Une ascension dans les Asturies

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PAR C.M. BRIQUET, GENÈVE

Avec I illustrations ( 167 ) Pour les alpinistes, l' Espagne n' a pas la haute cote, et pourtant ce pays magnifique est essentiellement montagneux. La chaîne des Pyrénées se prolonge à l' ouest sur près de 800 km. A 50 km à l' ouest de Santander, et à 40 km à l' intérieur des terres, se trouve un massif calcaire étonnamment abrupt et sauvage. Ce sont les Picos de Europa. Terre ardente où le patriotisme est très vivant, c' est à Cavadonga, en plein centre des Asturies, que se trouve le sanctuaire de la patrie espagnole: de ce lieu partit, en 718, le prince Pelayo ( Pelage ), qui remporta la première victoire sur les Arabes, dont l' occupation s' étendait alors sur tout le pays.

Toute la partie basse de ce pays est très boisée: bois d' eucalyptus, de pins et de hêtres. Les vallées sont profondes, bordées de hautes parois de rochers calcaires. Les routes y sont rares et point trop bonnes. Le plus haut sommet culmine à 2642 m. C' est le Llambrion. Trois cabanes desservent cette région; mais elles exigent de longues heures de marche d' approche, car les routes carrossables ne mènent pas bien haut.

Accompagné de mon fils André, je pars le 4 juillet de la plage de Colunga pour Cangas de Onis, où M. José Gomas, un charmant pharmacien qui sait le français, nous remet une carte schématique de la région et l' adresse d' un guide « especialisto » domicilié à Arenas. Forts de ces renseignements, nous reprenons la route, vertigineuse par moments, qui nous mène à Arenas. Nous avons jeté notre dévolu sur le Naranjo de Bulnes, puissante tour calcaire de 2516 m, le Cervin de la région.

Après bien des difficultés et du temps perdu - dans ces pays méridionaux il ne faut pas être presse -, nous pouvons enfin rencontrer le seul guide de la région, Alfonso Perez. Il ne sait pas un traître mot de français, et pour ma part je connais d' une façon toute rudimentaire la belle langue de Cervantes. Nous convenons non sans peine de nous retrouver le lendemain à 5 heures sous ses fenêtres.

Fidèles au rendez-vous, nous voyons notre guide arriver avec 25 minutes seulement de retard, accompagné d' un camarade qui porte une grande sacoche de cuir, un drap bleu noué aux quatre coins, contenant sans doute divers impedimenta. Tous deux portent une veste de velours vert avec, sur les parements du col, un cor de chasse indiquant qu' ils sont les facteurs de la région. Par notre faute, tout le pays va être privé de correspondance pendant deux jours...

Nous nous entassons dans la voiture, et remontons en direction sud la vallée, sur 13 km, jusqu' au barrage de Poncebos. Là s' arrête la route carrossable. Nos deux lascars, qui doivent porter quelques lettres juste en-dessus, nous rejoindront plus haut. Je me figurais dans ma candeur qu' Alfonso montrait à son remplaçant la tournée des destinataires du courrier... Allons donc! Ce quatrième camarade ne devait nous quitter qu' une fois de retour à son village.

Après une heure de marche par un excellent chemin muletier, ces messieurs nous rejoignent au hameau de Bulnes. Il est 8 heures, aussi veulent-ils encore distribuer du courrier. Et puis, c' est l' heure de manger un morceau, de boire un verre chez les nombreux parents. Sur l' affirmation qu' il y a encore six heures de marche pour arriver au refuge, nous décidons - vu le beau temps, la fraîcheur - de continuer sans le guide, qui nous rattrapera.

Toujours en direction du sud, nous remontons le vallon de Balcosin, passons à l' alpe misérable de Fuente, sur l' heure de midi. De guide, pas question. Le sentier monte, mal indiqué. Sur de grands lapiaz, des marques de pas de moutons incrustés de crottes brunes indiquent le chemin à suivre. Maintenant, la Tour du Naranjo nous domine de ses puissantes assises fauves. La soif et la faim nous obligent à une halte près d' une source fraîche et bienvenue. Enfin, vers 14 h. 30, nous arrivons au refuge Delgado-Ubeda, qui doit se trouver à environ 2000 m sous la paroi nord du Naranjo.

Nous n' avons pas de clé pour entrer dans la cabane. Avec peine, nous cherchons un peu de bois dans les environs. Hélas! les arbres ont disparu à 1500 m. Nous avons ici exactement la végétation que nous trouvons dans les Alpes 1000 m plus haut.

Brusquement le brouillard descend d' un col à l' ouest et noie tout de son silence ouaté. Vers 18 heures émerge enfin de son épaisseur le guide Alfonso flanqué de son inséparable compagnon, dont je saisis enfin le rôle indispensable: il est le porteur du guide! En effet, le pauvre diable est chargé de la corde, de son ballot au bout d' un bâton, des souliers de marche, de deux vestes, tandis qu' Alfonso, le guide de première classe « especialisto », ne porte rien.

Nous pensions, André et moi, qu' il allait sortir la clé de la cabane de l' une de ses poches, nous qui l' attendions en frissonnant depuis trois bonnes heures. Mais non! le voilà qui grimpe, avec un bras et un pied de chaque côté du chambranle de la porte. D' un magistral coup de rein, il en ouvre la partie supérieure. Ah! si nous avions su ça plus tôt!

L' intérieur est misérable, glacé, dépourvu de fourneau, de casseroles, de vaisselle. A l' étage unique 4 cm de poussière de paille sur des bat-flancs de ciment nous promettent une nuit confortable!

Nous faisons du feu dehors, contre la cabane, et chauffons l' eau du névé tout proche avec le bois ramassé en montant. Une tasse de thé nous aidera à avaler notre souper un peu salé, car la charcuterie espagnole est forte.

Le lendemain, le départ est à 6 heures. Au loin, à l' est, un brouillard très épais nous cache la vue des Pyrénées. J' en augure que le temps va changer, malgré l' optimisme d' Alfonso. Par des névés en neige dure, nous remontons un vallon qui nous amène en une heure au pied de la face est du Naranjo. Le guide nous explique que les passages qui nous dominent sont très difficiles, et qu' il est préférable d' attaquer par la face sud. Nous nous laissons conduire, abandonnant le porteur, qui attendra patiemment notre retour en regardant passer les isards.

Par une série de cheminées faciles, nous arrivons sous un surplomb que nous contournons par la gauche. Les prises sont assez rares, mais bonnes. Nous nous élevons obliquement jusqu' à une fissure bien marquée, et la remontons sur trois longueurs de 20 m. C' est là que se trouvent deux passages de IVe degré, avec un joli surplomb à surmonter sur de rares prises, comme de juste. Plus haut, une grande vire nous accueille. Nous admirons l' élan vertigineux de la chaîne qui se déploie au sud, en un massif splendide de tours, de crêtes échevelées, coupées de parois impressionnantes. En une petite demi-heure, nous atteignons la cime sans plus de difficulté.

Au nord, à 50 km, miroite la Mer Cantabrique. Hélas! le brouillard contre lequel nous avons lutté de vitesse nous rejoint et nous ravit le panorama tant désiré et bien mérité.

Par une dizaine de rappels de 20 à 25 m, nous redescendrons rapidement à notre base. Tout au long de la montée, la voie était équipée de pitons solides et bien plantés. C' est sans appréhension que nous nous confions à eux pour les rappels de la descente. Il nous a fallu trois heures pour gagner le sommet. Une demi-heure suffit pour en rejoindre la base.

Par des glissades peu appréciées de nos compagnons espagnols, qui préfèrent les vires et les bancs rocheux, nous regagnons la cabane. Heureusement que je puis décider notre guide à nous conduire au retour dans la plaine: un brouillard épais voile toute chose. Sans notre homme, ce ne sont pas trois mais six heures et plus que nous aurions mises pour atteindre la voiture.

La morale de cette reconnaissance dans les Picos de Europa, c' est que la région est splendide, très sauvage, et permet de faire de nombreuses ascensions aux difficultés variées. Il est sage toutefois de se munir d' un réchaud, de sacs de couchage, ou de monter sur les hauteurs du bois et une casserole, si petite soit-elle. Quant aux conditions atmosphériques, elles imposent dans le gros de l' été d' avoir terminé les ascensions à midi, à cause du brouillard qui envahit la montagne à partir de ce moment.

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