qu' il convient d' accorder à de plus humbles végétaux: les mousses, les lichens, les vieilles souches de fougères qui, tout d' abord, ont constitué la colonie chargée d' at le rocher et de préparer la couche d' humus sans laquelle bien des graines de saxifrages ne sauraient germer ( S. Aizoon, S. rotundijolia, S. cuneifolia par exemple ).

Mais beaucoup d' autres saxifrages sont de vraies filles du rocher, telle l' attrayante saxifrage rose et précoce dont les toisons rutilantes ornent les gorges humides des montagnes aussi bien que la pierraille rafraîchie sans relâche par le suintement des eaux. Cette plante peut s' élever jusqu' à 4000 m. d' altitude, sans préférence marquée pour la nature chimique du rocher.

La distribution géographique de ce Saxifraga opposilifolia — j' allais oublier de décliner son état civil — trahit nettement trois phases géologiques d' entre les plus importantes de l' histoire de notre globe: 1° la ligne des dislocations continentales entre l' Amérique, le Groënland et l' Eurasie, avec leurs systèmes insulaires respectifs; 2° la rupture entre le système orographique de l' Asie altaïenne-sibérienne orientale et la région arctique sibé-rienne-scandinave qui atteint son terminus septentrional au nord de la Nouvelle Zemble, et 3° la lacune européenne séparant cette aire arctico-scandinave du système alpin de l' Europe centrale, aire passablement sporadique qui saute du sud de l' Espagne aux Pyrénées, de là au Plateau central français avant de passer au Jura, aux Alpes et aux Apennins d' où les éclaboussures les plus orientales atteignent la presqu'île balkanique, la Transylvanie, les Carpathes et les monts de Bohême. Plus à l' est s' ouvre la vaste lacune caspico-aralienne assez analogue à celle de l' Edelweiss, qui pourrait étayer l' hypothèse d' une ancienne période d' immersion ayant détruit les jalons du chemin d' invasion de l' Altaï vers l' Europe, à moins que l' aire altaïenne ne résulte de circonstances indépendantes de celles qui auraient déterminé le morcellement européen actuel.

Voilà une humble fleurette qui aurait encore d' importants secrets à livrer aux géologues.

Senecio uniflorus: après le Nord, la Méditerranée... à travers les âgesII s' agit d' une plante rare qui ne possède qu' un nombre restreint de stations égrenées dans les massifs du Viso et de l' Iseran pour les Alpes françaises, des vallées du Simplon, de la Viège, de Tourtemagne pour le Valais, ainsi qu' en certains massifs des hautes Alpes du Piémont, de la Lombardie et du Tyrol pour les Alpes méridionales italiennes; elle pullule au-dessus de Visperterminen, mais orne plus rarement, sous sa forme ordinaire et sous sa variété grandiflore, les moraines inférieures du glacier de Gasenried.

Ce qui intéresse chez cette plante, ce n' est pas seulement l' histoire de son odyssée locale: c' est plus encore celle de tous ses proches, ou plus exactement celle de la petite escouade des quelque 27 espèces constituant le groupe des Incarti dans le vaste genre Senecio fort, lui, de plus de 1200 espèces. Ces « incani », comme les nommait A.P. de Candolle ( Boissier, un autre botaniste genevois, en avait fait des « velutini » ), tire son nom du Senecio incanus de nos Alpes siliceuses; mais le type de la section est en réalité le beau Senecio Cineraria, répandu tout autour de la Méditerranée, tant en Afrique et sur les côtes d' Asie que dans toute l' Europe méridionale, du Portugal à la Turquie. Ses mérites horticoles l' ont vulgarisé jusqu' en Amérique, où il s' est échappé des jardins. Autour de lui gravitent bon nombre de parents qui se sont localisés en Espagne et aux Pyrénées, en Sicile et en Calabre, en Grèce et en Orient: assez récemment j' ai eu l' occasion d' en distinguer une espèce inédite provenant de l' île de Saria, dans les Cyclades turques, le Senecio sariacus 1 ). Car une particularité de cette section est de se spécialiser dans de petites aires d' adaptation isolées les unes des autres soit par la mer, soit sur les cimes des montagnes, tout en restant volontiers en contact, ou presque, avec la souche ancestrale présumée ( le S. Cineraria ) qui vit en plaine. Il convient, à ce sujet, de rappeler les judicieuses observations formulées dès 1894 par M. le pro- 1 ) Description dans le « Bulletin de la Société botanique de Genève », vol. XII. 1920, p. 15.

Senecio unifforus A: var. grandiftorusB: var. typicus fesseur R. Chodat 1 ) à 1a suite d' une étude détaillée des S. incanus, S. carniolicus et S. uniflorus de nos Alpes: « Ces plantes offrent un grand intérêt en ce sens qu' elles représentent un des types de l' ancienne flore alpine préglaciaire, dérivé lui-même d' une souche commune qui est pour moi le S. Cineraria. » Remarquons, en terminant, l' aire alpine presque exactement super-posable des Senecio uniflorus et Linnaea borealis jusque vers les extrêmes confins de l' ouest ou de l' est nouvellement recensés: dans les Alpes françaises pour le Linnaea borealis et dans les Alpes du Tyrol pour le Senecio uniflorus; toutefois, le Linnaea est de beaucoup le moins rare des deux.

Comparable aux primevères à beaucoup d' égards, le genre Androsace comptait 47 espèces lorsque le botaniste genevois Duby en publiait la monographie dans le « Prodromus » des de Candolle en 1864; en 1905, la monographie de Pax élevait ce nombre à 84 unités, dont les 15 anciennement connues d' Europe, 61 en Asie et 8 en Amérique; enfin, en 1920, les divers suppléments à l' Index de Kew portaient à 101 le nombre total de ces espèces, grâce à l' appoint de 13 nouvelles espèces asiatiques et de 4 américaines. Il ressort de ces chiffres que le principal foyer de dispersion du genre est le continent asiatique et plus particulièrement la région chino-himalayenne qui garde jusqu' à présent le monopole de la section des « Pseudoprimula ». Toutefois la section des « Aretia », caractérisée par des fleurs isolées à l' aisselle de petites feuilles imbriquées, présente pour les 30 espèces qui la constituent 2 foyers principaux de dispersion, dont celui d' Europe, avec 12 espèces alpines, ne le cède que de peu à l' aire himalayenne et chinoise qui comprend 13 espèces au total: 4 autres sont arctiques alpines, et une est isolée au nord de la Perse; on n' en connaît pas au Caucase.

C' est à cette section des « Aretia » que se rattache notre Androsace alpina, plus connu sous le nom d' androsace des glaciers; c' est l' une des plantes qui réalise le mieux le type de la flore nivale, soit par certains détails de structure anatomique, soit par son port de « plante en coussinet » qui représente un dispositif biologique excellent pour résister à l' action nocive des alternatives de chaud et de froid excessifs ou de saturation et d' extrême dessication de l' at. En outre, les graines que l' arrivée prématurée de rigoureux hivers alpins empêche parfois de se disséminer assez tôt, trouvent à l' intérieur du coussinet le moyen d' auto qui leur permet de conserver leur pouvoir germinatif jusqu' au moment favorable assigné par la nature. Enfin, cette même plante représente chez nous le type paradoxal d' androsace à « calorifère frigorifique », car elle affectionne, au voisinage des glaciers, les cuvettes limoneuses ou caillouteuses où le formidable enneigement d' hiver lui assure un maximum de protection contre les froids excessifs.

La carte de répartition géographique de cette androsace nous indique une aire générale exclusivement alpine: il s' agit donc là d' un véritable enfant de nos monts qu' il convient de saluer avec un respect tout patriotique!

Le genre Ranunculus, autrement dit nos « Boutons d' or », comprend au moins 250 à 300 espèces réparties en six sections naturelles dont celle des « Hypolepium » comprend 12 à 14 espèces, parmi lesquelles le Ranunculus glacialis se distingue de ses congénères par ses pétales d' un blanc pur passant au rose tendre dès la pollinisation, pour rougir toujours davantage en se maintenant sur les carpelles jusqu' à la maturité du fruit.

La structure anatomique des racines et des autres parties de la plante indique clairement une adaptation à l' humidité; en outre, la réaction ammo-niacale sur les jeunes pétales encore blancs accuse immédiatement la présence de flavones, c'est-à-dire d' un dispositif contre l' excès des rayons ultraviolets; aussi bien s' agit d' un type accusé de la flore nivale, vivant de préférence entre 2300 à 4000 m ., ne descendant que très exceptionnellement à 1900 m, tandis que sur le granit du Finsteraarhorn, cette plante a été récoltée à 4275 m.

Chose curieuse, bien que la famille des renonculacées soit réputée pour l' abondance de ses principes toxiques, la renoncule des glaciers est souvent pourchassée par les montagnards pour la boire en infusion: c' est ainsi que les Grisons utilisent sa feuille pour faire le thé, et que sous le nom de « Carline », les Valaisans du val de Nendaz la boivent en tisane contre les pleurésies!

Il paraît vraisemblable que les alcaloïdes toxiques, très actifs chez la plante fraîche, se volatilisent avec la dessication et ne laissent plus de trace chez la plante sèche?

L' examen de la carte de dispersion nous montre cette renoncule comme une « nouvelle bourgeoise des Alpes » arrivée chez nous alors que les glaciers Scandinaves avaient délégué diverses députations végétales jusqu' aux avant-postes des remparts alpins; peut-être faut-il placer à cette époque le phénomène inverse que nous aurions pu constater avec la campanule barbue qui, par souci de réciprocité, serait partie des Alpes pour aller coloniser en Scandinavie? Aire actuelle du Ranunculus glacialis: Sierra Nevada; Pyrénées; hautes Alpes françaises, italiennes, suisses, bavaroises et autrichiennes qu' au Tatra; Finlande; Alpes de Scandinavie; Islande; Spitzberg; Jan Mayen; Groenland E. du 65° 5' au 76° 45 '; manque en Amérique et à l' Altaï.

Tels sont, hâtivement esquissés, les résultats d' une investigation géographique et biologique sur quelques plantes alpines de Graechen; au cours de ces lignes, nous avons eu l' occasion de citer quelques ouvrages nous ayant apporté un précieux complément d' enquête. En ajoutant à cette liste le titre de l' œuvre magistrale du nestor des naturalistes suisses, M. le Dr Hermann Christ, le très actif nonagénaire de Bâle, « Flore de la Suisse et ses Près Græchen: Eggen et les Barrhörner.

origines », ou celui de cet autre monument de notre littérature botanique, le « Pflanzenleben der Alpen » de notre collègue honoraire du C.A.S. et vénéré ami M. le professeur C. Schröter, de Zurich, nous pensons que de telles lectures pourraient être de nature à intéresser la sagacité avertie de bon nombre de jeunes alpinistes et peut-être à les engager à mettre une partie de leurs forces physiques et intellectuelles au service de l' étude de ce monde végétal alpestre, qui récompensera amplement leurs efforts par les satisfactions d' ordre élevé que procure toujours le contact de la grande nature.

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