Une ascension du Grand Mythen en 1864

Hinweis: Dieser Artikel ist nur in einer Sprache verfügbar. In der Vergangenheit wurden die Jahresbücher nicht übersetzt.

Par Jules Piccard

( 1840—1933 ) L' auteur de ce récit, Jules Piccard 1, était alors, à vingt-quatre ans, jeune privat-docent de chimie à l' Ecole polytechnique fédérale. C' est là qu' il rencontra Eugène Rambert, son aîné de dix ans, et possédé comme lui de la passion de la montagne. Cette passion commune créa entre les deux hommes et cimenta une amitié profonde et solide. Jules Piccard devint le compagne de courses favori de Rambert. Ils étaient ensemble pour cette ascension du Grand Mythen en mai 1864. L' année suivante, ils entreprirent et réussirent la deuxième ascension de la Cime de l' Est. En 1872, entre Noël et Nouvel-An, ils montèrent au Titlis en plein hiver. M. Piccard était un excellent grimpeur. Rambert a raconté 2 avec quelle maîtrise, bien que mal chaussé, et rejetant l' aide de la corde comme une insulte, il escalada la cheminée terminale de la Cime de l' Est.

Il faut aujourd'hui un certain effort pour se replacer en imagination dans l' état d' esprit des montagnards de ce temps et dans les normes qui existaient alors. Les Anglais poursuivaient leurs assauts contre les derniers grands pics des Alpes, dont la conquête devait s' achever l' année suivante sur la catastrophe du Cervin. Mais leurs exploits étaient regardés presque comme des entreprises surhumaines, et il y avait en Suisse bien peu d' alpinistes qui puissent prétendre à les égaler. Ces prouesses étaient sévèrement jugées. La haute montagne était encore très peu et très mal connue; par manque d' expérience, d' habitude et de points de comparaison, on était porté à en exagérer les difficultés et les dangers. Songez que des sommités telles que les Diablerets, les Clarides, la Haute Cime des Dents du Midi 3, qui nous sont devenues familières au point qu' on y conduit 1 C' était le père de Mme Paul Rambert-Piccard, qui nous a aimablement transmis le texte de cette relation, publiée en 1865 dans La Suisse, III, revue éditée à Berne.

2 La Cime de l' Est ( Les Alpes Suisses, 2e série ).

8 Quelques années plus tard, Javelle lui-même dira encore des six autres pointes des Dents du Midi que la moindre est une sorte de Cervin.

Rfirrr*iftt:jLiij.'-^i*L,„J.i., des classes d' écoliers et d' écolières, étaient regardées comme des ascensions très sérieuses où ne devaient s' aventurer que les montagnards expérimentés, et encore après avoir soigneusement étudié leur itinéraire à la boussole, sur la carte et sur le terrain. C' est ce que vont faire nos deux Vaudois au Mythen qui, avec ses flancs abrupts, passait pour une cime difficile et dangereuse. Aucun sentier n' y était encore tracé, et la voie d' accès était tout un problème. Cela permet de mesurer le chemin parcouru. Laissons maintenant la parole au narrateur.

L.S.

Le Grand Mythen a une élévation de 1903 mètres au-dessus de la mer. Pendant longtemps il fut considéré comme inaccessible. On raconte qu' il fut escaladé pour la première fois par un criminel de Schwyz à qui l'on avait promis sa grâce s' il parvenait au sommet avec une pesante croix de bois. L' amour de la vie lui fit faire des prodiges et la croix, depuis lors, n' a cessé de protéger la contrée qu' elle domine. Comme c' est le cas de toutes les légendes populaires, celle-ci a le tort de faire paraître les choses plus terribles qu' elles ne le sont en réalité, car depuis quelques années l' ascension du Mythen se fait presque chaque été; il est même question d' établir un sentier jusqu' au sommet1.

Enfin, quoi qu' il en soit de la légende et des difficultés, c' est le Grand Mythen qui avait été depuis longtemps désigné par mon ami X... 2 et moi pour le but de notre première course de l' année. Ce projet fut mis à exécution dans les derniers jours de mai 1864.

C' est toujours un bien beau moment, celui où l'on quitte la poussière des livres, les soucis et les ennuis de la vie de tous les jours pour aller respirer à longs traits l' air des hautes cimes... Comme le cœur est léger lorsque, le sac classique sur le dos, on quitte la ville muni d' une forte canne et de souliers ferrés! Rien alors ne paraît impossible; mais patience! Une journée de route calmera cette fièvre de jeunesse...

Quittant Zurich, les deux amis viennent coucher à la Schindellegi; le lendemain ils remontent la vallée de la Sihl et par Einsiedeln gagnent le Col du Holzegg, au pied oriental du Myihen.

Voici quels étaient nos projets pour ce premier jour: étudier d' abord d' une hauteur avoisinante la montagne, but de notre course: consacrer à cette étude tout le temps nécessaire pour la faire avec soin, puis, si la chose nous paraissait possible, tenter l' ascension le jour même et sans guide. Si, au contraire, la lunette d' approche ne réussissait pas à nous faire découvrir un passage, il nous restait pour dernière ressource de descendre à Schwyz et d' y prendre un guide sûr pour le lendemain.

Il semble que pour éviter une étude souvent longue et incertaine et s' épargner bien des essais et des ennuis, on n' ait qu' à se procurer dès l' abord un guide de confiance qu' on puisse suivre aveuglément jusqu' au sommet en mettant à chaque pas le pied dans la trace du sien; mais quelque commode que puisse paraître ce procédé, il ne devrait jamais exclure une étude 1 Ce projet fut en effet réalisé peu après l' ascension racontée ici.

2 Eugène Rambert.

préalable des localités. Ce n' est qu' ainsi qu' il est possible d' acquérir une connaissance approfondie des montagnes et cette sûreté de coup d' œil qui peut rendre de si grands services dans les cas imprévus. Quand on a étudié une pointe avec soin, on en fait l' ascension avec un bien plus vif plaisir, on constate l' exactitude de ses conjectures sur tel ou tel passage, on observe beaucoup mieux tous les détails du chemin et l'on est beaucoup moins dépendant de son guide... Comme poste d' observation, nous avions choisi, à une demi-lieue plus à l' est, une sommité d' où il devait être possible d' em d' un seul coup d' œil tout le versant oriental de la base jusqu' au sommet.

Mais le génie de la montagne eut vent de nos projets audacieux. Jaloux de ses flancs décharnés, il voulut les cacher à nos regards indiscrets et nous punir de notre témérité. A peine avions-nous commencé à gravir la côte qui conduisait à notre poste d' observation que le ciel, un instant auparavant d' une pureté parfaite, se couvrit en quelques minutes de gros nuages noirs; le Mythen se drapa tout à coup dans les plis épais d' un manteau de brouillards et, pour comble de malheur, la pluie se mit à tomber... Il eût été insensé de se hasarder dans ces conditions sur une montagne aussi dangereuse.

Les deux touristes ne sont pas pressés; du reste, c' est l' heure de dîner. Et quand enfin le Mythen rejeta son linceul de brume et qu' ils purent voir de la base au sommet la gigantesque pyramide, il était trop tard pour songer à en faire l' ascension. Ils descendent donc coucher à Schwyz. Le lendemain matin, toute la contrée est noyée dans un épais brouillard. Piccard et son compagnon occupent la journée à faire une promenade sur le Lac des Quatre Cantons: Treib, Seelisberg, Rütli, Chapelle de Tell, et rentrent à Schwyz par la nouvelle route de l' Axen qui venait d' être achevée. Le quatrième jour enfin, l' aube paraît dans un ciel radieux. A 4 heures ils sont prêts, mais le guide n' est pas là. Tant pis, ils s' en passeront.

Arrivés après une heure et demie de marche au sommet du col que nous avions passé deux jours auparavant ( Holzegg ), nous fîmes une courte halte avant d' attaquer le rocher proprement dit. Des quatre bouteilles que nous avions prises à Schwyz, deux furent mises avec quelques autres objets dans le sac que nous devions porter tour à tour, une fut laissée dans une profonde cachette avec un second sac et tout ce qui n' était pas indispensable; enfin la quatrième fut vidée sur place sans autre forme de procès.

On peut se représenter le Mythen comme une énorme pyramide assez irrégulière, dont les faces principales sont tournées l' une au nord, l' autre au sud-ouest et la troisième à l' orient. De ces trois versants, il n' y a que le dernier d' abordable, et cela à l' endroit seulement où il vient en s' abaissant rejoindre le col. Il ne peut y avoir aucune hésitation à cet égard; l' œil le moins exercé ne s' y trompera pas.

A partir de ce point on s' élève rapidement et presque en ligne droite sur des pentes rocheuses passablement abruptes, mais qui ne présentent aucun danger; la nature des couches y a produit des gradins naturels, des espèces de marches où le pied repose sûrement et entre lesquelles croissent quelques touffes d' herbe, excellents points d' appui pour la main.

Mais les difficultés augmentent à mesure qu' on s' élève; les pentes deviennent plus raides et le rocher plus glissant; le vide que l'on sent au-dessous de soi devient de plus en plus profond. Enfin, après une heure de montée, à peu près aux deux tiers de la hauteur totale, on s' aperçoit qu' il y a impossibilité absolue de continuer directement: une paroi presque à pic barre le chemin. C' est en vain que l' œil se promène sur ces roches nues, pas de cheminée, pas la moindre fissure où l'on puisse s' accrocher. On se trouve obligé de se jeter sur la droite ou sur la gauche et de chercher un passage qui ramène sur l' un des deux autres versants pour terminer l' ascension.

Quant au côté sud, il n' en pouvait pas être question; il suffit d' avoir vu le Mythen depuis Schwyz pour être convaincu que le sommet est complètement inaccessible de ce côté; il ne restait qu' à essayer sa droite et tâcher de rejoindre le versant nord qui depuis la route d' Einsiedeln nous avait paru couvert de gazon dans sa partie supérieure. Mais comment franchir l' arête qui nous en sépare? A première vue cela paraît impossible.

Il est cependant un moyen; mais un moyen si unique, si imprévu que si l'on ne savait pas qu' il existe personne ne songerait à le chercher. Une couche de roche plus solide, moins friable, a résisté plus complètement que les autres à l' action destructive du temps et forme une espèce de corniche naturelle qui s' avance au-dessus de l' abîme. C' est ce que les montagnards appellent une vire. Elle est large de deux à trois pieds, en un point elle est même complètement interrompue, ce qui oblige à faire une enjambée au-dessus du vide. Partout elle est inclinée du côté extérieur, de sorte que la prudence exige qu' on s' aide des mains et des genoux. Aux endroits où le roc supérieur surplombe, il faut même ramper.

Un assez mauvais pas, à ce qu' il paraît, après quelques jours pluvieux, est un couloir fort incliné qui précède immédiatement la vire et où une source abondante, en s' étalant sur le roc nu, le rend très glissant.

L' ascension du Mythen a donc ceci de tout particulièrement caractéristique qu' elle n' est rendue possible que par un concours heureux de plusieurs circonstances telles que si l' une d' elles venait à manquer, il n' y aurait aucun moyen de parvenir au sommet. La première moitié ne peut se faire que sur le flanc oriental, la seconde que sur le côté nord, et le point où la montée cesse d' être possible d' un côté correspond précisément à celui où elle devient possible de l' autre. Enfin, justement en cet endroit se trouve une vire qui permet d' effectuer ce passage.Vingt pieds plus haut, vingt pieds plus bas, la vire serait inutile; il suffirait d' ailleurs qu' un bloc vint par sa chute à l' interrompre sur une faible longueur pour la rendre impraticable et faire de l' ascension une impossibilité.

Partout il faut une attention soutenue, partout une chute pourrait avoir des conséquences funestes; mais c' est surtout à partir de la vire qu' il faut redoubler de prudence. Le voyageur qui n' a pas encore reculé se trouve tout à coup en présence de pentes d' une raideur vertigineuse, couvertes d' une longue herbe couchée par les neiges de l' hiver et se terminant à pic par des rochers de quelques mille pieds de hauteur. Au lieu de chercher à suivre l' arête comme nous le fîmes à la montée, il est bien préférable de continuer presque horizontalement pendant environ vingt minutes et de ne rejoindre l' arête qu' à une courte distance du sommet. Les pentes gazonnées sur lesquelles on s' élève alors en zigzag ne présentent rien d' effrayant.

Nous n' eûmes pas la satisfaction d' arriver seuls au sommet: deux personnes, un aubergiste de Schwyz et un entrepreneur, qui venaient étudier le projet de sentier, nous avaient rejoints un peu avant la vire et avaient fait avec nous le reste de l' ascension; mais ils ne tardèrent pas à redescendre et à nous abandonner à la contemplation d' une vue splendide.

L' auteur consacre les quatre pages suivantes à décrire « cet horizon de pointes ardues, de glaciers déchirés et de vastes névés », les nombreux lacs que le regard découvre de là-haut, puis il évoque les faits historiques dont ces sites furent le théâtre.

Tout entiers à la vue, nous n' avions pas songé à consulter nos montres, aussi ne fus-je pas peu surpris, en examinant à la lunette la plaine de Schwyz, de voir à l' horloge d' un village qu' il était près de deux heures de l' après. Les quatre heures que nous avions passées sur le sommet s' étaient envolées comme un rêve. Il était temps de prendre congé de ce panorama splendide et de dire adieu à la croix du Mythen. Un dernier verre, un dernier hourra pour le canton de Schwyz, puis le cœur content nous nous disposâmes à descendre.

Au moment de partir nous découvrîmes sous un rocher une bouteille renfermant les noms de ceux qui avaient fait l' ascension les années précédentes; une folle vanité nous poussa à y ajouter aussi les nôtres, après quoi la descente commença.

Cette fois nous prîmes le bon chemin, celui que nos deux compagnons de route avaient suivi en descendant. En nous conduisant le matin le long de l' arête sur des pentes rocheuses et glissantes qui, en quelques endroits, mesurent près de 60 degrés d' inclinaison, avaient-ils voulu nous montrer leur habileté ou mettre la nôtre à l' épreuve, voulaient-ils nous faire regretter d' être partis sans guide ou bien était-ce réellement pour étudier le tracé du sentier? C' est ce que nous n' avons pu éclaircir.

Un seul endroit nous parut assez dangereux pour rendre prudent l' emploi de la corde: il s' agissait de traverser horizontalement un petit champ de neige extrêmement incliné et qui, quelques pas plus bas, se terminait brusquement par un précipice sans fond. Un quartier de neige cédant sous notre poids aurait pu se détacher et, de rocher en rocher, rouler avec la victime jusqu' aux chalets que nous apercevions à nos pieds comme des points grisâtres au milieu des pâturages.

Attaché à la corde, le plus léger de nous passa le premier, pendant que le second en tenait l' autre extrémité enroulée autour d' une pique solidement fixée au sol; le service fut réciproque et le mauvais pas franchi sans accident. Puis arriva la vire; un peu plus loin deux petits sapins dont nous avions le matin remarqué exactement la position pour nous orienter dans la descente,. :.,±\t .avJ:X,^i et finalement le col où nous arrivâmes heureux d' avoir échappé à tout danger.

La bouteille de réserve que nous avions laissé mollement et fraîchement couchée sous une racine de sapin fut vidée à la santé des amis absents, puis, le sac sur le dos, nous nous dirigeâmes en suivant les hauteurs sur Iberg et Studen que nous avions choisi pour y établir nos quartiers de nuit.

Le lendemain — cinquième jour — nous passions en longeant le pied du Fluhberg dans la vallée de Wäggi, et le soir nous étions à Zurich.

Feedback