Sottise au Petit Gelmerhorn

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Henri Furrer, Berne

Photographies 6$ à 6g Dans mon coffre aux souvenirs, je trouve une histoire rare: celle du Petit Gelmerhorn. C' est le point 2605 d' un chaînon rocheux buriné par l' éro, sur la rive droite de l' Aar, entre la Handegg et Guttannen, et fermant à l' ouest le vallon de Diechter. Pour nous autres qui n' écrivons qu' à l' occasion, il est bien connu que nous trouvons plus facile de décrire un événement saugrenu qu' un autre équilibré et plaisant. Des situations hasardeuses, que nous maudissons avec passion, fournissent plus tard matière à des récits qui nous plaisent. Au contraire, la journée brillante d' une course réussie en haute montagne, par exemple, possède comme une perfection intouchable, comme un tout en soi, auquel les mots n' ajoutent guère qu' un bavardage inutile.

Parlons donc du Gelmerhorn.

L' air est limpide pendant que nous montons vers le lac de Gelmer. Nous sommes trois, et avons l' intention de traverser encore aujourd'hui les deux Gelmerhörner. György est silencieux, me semble-t-il. Ce doit être sa première ascension de rocher pur. Les premiers rayons du soleil effleurent le Ritzlihorn, de l' autre côté de la vallée. Franz n' arrive pas à croire que ce sommet appartienne à la noble compagnie des trois mille. La lumière cristalline du matin est trompeuse; il nous semble qu' on pourrait tendre la main jusqu' au sommet, ou gravir son arête est en quelques pas.

Dans la première combe au-dessus du lac, nous nous trouvons mûrs pour la pause du petit déjeuner. Le Petit Gelmerhorn, pyramide de granite élancée couronnée d' un chapeau coquin, nous regarde avec l' air de dire: « Qu' est que c' est que ces bleus, là en bas... » Les yeux de György se tournent constamment à la dérobée vers le haut. Soudain notre ami lâche qu' il serait bon de laisser ici un sac. Il se met tout déballer avec zèle. Le strict nécessaire est séparé du superflu; cela doit être mûrement réfléchi. Pour finir, il ne reste qu' un petit paquet à déposer. Franz et moi ne prenons pas garde au soin avec lequel György choisit et grave dans sa mémoire le lieu où il place le sac au milieu d' un dédale de quartiers de granite. Franz semble être moins impressionné par le but de notre journée. Au contraire, il exprime sa déception en traitant les deux Gelmerhörner de simples dents de granite. Et moi qui avais promis une varappe de grande classe!

Mais, pas de souci: la première leçon ne va pas se faire attendre! Nous nous engageons dans une profonde faille rocheuse qui semble mener à une épaule de l' arête. Aucun d' entre nous ne connaît le cheminement du lac à la brèche sud des Gelmerhörner. Le guide recommande en gros une voie par l' arête principale qui se détache des sommets. Jusque-là, c' est clair. Mais pas un mot sur le temps de l' entreprise, ses difficultés et autres détails.

Comme la partie supérieure de la faille n' offre pas d' issue, nous cherchons assez tôt à sortir à droite: dalles raides, quelques minces vires gazonnées. Nous sommes silencieux. Une petite mélodie me poursuit comme une mouche importune. Elle n' arrête pas de se glisser entre mes dents en sifflotant. Du terreau nous colle aux souliers. Les rochers sont humides par endroits. Un petit mur ne se laisse forcer que dans une cheminée glissante près d' un ruisseau, qui saute dans le vide en éclaboussant un dos rocheux. Au pied d' un deuxième mur, nous nous encordons. Franz trouve l' endroit très peu de son goût. Le passage se révèle si difficile que je dois grimper sans mon sac. Tonnerre! j' ai mauvaise conscience: il faudrait pitonner par ici. Mais la vraie varappe ne commence que bien plus haut; nous n' avons pas le droit de perdre du temps... Après d' autres dalles et cheminées, la pente mollit enfin, et pas pressés nous gagnons la terrasse gazonnée de l' arête. C' étaient les instants les plus dangereux de la journée - un apéritif corsé!

Trois pointes et quelques gendarmes nous séparent encore de la brèche sud, point d' attaque de la voie normale du Petit Gelmerhorn. La description du guide ne nous éclaire pas; les cotes semblent en être interverties; un détour par l' est, qu' elle suggère, n' est pas identifiable sur le terrain. Mais tant pis! Quand on a pour principe, depuis des décennies, de grimper sans guide, on doit être prêt à affronter toutes les surprises. Nous ne nous sentons pas assez forts pour effectuer des premières, mais nous nous retrouvons souvent sans le vouloir dans des situations de pionniers.

Nous nous fions donc à notre instinct, et choisissons la voie la plus sûre: Parete sur toute sa longueur. C' est un programme stimulant, sur un excellent granite. Mais il nous manque le calme intérieur qui nous permettrait d' en déguster les morceaux de choix. L' impatience nous tend les nerfs. Nous marchons souvent ensemble. Parvenus sur la dernière pointe, nous entendons des voix humaines, et découvrons les deux points rouges d' une cordée sur la dalle sommitale du Petit Gelmerhorn. Encore une brève descente avec les complications d' un rappel - et nous sommes enfin à la brèche. « Pour une entrée, c' était nourrissant », pensons-nous en étirant nos membres fatigués.

Midi est passé depuis longtemps. Je mets en discussion la suite de la journée. Il me semble risqué de s' engager dans la traversée complète à cette heure. György est d' avis d' entreprendre la descente par la voie ordinaire, et de passer la nuit à la cabane Gelmer pour continuer notre course le lendemain; à chaque jour suffit sa peine, et celle d' aujourd lui apparaît comme une escalade complète. Franz plisse les yeux, regarde l' envol des dalles de l' arête sud vers le ciel en balançant dans la main quelques anneaux de la corde de caravane. La poisse, dit-il enfin.

Nous savons à quoi il pense. Demain matin, à neuf heures et demie, il doit être en classe au Gymnase de Berne. Cela signifie: les Gelmerhörner maintenant - ou peut-être jamais. Il réussit ainsi rapidement à balayer nos arguments raisonnables - et devant le granite chaud et rugueux notre ardeur reprend facilement vie.

Franz prend la tête. C' est clairement lui qui a le plus d' élan. Quoique j' aie hérité du plus gros sac, je prends plaisir à grimper en dernier. Je peux me fier au travail des deux compagnons qui me précèdent.

Franz ne possède pas ce qu' on pourrait appeler une expérience alpine. Ce n' est pas un enragé qui s' entraîne systématiquement, étudie les itinéraires classiques et aligne dans un carnet les montagnes qu' il a gravies. Mais il possède une sorte de talent naturel. Sa conversation calme et précise laisse deviner des nerfs d' acier. Sa barbe pointue, ses traits marqués et ses lèvres toujours prêtes à dessiner un sourire moqueur donnent le sentiment d' un guide fait au feu. Une fois où je l' avais introduit dans un cercle d' alpinistes assez exclusif, on avait longtemps discuté si Franz était pilote professionnel ou capitaine de grenadiers - ce qui avait bien amusé ce biologiste sans malice.

Né en Hongrie, György habite la Suisse depuis sept ans, et il a été fasciné d' emblée par nos montagnes. Mais il n' y a pas une année qu' il a pu commencer à réaliser son rêve. Musicien de profession, avec une expérience de soliste au violoncelle, il est habitué à la précision et à la sûreté. Ma confiance en lui fut d' emblée si grande que je n' hésitai pas à lui proposer, comme première course, l' arête ouest du Mönch, en octobre, avec un froid de canard et des rochers verglacés.

Nous avançons sans beaucoup de mots. « Granite typique », pensé-je. Oppositions en force, enjambées et coincements se succèdent. Il faudrait avoir des mains résistantes comme des serre-joints! Trois à la corde, nous sommes naturellement assez lents du fait que nous nous assurons comme le veut la théorie. Un surplomb on mon sac se coince me donne du fil à retordre. Puis vient l' arête sommitale, avec ses dalles presque verticales, ses fissures et ses nervures — une succession de splendides passages pleins d' élan entre ciel et terre. Le plat principal est savoureux. Franz y trouve son compte. Sous le gigantesque bloc sommital, on se croit bloqué. Il faut de l' imagination pour trouver l' endroit et la prise de départ pour l' enjambée qui permet de jouir de la dernière finesse, la dalle du sommet.

Le perchoir du sommet offre juste assez de place pour nous reposer un moment. Franz et moi grignotons quelques fruits secs. György renifle de droite et de gauche.

- Oui, György, susurre Franz avec volupté, il reste encore le dessert, deux rappels de trente mètres, et quarante mètres en surplomb...

- Hm! comment est-ce que ça commence? fait György en guignant avec précaution par-dessus bord dans un abîme sans fond.

Nous l' assurons que c' est très facile, que c' est même évident. Et si ça n' allait pas, nous pourrions toujours le filer la corde de caravane: il finirait bien par arriver sur terre ferme. Mais nos remarques ne semblent pas le tranquilliser. Quant à moi, jetant un coup d' œil au soleil couchant, je me dis qu' il a peut-être raison d' être impatient. Nous préparons rapidement les cordes. Franz part le premier, et disparaît à nos yeux. La corde d' assu bourdonne, on entend un cri de joie, un long rire auquel le Grand Gelmerhorn fait écho, puis l' appel de venir. György avance jusqu' au bord, hésite, essaie de ne pas regarder en-bas.

- Et quand tu pivotes, n' oublie pas d' admirer le panorama! crie Franz.

- Penche-toi bien en arrière! dis-je en guise de conseil.

Je ne peux pas m' empêcher de penser que cela ne demande pas le dixième du courage qu' il faut pour s' asseoir sur une scène tout seul avec son violoncelle devant cinq cents personnes attentives. Mais je me tais, et je retiens pieusement mon souffle... et György passe avec bravoure l' épreuve du feu!

Le deuxième rappel n' est pas moins impressionnant; puis, après une descente épicée le long d' une fissure sans prises, nous nous retrouvons sur terre ferme, au col, entre les deux Gelmerhörner. Il est passé cinq heures, à la mi-septembre... Nous savons ce que cela signifie: dans deux heures au plus tard il fera complètement nuit. Comme un ignorant que je suis, j' affirme qu' il n' y a rien d' autre à faire qu' à continuer la traversée. Franz se gratte la barbe, s' assied, sort le petit livre et le feuillette un moment... Et voilà: il trouve une sortie dans la face est.

György me regarde. Puis il fait une révérence et un geste d' invitation en direction de l' abîme. Dans ses yeux brille un étrange mélange d' ironie et de préoccupation, quelque chose qui inquiéte-rait ceux qui ne le connaîtraient que superficiellement. Mais ici, la situation est sans équivoque. Nous n' avons plus la moindre envie de grimper et de faire des efforts; j' accepte donc l' invitation avec remerciements.

Quelques instants plus tard, nous trouvons le premier piton, muni d' une cordelette. Sans le vouloir, nous voilà engagés dans une vraie orgie de rappels. Les manœuvres de corde sont continuelles, et prennent du temps. Nous n' assurons que là où c' est absolument nécessaire. Les capacités techniques de György atteignent bientôt une virtuosité qu' il n' aurait jamais obtenue dans un cours d' escalade en si peu de temps. Après le septième rappel, la nuit est là.

Lentement, mais sûrement, la montagne commence à prendre sa revanche pour toutes les insouciances qui ont jalonné notre journée. Nous ne possédons qu' une seule lampe de poche, et elle est judicieusement restée dans le sac de György, dans le vallon, cinq cents mètres plus bas. Avec les dernières lueurs du jour, nous réussissons juste à gagner une petite terrasse d' herbe, avant d' être engloutis dans une nuit noire et sans lune.

Je me mets à parler de bivouac, mais Franz n' en veut rien savoir. Décordés, nous entreprenons une escalade d' un genre particulier: la « varappe à l' aveugle ». Nous traversons avec peine une gorge profonde où il faut tâter soigneusement chaque pas et chaque prise. Chacun à sa façon, nous rampons, glissons et nous coulons sur les grandes dalles souvent sans prises. Au-dessous de nous, là où les dalles plongent à la verticale, nous ne voyons pas le vide, mais nous le sentons obscurément. Cela crée comme un chatouillement dans la région de l' estomac, surtout quand un pied ou une main aux doigts écarquillés par la crampe se met à déraper un instant jusqu' à ce qu' une rugosité à peine sensible donne une nouvelle prise. Nous découvrons enfin qu' une seule manière de progresser est praticable avec bonne conscience dans ces circonstances: ramper à quatre pattes en contact le plus étroit possible avec le rocher, en utilisant le fond de pantalon comme point d' appui et frein de secours.

De cette façon, nous avançons étonnamment vite. Une issue espérée par une fissure se révèle trop raide. Nous remontons en biais sur des plaques de granite lisses et convexes comme le dos d' une baleine pétrifiée. Le grondement du torrent est puissant et commence à s' imposer à nous; le fond du vallon ne peut plus être bien éloigné. Mais comment franchir ces derniers abrupts de rocher? Nous errons sans réponse sur le terrain vilainement incliné. Jusqu' ici, nous nous en sommes bien tirés, sans incidents; mais nos nerfs sont usés. Nous ne trouvons plus l' aventure drôle du tout, et ne soupirons qu' après un coin de terrain plat où nous pourrions nous tenir debout et avancer sans avoir à nous cramponner avec nos doigts endoloris.

Franz rampe le long d' une fissure sous un grand surplomb, et crie quelque chose. Nous le suivons sans conviction, en scrutant la profondeur. On peut vaguement distinguer la fin de la dernière dalle, environ deux longueurs de corde au-dessous de nous: une limite mal marquée entre le gazon sombre et la roche plus claire.

- C' est ici ou nulle part! dis-je dans un accès d' impatience en me mettant en route.

Une mince fissure descend droit en bas au milieu de la plaque. En utilisant tous les moyens de friction possibles, les bouts des doigts pressés dans la fissure, je peux avancer toujours plus loin à petits pas. A mi-hauteur, je crois au succès et j' appelle Franz et György à me suivre. La raideur augmente encore, mais l' exposition diminue... enfin. De toute façon, une glissade involontaire avec atterrissage dans le gazon n' aurait plus de conséquences bien graves. Contrairement à nos craintes, la fissure s' élargit un peu et offre de ioo petites prises. Quelques pas de varappe normale, un saut dans l' herbe douce, et la dernière opération peut être considérée comme accomplie.

Nous nous congratulons. György nous remercie avec enthousiasme pour notre « travail de guides ». La suite est sans aucun problème: nous allons trouver le chemin de la cabane, et la descente est sans danger. Je constate avec surprise que la partie postérieure de mon pantalon ne tient plus à moi que par des lambeaux. Bien sûr, c' est compréhensible. A Franz aussi, il reste à l' endroit critique plus de trous que de tissu. György ricane doucement. Son pantalon de varappe ne porte aucune trace. C' est de l' excellent matériel, fait à la maison, coupé à la main, dit-il non sans un relent de raillerie pour nous autres pauvres victimes de la société de consommation. Mais Franz soutient que ce nouveau système de refroidissement est une invention géniale qui mérite d' être brevetée.

Remis de bonne humeur, nous descendons en titubant sur les mottes et les cailloux en direction du torrent. Il nous faut rallier l' autre versant du vallon, car de ce côté-ci une barre de rocher nous sépare encore du bas, d' après ce que nous savons déjà de la topographie locale.

Parvenus au bord du torrent, nous sommes surpris de la hauteur imprévue de l' eau, qui se précipite vers la vallée en écumant entre des blocs cyclopéens. Nous suivons la rive jusqu' à l' endroit où les masses d' eau se précipitent par-dessus la barre rocheuse, puis remontons jusqu' au verrou supérieur, où une cascade a forme un petit lac. György presse le pas et cherche dans l' obscurité où traverser; nous pouvons à peine le suivre. Franz devine ma pensée.

- Cette fois, nous sommes enfin bloqués! dit-il, mi-résigné, mi-interrogateur.

Je peux seulement répondre qu' il ne nous reste rien d' autre à faire qu' à attendre ici le matin.

György a disparu, avalé par la nuit d' encre. Nous nous asseyons, regardons l' eau mugissante, et nous taisons. Nous sommes étrangement mal à l' aise. Nous n' avons qu' une certitude: celui qui glisse et tombe ici dans l' eau est perdu sans espoir.

C' est seulement maintenant où nous sommes assis, apathiques, tous les deux, que nous prenons conscience d' un changement survenu chez György. Dans le rocher, il nous a suivis tranquillement, et plutôt passivement. Mais ici, quand la situation est enfin sans issue, il semble soudain être pris d' une agitation frénétique. Quelque chose le pousse à grimper comme un possédé dans ce paysage de fantômes. Tel un esprit, il surgit de nouveau comme du néant, en gesticulant:

- Ça passe, nous crie-t-il en essayant de dominer le tumulte du torrent.

- Exclu, répond Franz. On bivouaque ici! György fait un brusque mouvement de la tête, comme pour chasser une guêpe. Nous essayons de lui expliquer la situation, mais finissons par lui accorder le plaisir de voir la chose de près.

Parvenu à un endroit où la rive est basse, György montre un petit rocher arrondi qui dépasse juste de l' eau. Le courant passe des deux côtés en masses à peu près égales pour plonger dans une gorge.

- Pas question, dis-je sèchement.

György nous apparaît maintenant comme un petit débutant ingénu. Mais il nous appelle en jurant, expliquant son plan en phrases courtes et précises:

- Mais regardez donc! Il faut se placer ici, sur ce bloc, se laisser aller avec les mains en avant, s' appuyer sur le rocher rond, s' y tirer, se redresser, puis sauter sur cet angle et faire une enjambée...

Franz et moi sommes abasourdis par la force de son raisonnement. Nous discutons. Pour finir, j' abandonne:

- Bon, je marche, mais seulement en nous assurant sans faute avec la corde.

S' encorder rapidement! La corde de soixante mètres se révèle être sournoise dans l' obscurité. Jeter le paquet maladroitement et tirer le mauvais bout donne un splendide plat de nouilles! A tâtons, Franz et moi essayons de venir à bout de ce peloton, en démêlant boucle après boucle, en toi défaisant nœud après nœud, en recommençant plusieurs fois depuis le bout, sans hâte; nous avons le temps, maintenant - il ne peut pas faire plus noir. György frétille d' impatience. Il essaie encore une fois de nous pousser à l' action sans assurage. Mais nous restons inébranlables. Nous n' avons aucune envie de devenir témoins d' un jeu macabre. Après trois quarts d' heure nous sommes encordés, debout comme des pompiers devant le feu, prêts à tout.

Je prends le sac le plus lourd et m' arc derrière un bloc, pas trop loin, pour surveiller les acteurs. György est depuis longtemps à l' endroit choisi. Sur mon signe, il se raidit et se laisse lentement basculer par-dessus l' eau fuyante. Il absorbe le choc à bras tendus, demeure un instant immobile en position horizontale, puis prudemment, sans perdre l' équilibre, tâtonne sur le rocher d' une seule main... ramène soudainement une jambe en avant pour tirer ensuite le reste du corps comme sans effort. La première manœuvre s' est déroulée selon le programme. Nous ne pouvons pas suivre clairement les mouvements suivants. Un jeu d' ombres fantomatiques, et György est loin.

Je dois tirer fortement la corde en arrière pour qu' elle ne traîne pas dans l' eau qui l' emporterait. Je sens les mouvements de György par à-coups. Une pause assez longue et deux avances de quelques mètres montrent qu' il y a un autre bras du torrent à traverser. La corde glisse lentement et régulièrement, puis... arrêt.

Tendus, nous attendons quelques minutes. A-t-il appelé? Nous n' entendons que le mugissement de l' eau. Pourquoi ne donne-t-il pas désigne avec la corde? Ou bien, celle-ci a-t-elle eu un léger mouvement? J' essaie de donner un peu de mou. La corde coule de plus en plus loin, jusqu' en son milieu. Nous estimons que György doit être à un point d' assurage.

Allons-y! C' est au tour de Franz, assuré des deux côtés.

- Je viens! rugit-il à pleine gorge, mais ses paroles sont emportées par le vacarme.

Il prend une profonde respiration. Franz est d' une demi-tête plus court que György. Mais il réussit aussi la traversée aventureuse, en suivant exactement la démonstration. Il est vrai que nous nous sommes entraînés tout le jour aux extensions, aux enjambées et aux sauts - la meilleure préparation pour couronner la journée par un exploit sportif.

Quoique mes deux compagnons, passés avant moi, aient suffisamment démontré que la traversée est possible, l' opération ne me semble pas moins désagréable. Je me sens soudain solitaire. Le rideau que fait le bruit continu forme une prison encore plus oppressante, plus abrutissante que l' obscurité. Seul un mince cordon ombilical me relie à l' extérieur, à un autre monde où deux hommes invisibles s' efforcent de garder le contact avec moi. Si je tombais, leur aide servirait-elle à quelque chose?

Seuls la tension de ma concentration et le but de la manœuvre chassent mes doutes. Je dois d' abord lutter pour mon équilibre. A la première « arche de pont », où l' eau glisse droit sous mon ventre, mon gros sac essaie avec obstination de basculer de côté. Après une série de mouvements de danseur de corde, j' arrive vers mes compagnons, deux ombres derrière un énorme rocher. Nous nous retrouvons comme des conjurés en embuscade, avec des sourires aussi significatifs qu' invisibles. Franz et moi tapons sur l' épaule de György. Mais lui n' est pas encore satisfait: l' absence de sentier et les interminables surprises de la journée l' ont rendu méfiant.

Il ne devrait plus y avoir de difficultés techniques à trouver le chemin de la cabane. Il nous faut pourtant d' abord lutter pour passer sur l' autre versant du vallon: encore de la varappe à l' aveu, de pénibles montées et descentes par-dessus des blocs gros comme des maisons, puis la traversée des éboulis, en diagonale, à la recherche des traces. Reniflant à ras du sol, il ne me faut pas trop longtemps pour découvrir une faible trace plus claire dans le terrain: le sentier de la cabane!

Comme ce succès me semble normal, je laisse arriver les autres, et je dis en aparté:

- J' ai l' impression de me trouver sur une agréable petite route.

- Quoi! s' exclame György en vérifiant aussitôt mes dires.

Alors, dans son premier enthousiasme, de son ténor bien timbre il fait résonner dans les pierriers le début d' un aria de Don Juan. Il me prend par l' épaule, et le bouillant Hongrois m' aurait embrassé sur l' heure, si je n' étais pas un Suisse vertueux et lent...

Fatigués, affamés, avec nos habits et nos doigts vilainement déchirés, mais avec un courage renouvelé, nous nous remettons en mouvement. Bizarre petite troupe de noctambules. Il nous semble que la varappe nocturne est un sport trop peu pratiqué. Nous nous imaginons comment la scène de l' alpinisme d' avant pourrait reprendre vie avec un nouveau gag, les premières nocturnes. Départ après le coucher du soleil, retour avant l' aurore. Le clair de lune et les lampes de poche seraient interdits comme moyens artificiels déloyaux.

György est devenu causeur. Il raconte que son grand-père portait, en hongrois, le nom de « passeur ». Un de ses ancêtres devait avoir conduit un bac sur le Danube, et cela lui reste comme un devoir. Il a garde dans son sang la traversée des eaux. Nous comprenons maintenant son obstination dans les moments cruciaux au bord du torrent. Quand, face aux flots gonflés, il mesura le genre et le danger de ce nouveau problème, il comprit que son heure était venue: l' occasion rêvée de nous montrer sa reconnaissance. Nous étions ses guides, il était notre passeur, c' était pour lui le plus grand bonheur.

Nous retrouvons notre vieille connaissance, le torrent, au fond du vallon. Mais cette fois, nous le traversons dédaigneusement et avec bruit par deux ponts de bois bien paisibles. Son rugissement monstrueux résonne à nos oreilles comme du dépit pour le coup que nous lui avons porte par ruse dans une action risquée.

György se souvient de son sac. Franz est d' avis qu' il est sans espoir de retrouver ce sac dans les circonstances présentes, et je propose de reporter la recherche au matin — puisque György et moi avons encore une journée libre pour tuer le temps. Mais, comme nous l' avons déjà remarqué, György ne se laisse pas si facilement détourner de ses intentions. Il a mémorisé avec le plus grand soin le lieu de son dépôt, et il lui faut au moins... Et il n' est plus là! Au beau milieu de la discussion, il s' est éclipsé sans bruit, sans que nous le remarquions.

Nous faisons encore quelques pas pour nous installer à un endroit confortable.

- Il aura tôt fait de s' apercevoir que dans la nuit tous les chats sont gris, laisse tomber Franz.

Nous profitons de l' occasion pour grignoter un peu et boire du thé froid - la première fois que nous calmons nos estomacs depuis le sommet. Comme prévu, György se fait attendre. Nous nous couchons plus ou moins bien en travers du chemin, la tête calée par la corde ou un sac. Une fatigue agréable coule à travers nos corps détendus et descend comme du plomb dans nos membres. Quelques étoiles scintillent faiblement au ciel, mais tout est sombre autour de nous.

Nous sommeillons ainsi un moment. Dix minutes s' écoulent, vingt minutes, une demi-heure. Nous nous asseyons de nouveau, causant de ceci et de cela. Mais pourquoi György prend-il si long temps? Je raconte un peu l' éclosion de notre amitié, et les traits particuliers de la personnalité de György. Franz ne le connaît que d' au, et a de la peine à comprendre son attitude. Enervé, il se lève pour aller « voir » ce qui se passe. Je l' entends appeler plusieurs fois. Nous sommes toujours à moins de cent mètres du torrent, donc dans le tunnel de son vacarme, ce qui rend difficile toute communication acoustique. Franz revient bredouille. Cette fois, toute sa bonne humeur s' est envolée. Il laisse libre cours à sa colère avec des jurons colorés.

Nous nous asseyons de nouveau et attendons sans savoir que faire. György aurait-il passé à côté de nous et continué seul la descente? Cela nous semble exclu. Il ne pouvait que nous trouver sur son chemin. Et supposer qu' il nous ait dépassés, il n' aurait sûrement pas continué à marcher! Il serait certainement revenu sur ses pas, il aurait appelé et cherché. Quelque chose lui est-il arrive? Un faux-pas entre les gros blocs, un pied foulé ou une jambe casséea peut être vite fait. Mais alors il aurait répondu aux appels! Peut-être est-il si malencontreusement tombé qu' il s' est tape la tête et a perdu conscience. Il pourrait aussi avoir été victime d' un soudain malaise... A-t-il perdu quelque chose, et est-il remonté le sentier sans rien nous dire? Est-il possible que, par épuisement, il se soit mis à tourner en rond, et que maintenant il erre quelque part, perdu, trop loin pour que nous puissions entendre ses appels?

Nos pensées montrent bientôt qu' il y a d' in explications à la situation dans laquelle nous nous trouvons. Tant que nous ne pouvons rien observer de neuf, nous ne nous rapprochons pas de la vérité. De toute façon, il nous semble parfaitement possible que György soit couché sans connaissance dans le pierrier, derrière un bloc. Nous n' avons donc pas le droit de descendre. Il est normal que nous continuions à chercher notre camarade à tout prix!

Je m' écarte de quelques pas du chemin et monte dans le pierrier, en grimpant sur deux ou trois grands blocs. Mais à quoi cela sert-il de tâtonner en aveugle dans ce désert juste bon à vous rompre le cou? Les montagnes à la ronde me dominent comme des ombres gigantesques et muettes. Soudain, le désespoir me prend, et je reviens à mon point de départ.

Notre bêtise commence à nous apparaître sans pitié. Nous commençons à comprendre par exemple combien une misérable petite chose telle qu' une lampe de poche peut devenir importante et même sauver une vie. Petit et démuni, l' homme ne peut affronter la nature qu' en utilisant sa tête, ses inventions. Des expériences cruelles lui font souvent payer son manque de réflexion.

Franz hurle le nom de György de toutes ses 63 Petit Gelmerhorn: partie sommìtale Photo Henri Furrer, Bern 64 Cabane Geirrter et vue sur les Gelmerhörner Photo Doli Reist, Imerlaken 65 Les Gelmerhörner: notre itinéraire Photo Henri Furrer forces dans la nuit... Il recommence plusieurs fois, après de longues pauses, aux quatre vents. Chaque fois, tendus, nous écoutons - et chaque fois nous n' entendons pour toute réponse que le vacarme monotone et implacable du torrent voisin. Est-ce la vengeance finale de l' eau?

Voilà plus d' une heure que nous sommes là, sans avoir perçu le moindre signe de vie de György. Il est de toute façon certain maintenant que quelque chose s' est passé. Mais à quoi cela ser-virait-il de rester ici toute la nuit? Nous croyons avoir fait notre devoir dans ces circonstances, et nous essayons de nous persuader que György est en train de nous chercher de son côté, mais dans un toutautreendroit,ouque,toutsimplement, il nous attend quelque part dans la descente. Et si nous ne le rencontrons pas sur notre chemin entre cet endroit et Kunzentännlen sur la route du Grimsel, il nous faudra de toute façon attendre lejour avant de pouvoir entreprendre quoi que ce soit.

Nous commençons la descente avec des sentiments mélangés. Je ne peux pas m' empêcher, tout en marchant, de ruminer sans cesse la disparition mystérieuse de mon ami. Au fond, je ressens de quoi soutenir mon espoir: une grande confiance en lui. Je connais György comme un homme extrêmement conscient de ses responsabilités, et je ne peux pas m' imaginer qu' il ait commis la moindre imprudence. Mais, en même temps, une peur étrange me guette, comme un relent de scènes de roman d' horreur depuis longtemps oublié. Trois hommes s' en vont dans la solitude de la montagne, deux reviennent, l' un manque, il est disparu, son esprit erre peut-être encore...

Le sentier, exposé dans les rochers, nous semble interminable. On aperçoit, au-dessous, des dalles raides et noires, et le bord à peine visible du lac de Gelmer, encore plus noir. Une fois, malgré moi, je reste immobile, je regarde la surface de l' eau sans rides, et j' écoute dans le silence. Mes pensées me taraudent. Je me cramponne en frissonnant au câble qui borde le sentier du côté de la montagne, et je continue, perdu dans mes réflexions. C' est curieux comme l' imagination peut être sinistre.

66 Dalles de granite de l' arête sud du Petit Gelmerhorn Photo Manuel Signer, Wabern 67 Sur l' arête sommitale du Petit Gelmerhorn Photo Henri Furrer Une lampe brille à la maison du garde, à ce bout-ci du barrage. Peut-être y a-t-il quelqu'un qui pourra nous dire si un solitaire a passé par là. Il est minuit. L' ampoule nue jette des taches de lumière fantomatiques sur les environs. Avec une tension craintive, nous faisons le tour du bâtiment, cherchons la porte, frappons doucement... Pas de réponse.

- Hello, il y a quelqu'un? demandons-nous d' une voix étouffée...

Rien ne bouge... Silence de mort. Est-ce que quelqu'un dort à l' intérieur? La froide bâtisse de béton est inquiétante, comme si elle n' avait jamais été habitée.

Nous nous glissons rapidement plus loin. Nous sommes devenus farouches comme des animaux nocturnes: nous nous sentons mieux cachés dans l' obscurité que dans les cônes de lumière crue de cette maison de fantômes.

Nous atteignons l' autre rive sur le barrage étroit. A mesure que s' accroît la distance du lieu de l' accident, mes doutes grandissent et me tenaillent. Avons-nous bien fait? N' aurions pas dû chercher György plus longtemps et plus intensivement? L' incertitude me tourmente, et j' essaie de la calmer en me figurant que le disparu se tient soudain devant nous et nous parle, comme si rien ne s' était passé! Par un espoir plus artificiel que réel, je m' applique à distinguer l' ombre noire d' un homme qui avance derrière un rocher ou un buisson, à deviner un appel dans le lointain.

Gare aux hallucinations! Nous nous en rendons maintenant bien compte: la fatigue, la tension nerveuse et le fardeau d' une certaine mauvaise conscience amoindrissent le discernement de nos esprits. Nous nous arrêtons parfois pour écouter. L' Aar se fait déjà entendre du fond de la vallée.

Traversées rocheuses. Escaliers de granite. Talus de gazon. Marécages par endroits. Aux passages critiques, nous devons nous baisser et tâter du pied pour ne pas perdre la trace.

- Gentil Petit Gelmerhorn, me dis-je pendant que mes jambes me portent comme un somnambule, toi qui n' es qu' une dent de granite de

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68 Dans la dalle sommitale du Petit Gelmerhorn. Vue plongeante sur le lac Gelmer Photo Henri Furrer 69 Grand Gelmerhorn: paroi ouest Photo Henri Furrrr modeste altitude - comment cette course va-t-elle se terminer?

Nous finissons par sortir de la forêt clairsemée de Kunzentännlen. Notre tension croît à chaque pas qui nous rapproche de la route. La mauvaise conscience nous pèse. Je sens battre mon pouls, je respire nerveusement quand nous distinguons l' auto dans l' obscurité. La voici. L' auto est vide... Non, il y a quelque chose à l' intérieur... un corps! Nous frappons sur les vitres. La forme se meut, la lumière s' allume - c' est György: il nous regarde avec des yeux ensommeillés et un léger sourire.

Nous parlons tous à la fois, dans un mélange de bonheur, de colère, d' agitation et de soulagement. Reproches, explications, protestations, apaisements. Nous apprenons que György n' a pas vraiment cherché son sac. Il voulait simplement regarder à un seul endroit, pour revenir immédiatement. Il s' est alors mis à notre poursuite, aussi vite qu' il le pouvait. C' est seulement au barrage que lui est venue l' idée que quelque chose n' était peut-être pas en ordre, sur quoi il a continué lentement. Comme nous ne l' avons pas rattrapé, il n' a pas su jusqu' au dernier moment s' il était devant ou derrière nous.

Nous essayons de reconstituer la situation dans le pierrier. Nous ne comptons pas obtenir un accord qui clarifie toutes ces circonstances compliquées. Mais il reste un petit malaise. Nous n' ar pas à trouver une explication plausible pour comprendre comment György a pu passer à côté de nous sans être remarqué. Quelque chose semble là ne pas avoir été naturel... Mais laissons tomber cela. Tout est de nouveau en ordre, c' est là seul ce qui compte.

Traduit de l' allemand par Pierre Vittoz

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