Saint Elias Range, Canada/Alaska

Hinweis: Dieser Artikel ist nur in einer Sprache verfügbar. In der Vergangenheit wurden die Jahresbücher nicht übersetzt.

Expédition de l' AACB igj6 ( Club alpin académique de Berne )

Chlaus Lötscher, Littau

( fig7 ) HAINES JUNCTION ET L HELICOPTERE 6 mai 1976: un jour pas comme les autres pour notre petit groupe. Préparatifs, organisation, recherches, achats, tout est terminé. Andreas Brun, Adrien Bühler, Heidi Ludi et moi attendons devant les hélicoptères, prêts à disparaître pour plusieurs semaines dans les montagnes de Saint Elias, à jouir de leur beauté et à affronter leurs difficultés. Un ciel printanier nous sourit; seules quelques franges de nuages coiffent les sommets encore enneigés qui surplombent le village de Haines Junction.

Forêts et buissons ont encore un aspect hivernal. Pas de feuilles aux branches, juste des bourgeons à peine visibles. Mais nous qui sommes emmitouflés dans nos bons équipements d' alpi commençons bientôt à suer à grosses gouttes en empilant le matériel - qui pèse bien 600 kg -dans le filet que soulève dans les airs la puissante Alouette Lama. Nous prenons place tous les quatre dans le Bell Jet Ranger, plus petit, et décollons à sa suite. Le vol est moche; la machine plonge brusquement quand le pilote coince le manche à balai entre ses genoux pour allumer une cigarette. Je me serais bien passé de cette cabriole, car mon estomac se soulevait déjà sans cela. Mais non, un plongeon, plus de la fumée! De toute façon, le vol est à l' eau: après vingt minutes d' une tension croissante, on voit apparaître derrière les premiers sommets des amoncellements de nuages si menaçants que nous devons demander au pilote de faire demi-tour, à notre grand regret. Si nous poursuivions le vol, ce serait à nos frais, et notre budget ne nous permet pas des tentatives de vol répétées.

sir

IfCéOiqoKH

C' est ainsi que nous nous retrouvons, quarante-cinq minutes plus tard, à Haines Junction —et cela pour six jours entiers. Nous avons à résoudre l' énigme suivante: quand le temps est-il favorable à un atterrissage d' hélicoptère et quand ne l' est pas, là-bas, derrière une chaîne de montagnes que nous ne pouvons voir d' ici? Nous avons environ une chance sur deux de tomber juste.

Nous passons la nuit sous tente à côté de la petite piste d' envol. Nos rêves sont ponctués par les glapissements plaintifs des gloutons; le soleil se couche chaque soir un peu plus tard et se lève chaque matin plus tôt.

Le 8 mai dans la matinée, nous tentons un nouveau vol en hélicoptère. Cette fois, je suis seul à accompagner le pilote, avec, il est vrai, tout notre matériel réparti entre le filet et la cabine. Un soleil radieux, pas un nuage sur les sommets les plus proches. En sera-t-il de même dans la région des montagnes, surtout derrière les Monts Hubbard et Alverstone où d' épais bancs de brouillard venus de la mer se traînent souvent sur les glaciers, dérobant toute visibilité au sol et empêchant tout atterrissage? A peine atteignons-nous la vallée où le Kaskawulsh et le Dusty se jettent dans l' Alsek River que ces maudits bancs de brouillard se montrent derrière la rangée de sommets la plus éloignée. Que faire? Continuer pour opérer peut-être un demi-tour plus tard coûterait trop cher. Déçus, les trois camarades qui attendent sur la piste d' envol voient bientôt revenir l' appareil jaune...

Nous glanons des renseignements valables au cours d' une présentation de dias organisée par le Park-service. Nous apprenons par exemple que le Weisshorn - un splendide sommet situé au sud de Mount Kennedy, donc dans notre rayon d' action -est encore invaincu. Mais nous apprenons aussi que les employés du parc veulent tenter cette escalade avec des collègues du parc national de Banff et sous la conduite d' un guide autrichien. Ils le feront dans le cadre de leur entraînement annuel de haute montagne, la première semaine de juin. Ça va bien!

DÉPART POUR LE « WINDY CORNER » Le 12 mai, c' est sérieux. Un temps splendide incite Adrien à réveiller le pilote, un dormeur invétéré. La météo est bonne, encore qu' elle ne parle pas du sud des montagnes. Mais enfin, il faut bien se jeter à l' eau! C' est au tour d' Adrien de participer au premier vol. L' hélicoptère, chargé à bloc, décolle. Suit une attente pleine d' espoir. La machine revient bientôt et, cette fois, sans filet et sans Adrien! Celui-ci se trouve à mi-chemin, sur le glacier de Lowell, et doit nous indiquer demain par radio le temps qu' il fait, car aujourd'hui à nouveau notre but, le glacier d' Alverstone, est sous les nuages. L' idée est bonne - mais une autre idée, meilleure encore, va surgir à l' heure du café au bistrot Mother' s cozy corner, où nous nous sentons comme chez nous, ayant fait connaissance avec tous les gars du bled. Notre pilote se met à réfléchir, un peu d' inquiet d' avoir déposé un alpiniste seul dans la montagne contrairement aux prescriptions; il lui vient à l' idée de mettre à notre disposition une des patrouilles du service du parc qui effectue sa tournée de routine en montagne. Nous voilà donc chez le chef, où notre proposition est acceptée, si bien que nous pouvons tous les trois nous rendre aujourd'hui encore au glacier de Lowell. Plus tard, le chef passera avec une patrouille du parc qu' il déposera là-bas, puis il nous pilotera jusqu' au glacier d' Alverstone pour reprendre les gens du parc au retour. Ainsi nous n' avons pas besoin de payer le vol aller-retour qui dure bien une heure.

Nous voici donc réunis, vers midi, dans un pay- sage de montagne tout enneigé — mais hélas! au faux endroit! Enfin, cela vaut mieux que rien. Dans l' après, nous nous exerçons à marcher avec les raquettes et gravissons un petit sommet glaciaire, notre First Peak d' où nous pouvons voir le Mont Hubbard et le Mont Kennedy. Et aussi, merveilleux spectacle, la pyramide immaculée du Weisshorn! Comme c' est tentant!

Le lendemain matin à 7 heures et demie, Adrien et moi grimpons à mi-pente du First Peak et annonçons par radio que, derrière le Mont Kennedy, le brouillard se traîne, que le Mont Hubbard est juste visible et que, d' autre part, un vent violent s' est levé. Il n' est donc pas question de continuer le voyage par les airs! Malgré cela, l' hé apparaît un peu plus tard, avec trois hommes du Park-service. Mais leur visite est courte, car un vent glacé souffle par rafales.

Nous ne savons pas encore ce que valent nos confortables tentes McKinley dans la tempête. Le bruit effrayant de la toile claquant au vent nous fait craindre le pire - à tort d' ailleurs comme nous le constaterons par la suite. Nous improvisons une protection avec nos bagages, et bâtissons dans l' après un igloo spacieux et confortable. La tempête fait rage. L' impatience nous gagne, si bien que nous décidons, au cas où nous ne pourrions voler jusqu' au glacier d' Alverstone, de nous rendre par le prochain vol à mi-chemin, au glacier de la Cathédrale. De là, nous aurons la possibilité de tenter la première du Weisshorn et du Mont Poland, son voisin, ainsi que d' escalader par les voies normales les Monts Hubbard, Kennedy et Alverstone, et, s' il nous reste du temps, de nous attaquer à d' autres sommets plus petits, mais très élégants de forme et en partie invaincus.

LE GLACIER DE LA CATHÉDRALE Le dimanche matin ne nous amène pas seulement le beau temps, mais, à notre grande joie, également l' hélicoptère. En un temps record, la tente est démontée, les sacs sont faits et le matériel entassé dans le filet. Bientôt Adrien et moi quit- tons le Windy Corner et contournons le magnifique Mount Ulu en direction du glacier de la Cathédrale. De là, nous voyons qu' un atterrissage sur le glacier d' Alverstone est impossible, car des nuages s' amoncellent derrière les sommets aux formes gracieuses. C' est ainsi que l' appareil descend vers le glacier de la Cathédrale et se pose en douceur dans la neige profonde. Une fois sortis du véhicule, nous enfonçons jusqu' aux genoux dans la poudreuse, et la machine nous envoie « froidement » de la neige au visage en guise d' adieu. Adrien a déjà une jolie histoire à raconter: pendant son premier vol, il s' appuyait contre la porte, après avoir détaché sa ceinture pour pouvoir prendre des photos sans entrave, lorsque cette porte s' ouvrit soudain - et tandis qu' un frisson glacé le parcourait, sa main avait saisi la poignée en un éclair... Eh oui, de l' hélicoptère, le sol paraît toujours si proche!

Comme l' endroit où nous avons atterri se trouve trop exposé sous un glacier suspendu, nous marchons jusqu' au milieu de l' étendue glaciaire, où nous attendons l' arrivée de nos compagnons. Nous avons tout le temps d' admirer le paysage: au nord, haut au-dessus de nous et de tous les autres sommets, trône le Mont Hubbard, avec son voisin plutôt insignifiant, le Mont Kennedy, dont le sommet principal est masque par un dôme. Devant eux se coule la masse puissante et crevassée du glacier de la Cathédrale, flanqué de sommets extraordinairement élégants, qui font la haie de chaque côté. Un ou deux d' entre eux au maximum ont déjà été escalades! Nos rêveries sont interrompues par un bruit de moteur. Il s' agit maintenant de peller, de tasser la neige, de monter la tente, et d' accomplir tous les travaux nécessaires à l' installation d' un camp. Après le dîner, nous commençons immédiatement à grimper. Le but est net: première ascension du Weisshorn! Raquettes aux pieds, Adrien et moi remontons le glacier. Tandis que je fais les traces, Andreas se transforme en porteur; il est muni d' un gros fagot de piquets de marquage que nous plantons à intervalles adéquats, aussi bien sur la partie plane du glacier que le long des séracs. Nous remontons d' abord le glacier principal, puis nous prenons le bras latéral, raide et très crevassé, qui conduit à une selle située entre le Weisshorn et le Mont Poland. Nous projetons d' y installer notre camp d' altitude. Après être montés pendant près de cinq heures, nous nous en retournons. La trace est faite sur une bonne partie du glacier latéral et des séracs, et la suite du chemin est bien visible. La chaleur et la neige profonde nous ont mis à mal, et c' est à bout de force que nous atteignons le camp de base, après deux heures de descente.

LE WEISSHORN ET LE MONT POLAND Le lendemain matin, par un soleil radieux et bientôt brûlant, nous montons dans la trace faite la veille. Nos sacs sont énormes, et la marche n' est donc pas une partie de plaisir. Pendant la chaleur de midi, nous nous accordons une pause de deux heures, puis nous continuons à remonter le glacier crevassé, le regard braqué sur le majestueux Weisshorn et son voisin du sud, non moins beau, le Mont Poland. Ce dernier fut fatal il y a deux ans à deux alpinistes polonais qui tentaient la première ascension. Ils furent balayés par une chute de séracs pendant un bivouac, alors que leurs trois camarades parvenaient de justesse à se tirer d' af.

A 8 heures du soir, nous avons monté notre camp d' altitude sur la selle glaciaire située entre les deux sommets. A peine l' ombre nous enve-loppe-t-elle que le froid se fait mordant — nos pieds sont des glaçons, les gouttes d' eau gèlent dans nos moustaches et nos barbes.

Le lendemain, c' est Adrien qui a le privilège de quitter le premier son sac de couchage douillet pour sortir dans le froid et commencer par « réchauffer » le réchaud à butane avec une bougie, avant de pouvoir faire fondre la neige. Personne ne l' envie — mais bientôt nous devons à notre tour troquer la chaleur du nid contre le froid cruel de l' aube à haute altitude.

A g heures moins le quart, nous nous mettons en route pour le Weisshorn. Adrien et moi formons la première cordée, suivis d' Andreas et Heidi. Après trois longueurs sur un névé raide et glacé, nous atteignons un col d' où s' élève l' élégante arête SSE. Nous grimpons d' abord un peu à l' ouest du fil de l' arête; à mi-hauteur nous prenons le risque, malgré une corniche imposante, de continuer directement sur l' arête. Celle-ci se poursuit, toujours exposée et raide. Les crampons s' enfoncent bien dans l' épaisse couche de neige durcie. Dans la partie supérieure nous attendent encore quelques murs de glace, séparés par des épaulements plus plats. Trois heures après le départ du camp, nous foulons le sommet étroit, d' où trois arêtes aiguës flanquées de parois de glace, filent gracieusement vers l' abîme. Nous sommes heureux: le soleil est chaud, pas un nuage ne trouble la vue, et notre regard embrasse le Mont Kennedy au nord, les Monts Alverstone et Hubbard plus à l' ouest; le Mont Vancouver, plus en arrière, émerge d' une épaisse mer de brouillard d' où pointe aussi, au sud, le Mont Seattle. Entre eux, d' autres cimes encore percent la brume, plus petites, anonymes, mais d' une étonnante beauté. Et très loin au sud se dresse la pyramide solitaire du Mont Fairwether, vision nostalgique.

L' après est à peine entamé lorsque nous nous restaurons au camp d' altitude, jouissant de la chaleur du soleil. Mais nous avons encore un deuxième rêve à réaliser aujourd'hui: le Mont Poland. Andreas, qui grimpe en tête, vole littéralement sûr l' arête neigeuse, tandis qu' un vent froid toujours plus violent nous fouette le visage avec des cristaux de neige. L' ascension ne présente pas de difficulté, même si une corniche est un peu traîtresse et la neige profonde peu sûre dans les pentes raides. Au bout de deux heures et demie, nous sommes à nouveau sur un sommet inviolé. Quelle journée glorieuse! Le vent nous fait fête en nous lançant ses froids assauts. Les montagnes abruptes qui font suite au Mont Poland en direction du sud offrent un spectacle unique. Alors que la plus proche présente plusieurs sommets et des versants abrupts d' un brun jaunâtre couronnés de glace, ses voisines sont des pyramides rocheuses aux parois extrêmement escarpées et aux arêtes audacieuses. Le sommet situé le plus au sud, le Mont Ulu, a déjà été gravi.

S' il est une chose qui ne suscite pas notre enthousiasme, c' est bien la perspective de passer encore une nuit dans le froid vif du camp d' alti. Aussi rassemblons-nous tout notre équipement et, la joie nous donnant des ailes, descendons-nous jusqu' à notre camp de base, confortable et si bien équipé. Pendant cette descente, des nuages glissent comme des fantômes le long des sommets et des arêtes et s' étendent peu à peu sur tout le glacier de la Cathédrale. L' atmosphère devient inquiétante, solennelle lorsque le soleil bas perce ces voiles de brume de sa lumière jaune. Nous baignons dans un monde irréel fait, d' une part, de ce paysage un peu flou et, d' autre part, des sentiments de bonheur qui nous habitent, bonheur d' avoir conquis deux beaux sommets pour lesquels d' autres ont déjà lutté vainement.

A deux heures et demie de marche environ au-dessus de notre camp, nous déposons une partie de notre matériel en vue des ascensions prévues pour les jours suivants, le Mont Kennedy et le Mont Hubbard. Tandis que nous poursuivons la descente, une chute de séracs du glacier suspendu ( à l' ouest du camp ) nous fait froid dans le dos. Un nuage blanc court à une vitesse infernale jusque sur le replat du glacier. Le camp de base sera-t-il encore en place? Nous le trouverons heureusement intact, mais l' avalanche est descendue à peine plus au sud. Depuis ce moment-là, je regarde toujours un peu anxieusement le glacier suspendu, d' où proviennent des grondements menaçants. Et déjà s' achève une extraordinaire journée d' alpinisme.

LE MONT KENNEDY ET LA MONT HUBBARD Nous ne sommes pas fâchés, le lendemain, de ne voir qu' un pâle soleil percer à grand-peine la couche de brouillard. Une grasse matinée ne fera de mal à personne. Le temps reste mauvais pen- to Traces de raquettes près du camp de base, sur le glacier Cathedral 11 Mount Hubbard, vu du sud dant trois jours avec de fréquentes chutes de neige. Le troisième jour, nous montons encore du matériel au dépôt et, le jour suivant, nous pouvons enfin monter plus haut et installer notre camp d' altitude entre les Monts Kennedy et Hubbard. Cependant, nous n' atteignons pas la cote prévue ( 10500 pieds ), car le brouillard s' étend à nouveau, empêchant toute orientation. Nous restons coincés à 8500 pieds et montons une des tentes McKinley. D' ici, nous aurons encore de rudes grimpées jusqu' aux sommets.

Diane à trois heures moins le quart par un ciel clair. Il fait froid, le lever est dur. Départ à 4 h. Adrien et moi faisons alternativement la trace dans la neige profonde. La tranchée creusée par les raquettes ressemble à un sentier frayé par des éléphants; souvent nous enfonçons jusqu' aux genoux. La lumière diffuse rend la visibilité mauvaise et les crevasses sont difficiles à repérer. Ce qui devait arriver se produit, et je disparais tout à coup sans un cri pour me retrouver cinq mètres plus bas, dans une crevasse froide. Au-dessous de moi, on devine encore d' autres profondeurs, mais je parviens à sortir du gouffre en remontant sur la corde. Je reviens à la lumière du jour, je me secoue et me nettoie un peu, puis continue. L' ascension du Mont Kennedy commence par un long versant raide. Adrien guide avec entrain, tandis queje me traîne derrière lui. Finalement, il capitule aussi, et c' est au tour d' Andréas de se battre avec la grosse neige; il n' abandonnera pas le combat avant le sommet, que nous atteignons par une dernière arête effilée et glacée. La montée a exigé douze heures. Le brouillard, accompagné d' un vent froid, nous dérobe toute visibilité. Le mauvais temps demain pour dormir, et le beau après-demain pour l' ascension du Mont Hubbard, ce serait l' idéal. Et notre souhait est exaucé! Il neige et vente jusqu' au milieu de l' après. Dommage pour la trace! Il faudra la refaire demain.

Mercredi 26 mai: pas un nuage. A 3 heures et quart, nous brassons la neige en remontant dans nos traces partiellement recouvertes. Nous avons une bonne avance et atteignons la bifurcation 12 Ascension glaciaire à l' arête ouest du Mount Alveistone ( Alaska ) 13 Mount Poland, vu du sud-ouest pour le Mont Hubbard avec les premiers rayons du soleil. Il s' agit maintenant de faire une trace toute nouvelle. C' est à Adrien et moi qu' incombe cette tâche, du moins jusqu' au haut d' une pente d' environ 50°; puis, après une longue pause, Andreas et Heidi passent devant. Heureusement, la neige est maintenant soufflée, si bien que la trace est plus facile à faire; en revanche, l' altitude nous coûte bien des efforts. Nous arrivons à trois heures de l' après sur le sommet principal du Mont Hubbard.

Nous examinons la paroi ouest, pleins d' espoir, pour repérer la voie de l' arête nord-ouest que nous avons projeté d' ouvrir. Mais ce que nous pouvons en voir n' est que murs de glace, sombres gendarmes et barres rocheuses qui, aperçus à travers des traînées de brouillard, paraissent effrayants... Nous contemplons alors les eaux bleu-vert de la baie de Disenchantment et prenons congé de ce perchoir venté pour redescendre à notre camp d' altitude, que nous retrouvons en plein brouillard. Le soir même, nous descendons encorejusqu' au camp de base. Les piquets plantés en montant se révèlent maintenant très utiles, car il serait impossible de s' orienter sans eux. La trace ne se devine que faiblement dans la lumière diffuse. Parfois on croit voir dix piquets, puis il faut chercher longuement avant d' apercevoir le prochain signal rouge sur une bosse. Enfin, nous y sommes. Il est 11 heures du soir. Nous commençons par secouer la neige de la tente que nous avions prudemment couchée avant le départ, nous montons la seconde tente, prenons encore un bon repas et nous glissons, presque morts de fatigue, dans nos sacs de couchage.

AFTERN00N PEAK, CATHEDRAL PEAK, MOUNT IGLOO, AVALANCHE PEAK Pendant la nuit, une tempête se déchaîne, et le matin, des congères se sont formées contre les tentes. Puis le soleil, perçant à travers le brouillard, commence à réchauffer la toile rouge. La journée se passe à paresser tandis que de nou- 10 14 A l' arête nord-ouest du Mount Hubbard. Au fond: les 800 mètres de la paroi terminale 15 Mount Kennedy. Au premier plan: glacier Cathedral vu du Peak Afternoon velles bourrasques accumulent encore de la neige contre les tentes. Ce n' est que deuxjours plus tard, le 29 mai, que la tempête s' apaise assez pour nous permettre une randonnée de fin de semaine. Cette fois-ci, nous descendons le glacier de la Cathédrale, puis obliquons en direction de l' ouest; nous traversons des versants abrupts, couverts d' une épaisse couche de neige, et gravissons une jolie arêtejusqu' à un sommet sans nom que nous baptisons pour notre usage personnel Afternoon Peak. Ce sommet, que nous atteignons en quatre heures, est situé à 700 mètres environ au-dessus du camp de base. Le brouillard nous empêche de jouir de la vue. Mais nous nous mettons d' accord sur notre prochain but, le voisin sud du Mont Poland, une montagne toute en longueur, présentant plusieurs sommets glaciaires au faîte d' arêtes élégantes. Nous le nommons Cathedral Peak.

Malgré un temps incertain et très changeant, et malgré un vent violent, nous nous mettons en route pour le Cathedral Peak. Nous traversons le glacier en diagonale, atteignons un bras latéral, gravissons un seuil très crevassé, en visant la longue arête sud-ouest, celle qui paraît la plus simple, et montons rapidement par des versants et des couloirs dangereux à cause de l' épaisse couche de neige qui les recouvre. Mais le brouillard s' ac à la montagne et, une fois toute visibilité disparue, l' arête devient exposée; dans la mauvaise lumière, les couloirs latéraux et les barres rocheuses prennent une allure effrayante. Et pour compléter le tableau, un gros morceau de la corniche s' abat dans un grand fracas, juste à côté d' Adrien. Devant lui s' élève une paroi de rocher pourri dont l' ascension paraît ardue, et pour comble il commence à neiger! Ce dernier morceau d' arête ne peut être arraché en un instant; il y faudrait du temps et davantage de matériel que nous n' en avons emporté. Il peut y avoir deux cents mètres au plus jusqu' au sommet. Mais, vaincus, nous faisons demi-tour... Peu après, toute la montagne prend un air féerique dans la lumière rasante du soleil. Plus une trace de brume, tous les 17 sommets sont bien visibles. Quelle étrange méta- 16 Mount Igloo, vu du nord. La montée se fit par l' arête de droite 17 Le Weisshorn, vu du glacier Cathedral. L' ascension fut réalisée par l' arête de droite Photos 10, il, 13 et jusqu' à 17: Chlaus Lötscher. Littau Photo 12: Adrian Bühler, Frutigen morphose, de la triste grisaille au bleu radieux! Un vrai temps de Saint Elias Range!

A ce beau coucher de soleil succède un jour de neige où de gros flocons mènent un ballet fantastique. Nous avons communiqué par radio avec notre pilote, vendredi pour la dernière fois. Nous étions convenus d' appeler encore le mercredi, lorsqu' il piloterait les employés du parc quelque part dans les montagnes ( ayant appris notre ascension du Weisshorn, ils ont modifié leurs plans ). Le pilote devait nous indiquer quand il viendrait nous chercher et nous conduire enfin au but prévu initialement, le glacier d' Alverstone. Mais depuis lors, notre appareil radio refuse tout service. Il ne nous reste donc qu' à espérer que l' hélicoptère vienne malgré tout le mercredi. Le mardi matin, Andreas et Adrien font une nouvelle tentative au Cathedral Peak. Heidi et moi nous nous dirigeons de l' autre côté du glacier, et gravissons d' abord un sommet neigeux que nous baptisons Mount Igloo d' après sa forme, puis nous grimpons par des pentes avalancheuses jusqu' à la double cime qui se dresse juste au-dessus de notre camp de base, du côté ouest. Des séracs s' en détachent parfois à grand fracas. Par sa forme, il rappelle beaucoup le Liskamm en Valais. Nous le baptisons Avalanche Peak. Le ciel est sans nuage et nous permet d' admirer une fois encore le spectaculaire ensemble de sommets qui nous entourent, et les montagnes et glaciers que nous avons parcourus durant ces deux semaines. Le Weisshorn et le Mont Poland, nos glorieuses premières, et tout à côté le Cathedral Peak où nos camarades - que nous observons à la jumelle -ont de la peine à progresser. Ils n' ont pu passer le gendarme qu' à l' aide d' une série de pitons, entreprise bien audacieuse dans cette roche pourrie où les pitons se retirent à la main. Ils se battent ensuite pendant une longueur avec une neige profonde reposant sur de la glace vive. Finalement, ils abandonnent la partie, découragés par une paroi rocheuse qui s' élève au-dessus d' eux et paraît aussi difficile que le gendarme.

DEPART POUR LE GLACIER D ALVERSTONE Le mercredi, il fait un temps splendide qui nous incite à nous adonner au bain de soleil. Nous attendons en vain l' hélicoptère. Ce n' est que le lendemain qu' il fait son apparition. En deux vols successifs, il nous transporte au glacier d' Alvers. Nous quittons un peu à regret le beau glacier de la Cathédrale et prenons congé du petit oiseau qui nous rendait visite régulièrement depuis trois jours. Le pilote nous annonce, au milieu de nos solitudes neigeuses, que « dehors » le printemps a commencé.

Nous observons de l' hélicoptère les arêtes ouest du Mont Hubbard. Le coup d' oeil est encourageant, notre arête ne semble pas impraticable; pendant les deux semaines qui nous restent, cette ascension devrait être réalisable. Nous installons notre nouveau camp au glacier a"Alverstone, sur territoire de l' Alaska, entre les arêtes ouest du Mont Hubbard et le Mont Alverstone.

Mais que dit le temps? Le lendemain, nous sommes déjà coincés sous les tentes et passons la journée à lire des histoires de Jack London, des biographies d' Indiens ou des récits du temps de la ruée vers l' or. Une neige mouillée tombe sur les tentes; cependant, le temps s' éclaircit au cours de la soirée, avec encore quelques traînées de brouillard et des chutes de neige intermittentes. Adrien passe une nuit très agitée et peu après minuit, il commence déjà à vouloir nous tirer du lit, ce qui déclenche une bordée d' injures chez Heidi, invisible sous les nombreux duvets où elle s' est emmitouflée, tandis qu' Andreas refuse tout net de bouger et que je m' accorde également une heure de réflexion dans la bonne chaleur du sac de couchage. Passé ce délai, je me secoue enfin et rejoins Adrien dans la tente-cuisine où il a déjà tout prépare pour le départ. Le temps est beau.

MONT HUBBARD, ARP,TE NORD-OUEST 3 heures 30. Nous faisons tous deux la trace avec nos raquettes à travers le glacier jusqu' au pied de l' arête. Cela- représente, comme à chacune de ces opérations, un travail pénible, car, ici aussi, il y a beaucoup de neige. La corniche et les rochers qui lui font suite sont difficiles à « négocier », et, tandis que nous plaçons une corde fixe, les autres nous rattrapent. Nous ne savons pas encore si nous aurons à franchir ce passage plusieurs fois; dans ce cas, la corde fixe nous sera d' un grand secours. Plus loin la voie suit généralement le fil de l' arête; la neige profonde nous permet de franchir sans crampons même les couloirs et les ressauts les plus abrupts. Le rocher, jaune comme le meilleur rocher du Mont Blanc, est recouvert d' une couche de quarz, qui se détache facilement, et les pitons s' enlèvent presque tout seuls quand nous avons passé tous les quatre. A part des corniches délicates et des contournements raides, l' arête ne présente pas de difficulté technique; elle est aujourd'hui dans des conditions hivernales. Certes elle met à l' épreuve nos capacités physiques, mais celles-ci se révèlent bonnes. Après avoir fait les traces pendant huit heures, Adrien et moi sommes relayés par l' autre cordée. Andreas et Heidi avancent obstinément dans le brouillard qui s' épaissit, pendant que nous nous accordons une longue pause et que je réussis même à somnoler. Un fin grésil nous pousse à nous remettre en route et, au bout de quelque temps, nous atteignons les autres qui, à leur tour, ont besoin de repos. Le pied de la paroi, haute au moins de huit cents mètres, ne doit pas être bien loin. Mais dans le brouillard, on ne peut plus s' y retrouver. A 5 heures du soir, nous atteignons le petit plateau au-dessus duquel le névé s' arc contre la paroi neigeuse coupée de verrous rocheux, paroi dont l' ascension devrait nous poser quelques problèmes si les couloirs sont en glace vive ou exposés aux chutes de pierres. Pour l' heure, nous commençons à creuser une cuvette dans la neige et à y installer notre bivouac. Nous en avons fait assez pour aujourd'hui et sommes vraiment fatigués. Pendant que nous nous affairons à notre bivouac, les nuages se déchirent et un soleil encore chaud apparaît; en s' enfonçant à l' horizon, il peint les sommets environnants de couleurs enchante- resses. L' arête voisine se pare d' un doux violet; de petits nuages entourant le Mont Logan chatoient dans des tons jaunes - tout autour de nous c' est une étonnante féerie qui nous remplit de sérénité. Nous ne pensons plus à dormir; nous ne nous lassons pas d' admirer. Innombrables sont les cimes qui s' alignent devant nous. Tels des pions sur un jeud' échecsmontantlagardedevantles nobles, les sommets plus petits entourent leurs seigneurs, les Monts Seattle, Foresta, Cook, Saint Elias, Logan et Vancouver; plus au nord les masses glaciaires de Mount King George et Mount Queen Mary, plus loin encore Mount Steele et Mount Lucania, des cinq mille massifs et tout blancs, derrière lesquels le soleil finit par disparaître, mais en continuant d' éclairer le ciel; peu après, bien qu' il reste invisible pour nous, il se lèvera un peu plus à l' est, caressant de sa lumière rose les versants tournés vers lui.

Un froid très vif gâte un peu notre repos. Heidi est seule à dormir, bien emballée dans ses habituels duvets et dans d' innombrables couches protectrices. A une heure moins le quart, je suis heureux d' entendre ronronner les réchauds, et deux heures plus tard, nous attaquons la dernière paroi. Adrien et moi grimpons en tête, Heidi et Andreas suivent. La pente peut avoir en moyenne 450, un peu plus dans les couloirs; mais la neige porte bien, si bien que nous pouvons monter ensemble. Les barres rocheuses sont entrecoupées de couloirs enneigés. Nous gagnons rapidement de l' altitude. A 6 heures et demie déjà, nous sortons sur l' arête, et une heure plus tard, après avoir suivi le début du glacier de la Cathédrale, nous atteignons le sommet nord du Mont Hubbard, que nous désignons comme le but de notre course, puisque nous connaissons le reste du parcours depuis notre ascension d' il y a deux semaines. Nous pouvons donc jouir en toute bonne conscience d' un moment de repos sur le sommet venté.

Le retour est très rapide. Nous redescendons ensemble la même paroi, en contournant cependant les couloirs trop raides par le sud. Le soleil n' a pas encore atteint notre lieu de bivouac lorsque nous faisons cuire la soupe, à 10 heures. La suite de la descente est des plus gaies, et le soleil est brûlant.

MONT ALVERSTONE, ARÊTE OUEST Pendant la nuit, il neige, mais à midi nous pouvons prendre un bain de soleil; puis le brouillard revient traîner sur le glacier. Il nous reste encore sept jours pour l' arête ouest du Mont Alverstone. Le lendemain, chutes de neige et brèves éclaircies. Enfin, le ojuin vers midi, le ciel se dégage. L' après, Adrien et moi nous nous mettons en route pour faire au moins une partie de l' arête et, si le temps se gâte de nouveau, laisser un peu de matériel en dépôt. Nous faisons d' abord la trace sur le glacier vers une paroi neigeuse, entre deux contreforts de la montagne; après avoir franchi un passage délicat dans des séracs, où nous évitons de justesse une petite avalanche, nous grimpons dans la paroi jusqu' à l' arête. Puis c' est une jolie varappe sur des blocs et enfin l' arête enneigée. Mais la neige recommence à tomber. Nous cherchons refuge dans une crevasse de quelque cinq mètres de profondeur. Qui sait, peut-être le temps s' éclaircira de nouveau, comme cela s' est produit si souvent, et alors nous pourrons continuer à grimper. Je lis à Adrien les vingt dernières pages du Loup de mer de Jack London, tandis que dehors la neige s' accumule dangereusement. Aio heures et demie, l' horrible récit est fini et nous nous glissons hors de la crevasse. Nous redescendons avec prudence. Nous enfonçons jusqu' au ventre. Des coulées de neige se déclenchent, au-dessous de nous heureusement. Mais nous sommes quand même soulagés d' arriver, sains et saufs, au camp de base à une heure.

Il continue à neiger jusqu' au lendemain à midi. Il faudra beaucoup de soleil pour nettoyer l' arête. Mais les chutes de neige persistent, suivies la nuit de violentes bourrasques. Le 12 juin, dans l' après, nous montons jusqu' à un petit col situé à l' ouest du glacier d' Alverstone pour prendre des photos de « nos » montagnes dans la belle lumière du couchant. Sur les arêtes et les sommets, le vent pourchasse les nuages. Il nous reste encore deux jours, puis l' hélicoptère viendra nous chercher pour le retour définitif.

Le 13 juin, un ciel d' un bleu profond nous accueille au réveil. Tôt le matin, nous luttons déjà avec la neige profonde et les rochers enneigés de l' arête du Mont Alverstone. Après deux heures d' efforts, nous atteignons le dépôt de matériel. Maintenant, cela devient vraiment raide. La varappe sur les blocs est assortie de congères. Nous n' en voyons pas la fin. Nous gagnons à peine de l' altitude, si bien que nous essayons de quitter l' arête pour monter par un couloir enneigé. Je fixe une cordelette, et Adrien fait un rappel au-dessous de moi jusqu' au couloir. La neige porte-t-elle? Comment est la glace dessous? Questions essentielles auxquelles Adrien ne répond ni affirmativement, ni négativement. Finalement, je décide de descendre également dans le couloir. A peine y ai-je pris pied que toute une masse de neige glisse au-dessous de moi. Un autre tas de neige s' accu sur mon ventre, me comprime les pieds, puis glisse à son tour dans la pente. C' est une réponse claire aux questions encore en suspens. Donc, retour à l' arête rocheuse. C' est maintenant Adrien qui s' acharnesurles blocs. Mais comme il ne gagne que quelques mètres au terme d' un très long effort, nous abandonnons la partie. Pour le temps qui nous reste, il y a trop d' obstacles. Même la descente ne sera pas simple. Audacieusement, nous descendons en rappel tout un couloir sur le versant sud de la montagne. La neige y a déjà un peu fondu et une grande partie en a glissé au pied de la paroi.

Retour au camp de base! Après-demain, l' héli nous ramènera parmi les hommes, qui ont vécu pendant ce temps tout un printemps, et même l' arrivée de l' été.

Comme le vert est joli! Surtout après cinq semaines de neige, de rochers, de brouillard, de nuages et de ciel bleu. A l' horizon, quelquefois, la mer. Tous les jours cependant, les avions de ligne nous rappelaient que nous n' étions pas les seuls humains sur Terre, mais simplement des hommes particulièrement heureux.

Feedback