Victor Hugo alpiniste

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PAR LUCIEN LATHION

Nous ne citons que pour mémoire l' ascension du Rigi que le poète fit en 1839, en partant à pied de Weggis, avec un guide, comme c' était l' usage. Il a laissé une longue relation de cette course qui l' enthousiasma. Nous parlerons encore moins de ses deux traversées du Mont Cenis, avec ses parents, dans la première décade du siècle. Il n' était encore qu' un enfant. En réalité, son premier et unique contact avec la haute montagne est de 1825. Il grimpa alors jusqu' au Montenvers et se hasarda même sur la Mer de Glace. C' est cette course que nous allons étudier. Elle est peu connue.Victor Hugo ne lui consacre que quelques lignes. Elle reste dans une certaine pénombre qui laisse cependant deviner des émotions, un grand bonheur dans cette marche d' approche vers les vraies montagnes, et aussi quelques ennuis de voyage non dépourvus de pittoresque. Pour cela, il nous faut suivre le poète pas à pas.

En 1825, Victor Hugo était déjà célèbre. Le 29 avril, un décret de Charles X le nommait, à vingt-trois ans, chevalier de la Légion d' honneur. Un mois plus tard, le 29 mai, il s' agenouillait au sacre du roi, à Reims, sur les vieilles dalles de la cathédrale, ces dalles « qui avaient vu Jeanne d' Arc à genoux », écrit-il.

C' est en cette circonstance qu' il retrouva Charles Nodier, et que tous deux formèrent le projet, qui se réalisa en août, d' un voyage aux montagnes de Suisse, comme ils disent.

Victor Hugo s' ouvrit à son tour de ce projet à Lamartine, qui lui répondit de Chambéry le 25 juin 1825: « Je suis tout p*ès du Mont-Blanc, que n' y venez-vous tout de suite? Mais au mois d' août, je ne ferai que rentrer au gîte, et il me sera bien difficile, comme je vous l' ai dit, de vous y accompagner de nouveau. Mais venez toujours à Saint-Point, en passant, me donner un ou huit jours, je vous mettrai sur le chemin1. » Y aller tout de suite n' était pas facile. L' entreprise était dispendieuse et la bourse des deux écrivains assez peu garnie. Non pas qu' ils fussent particulièrement désargentés. Nodier avait été nommé, depuis peu, bibliothécaire de Y Arsenal, qui était alors propriété du comte d' Artois, lequel venait de ceindre la couronne sous le nom de Charles X.

En plus de ses droits d' auteur, Victor Hugo touchait une pension de 1000 francs alloués en 1822 par Louis XVIII sur sa cassette particulière, laquelle pension avait été augmentée en 1823 de 2000 francs sur les fonds littéraires du Ministère de l' Intérieur. Ce pactole avait permis à Victor Hugo de fonder un foyer; mais non de se payer un séjour à Chamonix. La dépense supputée débordait le budget ordinaire des deux ménages, et ce fut, semble-t-il, Charles Nodier qui eut la tâche de débrouiller le côté financier de l' expédition, car c' en était une.

Il eut une idée lumineuse. Il s' adressa à l' éditeur Urbain Canel qui avait déjà publié un livre de lui: Promenade aux montagnes d' Ecosse. C' était l' époque où les récits de voyages, surtout de voyages en Suisse, connaissaient une grande vogue.

Nodier et Hugo promirent à Canel un Voyage poétique et pittoresque aux montagnes de Suisse, qui était en réalité un voyage à Chamonix. L' ouvrage devait être illustré par les bons offices du 1 Victor Hugo, France et Belgique, Alpes et Pyrénées, Voyages et Excursions. Ollendorff, Paris, 1910, p. 599-601.

baron Taylor, protecteur éclairé des artistes et qui était commissaire royal aux Beaux-Arts. Il semblerait aussi qu' ils assurèrent Canel de la collaboration de Lamartine.

Un contrat en bonne forme est préparé. Lamartine toucherait 2000 francs pour quatre méditations, Victor Hugo 2250 francs pour quatre odes et quelques pages de prose. Nodier autant pour la relation détaillée du voyage. Un montant est prévu également pour les dessins. Tous les contrac-tants signent, sauf Lamartine. Hugo et Nodier reçoivent séance tenante chacun une avance de 1750 francs. Le viatique étant là, il n' y avait plus qu' à organiser le voyage.

Victor Hugo s' efforça de vaincre les résistances de Lamartine, dont l' état de santé ne permettait guère ce déplacement et qui faisait des cures à Aix-les-Bains. Les instances furent vaines. Lamartine répondit par le regret d' un refus: « Mon cher Victor, on vient de m' envoyer une lettre de vous relative à votre projet de voyage aux glaciers; mais il y a longtemps que je vous ai écrit qu' il ne me serait pas possible de m' y joindre... la fièvre tierce qui me ronge depuis neuf mois vient de me reprendre à l' issue des eaux... J' espère, mon cher ami, que vous comprendrez les motifs de mon refus et que vous les expliquerez à Nodier; rien ne m' aurait plu davantage que d' unir mon nom au sien et au vôtre dans un ouvrage où tous nos genres trouveraient si naturellement une place...1 » En réalité, Lamartine avait déjà antérieurement pris des engagements avec son éditeur qui s' était assuré l' exclusivité de sa production et il n' aurait pu accepter cette collaboration. Sa santé, en revanche, était réellement chancelante à cette époque.

Le 23 juillet, Victor Hugo écrit à son beau-père, qui était secrétaire au Ministère de la Guerre; il lui annonce entre autres choses ce voyage qui lui cause du plaisir: «... Nous allons, nous ( lui et sa femme ), partir le ler août pour les Alpes. Pendant ce temps-là, vous verrez la mer, puis nous nous retrouverons tous vers la mi-septembre à Paris, et nous nous raconterons tous les trois, lui ( Nodier ) la hauteur du Pic de Midi, vous la sublimité de l' Océan, et nous la grandeur du Mont-Blanc...2 » Ce voyage se fit en famille. Etaient de la partie Mme Victor Hugo ( 22 an% ) et sa petite fille Didine, Léopoldine, qui devait mourir si tragiquement à Villequier, laquelle Didine avait dix mois et faisait ses dents. Mme Charles Nodier et sa fille Marie, qui avait quatorze ans Enfin un peintre, M. Gué, chargé de dessiner les paysages de Chamonix pour le baron Taylor.

On loua deux calèches à forfait. C' était ce qu' on appelait aussi des « voiturins », des transporteurs qui, pour un montant déterminé et en vertu d' un contrat, se chargeaient de véhiculer leurs clients suivant le programme proposé. L' allure moyenne de ces sortes de véhicules était de quinze à dix-huit lieues par jour, environ 50 km. Ce voyage dura exactement un mois, du 2 août au 2 septembre.

La veille du départ, Victor Hugo parle aussi de ce voyage dans une lettre à son père. La course lui tenait à cœur: «... Notre excursion en Suisse s' exécute; mardi, à 2 heures du matin, nous roulerons vers Fontainebleau. J' ai été horriblement souffrant toute la semaine d' un torticolis; mais je suis mieux, et le voyage achèvera de me remettre.

Les libraires paient notre voyage et au delà. Ils me donnent ( Urbain Canel et Maurice ) 2250 francs pour quatre méchantes odes. C' est bien payé. Je ne crois pas que Lamartine puisse être de la partie: il vient d' être nommé secrétaire d' ambassade à Florence. Nodier est des nôtres...3 » Il lui apprend aussi que Didine se porte à merveille.

xlbid. p. 599-601.

1 Victor Hugo, Correspondance. Ollendorff, Paris, 1947, t. I, p. 428.

" Ibid. p.429.

Au jour fixé, le 2 août, la famille Hugo prit place dans l' une des voitures* avec une nourrice pour la petite Didine et une berceuse achetée pour la circonstance r. La famille Nodier occupa l' autre avec le peintre.

En partant, Victor Hugo oublia son passeport. Il fallut s' arrêter quelque temps à l' un des premiers relais, pour attendre le précieux document. Les archives Victor Hugo possèdent deux passeports établis pour le poète en 1825, l' un date du 25 avril pour aller chez son père à Blois, l' autre du 29 juillet, pour ce voyage. La dernière édition des œuvres du poète souligne le piquant de ces deux documents qui sont contradictoires. Dans le premier, on le décrit le front moyen, les yeux bruns, le nez gros, la bouche moyenne. Le second lui donne le front haut, les yeux gris, le nez ordinaire, la bouche uniforme. La taille de 1,70 m reste seule inchangée. Nous admettons donc qu' il portait le front haut et les yeux gris, lors de ce voyage...

A Mâcon, la joyeuse caravane est accueillie par Lamartine, qui la mena à Saint-Point, chez lui, enchanté de cette visite. Il en fait allusion dans Souvenirs et Portraits où il note que « Victor Hugo et Charles Nodier, suivis de leurs charmantes jeunes épouses et de leurs enfants » arrivèrent dans son pays. Cet agréable séjour fut bref, et bientôt « la caravane poétique reprit sa route vers les Alpes. Je la vis disparaître derrière la montagne », note encore le chantre de Milly2.

II Nos voyageurs arrivèrent à Chamonix par un temps brumeux, si nous en croyons certaines relations. Le brouillard dura deux ou trois jours, et Nodier, qui connaissait déjà la région pour lui avoir fait une visite l' été précédent, dut attendre le beau temps pour présenter le Mont Blanc à Victor Hugo.

On a quelques notes du poète sur cette prise de contact avec ce coin alpestre. « Le jour où nous y arrivâmes, c' était le 15 août, fête de l' Assomption. Nous descendions rapidement le revers de la montagne, les yeux fixés comme magiquement sur le magnifique tableau de cette vallée enfin ouverte à nos regards...3 » On reconnaît là l' ancien chemin qui, venant de Servoz, franchissait l' Arve sur le Pont Pélissier, passait au lieu dit les Montées où il suivait une corniche de granit avant de redescendre en direction du Prieuré.

La station de Chamonix était en plein essor. Les admirateurs de la nature, les alpinistes, y venaient chaque année plus nombreux. L' ancien hameau se transformait, prenait l' aspect d' une ville d' hôtels. Ceux-ci se construisaient à un rythme accéléré. Les habitants, jusqu' au début du siècle adonnés à l' élevage du bétail, deviennent guides et porteurs. Ils délaissent les anciens métiers. Sub-sistaient encore vers cette époque de nombreux ruchers. Le commerce du miel était assez important. Avec les fraises des bois, le miel était une spécialité de la région. Ces friandises sont fort appréciées des touristes.

Les premiers hôteliers furent les guides de la région, les Charlet, les Simond, les Couteran, les Terraz ou Tairraz. C' est à l' Hôtel d' Angleterre que descendirent les deux familles. Simple cabaret autrefois, en ce moment-là rénové et agrandi, l' Hôtel d' Angleterre était, depuis 1819, la propriété ,7| i Mmc Mennessier-Nodier, Charles Nodier, épisodes et souvenirs de sa vie. Paris, 1867, p. 265. Une boniche, plutôt, car Mme Victor Hugo nourrissait elle-même la petite Didine.

* Lamartine, Souvenirs et Portraits. T. III, p. 42.

3 Victor Hugo, France et Belgique p. 13.

de Victor Tairraz.* La tradition s' y conservait du passage de Joséphine, de Marie-Louise, du roi de Bavière, du prince héritier d' Autriche. Ce n' est que plus tard que se formèrent des consortiums pour la construction d' établissements plus importants.

En général, on payait dans les hôtels de Chamonix en monnaie de France, dont l' argent était fort recherché. La monnaie de Genève, par exemple, n' avait cours légal que jusqu' à Bonneville, où des maisons genevoises faisaient le change. Quant aux prix à l' époque, il fallait compter à Chamonix de 1 fr. 50 à fr. 2. par lit. Le petit déjeuner est tarifé assez uniformément 1 fr. 50, le lunch à table d' hôte fr. 3., le dîner fr. 4.. Le service est à part, de même que la bougie, qui comportait une dépense de fr. 1. par jour. Des arrangements « tout compris » pouvaient aussi se faire pour des séjours prolongés. Dans ce cas, le touriste s' en tirait avec fr. 7. ou fr. 8. de France par jour. A titre comparatif, la brantée de vendange n' atteignait pas ces prix. Les hôtels étaient donc plus chers autrefois que de nos jours, toutes proportions gardées.

Tout ce que l'on sait sur ce séjour, c' est que Victor Hugo dota le registre de l' auberge de ce curieux distique:

Napoléon, Talma Chateaubriand, Balma.

Le dernier vers est une allusion à la conquête du Mont-Blanc en 1786 par le Dr Paccard et Jacques Balmat. Il rappelle aussi le passage de Chateaubriand à Chamonix en 1805, dans une totale indifférence pour les montagnes. Le vicomte était accompagné de Mme de Chateaubriand et du philo-sophe-éditeur Pierre-Simon Ballanche. Le groupe franchit alors le col de Balme et alla prendre gîte à l' auberge de la Grand-Maison à Martigny, d' où il regagna Genève. Chateaubriand ne sut que médire des montagnes.

Enfin, « le réveil de la poésie de Dieu », le soleil, daigna dissiper la brume. Une excursion au moins était obligée. Le groupe se rendit au Montenvers. On engagea deux guides; on fréta deux mulets, pour les dames. On allait aisément au Montenvers en trois heures par un assez bon chemin muletier dont le propriétaire de l' Hôtel d' Angleterre avait été l' un des promoteurs. Il était par bouts assez rapide. Surtout pierreux. A mi-chemin on rencontrait une source réputée dans les annales du tourisme de l' époque, la fontaine du Caillet, dans un endroit ombragé où les voyageurs faisaient volontiers halte pour se reposer ou se rafraîchir. On l' appelait aussi la fontaine de Claudine, en souvenir d' une œuvre de Florian: La bergère du Montenvert, dont le sort a ému bien des lectrices de l' époque. On rencontrait aussi là de jeunes paysannes de la région qui offraient aux touristes, pour quelques sols, des fleurs des Alpes, des minéraux, du lait frais, des fraises des bois, tout comme l' héroïne de l' aimable fabuliste.

La Mer de Glace exerçait déjà une grande attraction et recevait d' innombrables visiteurs. Elle devient une base pour des ascensions et des excursions. Aussi, grâce au diplomate de Sémonville, au résident français à Genève Félix Desportes, à Doulcet de Pontécoulant, qui devint préfet en Belgique sous le Premier Consul, on avait érigé en ces lieux un pavillon plus confortable que le refuge en pierre sèche élevé auparavant par l' Anglais Blair, qui y avait consacré quatre guinées pour favoriser les courses au Montenvers. Ce pavillon avait ensuite été agrandi, restauré par le guide-aubergiste Couteran, aux frais de ces personnalités françaises, et inauguré en 1819 \ Il était donc encore tout pimpant lors de l' arrivée de Victor Hugo. Le fronton de granit portait l' inscrip: A la Nature, et, sur les bandeaux de pierre de la façade, on avait gravé les noms des principaux 1 Cf. Les Alpes, revue du CAS, mai 1947, étude de C.E. Engel. 232 naturalistes du siècle. On y trouvait non seulement un refuge en cas de mauvais temps, mais aussi des rafraîchissements vendus par les guides, en particulier du lait coupé de kirsch, dont les vertus étaient grandes. On y débitait aussi des cristaux, etc.

Pendant que les deux dames examinaient la collection lapidaire, le poète s' aventura avec son guide sur la Mer de Glace où il aurait risqué une glissade bien périlleuse. Nous avons ce renseignement de deux sources: Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, ouvrage qui parut en 1863 et qui a été écrit par Mme Victor Hugo en collaboration avec Auguste Vacquerie. L' autre est le livre de Mme Mennessier-Nodier qui parut en 1867. L' auteur n' est autre que la petite Marie qui fit la course du Montenvers. Deux témoins oculaires.

Il ressort de ces récits les faits suivants:

« Le guide de Victor Hugo, nouveau dans le métier, se trompa de sentier et s' aventura sur une langue de glace entre deux fentes qui se rapprochaient de pas en pas: la langue devint bientôt si étroite que le guide s' inquiéta, mais il ne voulut pas s' avouer en faute, et il alla de l' avant, disant que la route allait bientôt s' élargir; elle se rétrécit encore et ne fut plus qu' une mince tranche entre deux abîmes. Le guide saisit la main de Victor Hugo et lui dit: - Ne craignez rien. Mais il était tout pâle. A quelque distance, une des fentes cessait, et la langue rejoignait un plateau; mais il fallait aller jusque là. Il n' y avait pas place pour deux de front: le guide n' avait qu' un pied sur le niveau et marchait de l' autre côté sur la pente glissante du gouffre; le jeune montagnard, au reste, ne bronchait pas et supportait la pression du voyageur avec la solidité d' une statue. Ils arrivèrent au plateau, mais le danger n' était pas fini. Le plateau auquel l' arête se rattachait était plus haut qu' elle de cinq à six pieds, et coupé à pic.

- Il faut que nous nous quittions la main, dit le guide. Restez appuyé sur votre bâton, et fermez les yeux de crainte du vertige.

Il grimpa au mur de glace et après quelques secondes qui parurent des quarts d' heure à M. Victor Hugo, se pencha, lui tendit les deux mains et l' enleva lestement [...].

Le guide de M. Nodier, voyant d' où venait l' autre, devina l' imprudence qu' il avait commise et l' en réprimanda durement: - il avait compromis la vie d' un voyageur et l' honneur de sa profession, c' était une tache pour tout le corps des guides, etc. Le jeune suisse ( sic !), si ferme devant l' abîme, le fut moins devant le reproche, et de grosses larmes coulèrent de ses yeux [...].

Les guides [...] sont obligés de faire attester par le voyageur la manière dont ils l' ont conduit. Le guide de M. Victor Hugo dut donc présenter son livret; il était tout décontenancé et trembla fort quand M. Victor Hugo le lui rendit; il rayonna de bonheur en lisant: Je recommande Michel Devouassous, qui m' a sauvé la vie... » Que faut-il penser de toute cette histoire, qui vaut d' être examinée, le touriste qui courut ce danger réel ou imaginaire étant le plus grand poète du siècle? Il n' y a pas trace, dans l' œuvre de Victor Hugo, d' un incident de ce genre. Ceux qui le rapportent, quarante ans plus tard, sont deux témoins qui ont réellement fait alors le Montenvers, Mme Victor Hugo et la jeune Marie Nodier.

Dans tout ceci, une chose est certaine: il existait alors à Chamonix une corporation des guides, placée sous la direction d' un guide-chef. Ces guides n' étaient pas de quelconques amateurs, mais des professionnels, bien au courant de la topographie et possédant au moins les rudiments de leur métier. Justement, toute la question des guides de Chamonix venait d' être revue et réglementée. L' Ordonnance de 1824 réorganise le corps. Chaque guide doit porter un numéro d' ordre. Le service se fait en vertu d' une rotation, de façon que chaque guide inscrit dans la corporation puisse avoir sa part d' activité. L' ordonnance de 1824 détermine leur nombre, pour éviter l' encombrement de la profession: 40 guides, 24 porteurs, de même que 66 mulets pour le service des voyageurs.

Que Michel Devouassous se soit trompé de chemin pour cette petite excursion sur la Mer de Glace paraît assez surprenant. Il est certain qu' on n' autorisait la profession qu' après examen. On s' entourait de renseignements sur l' honorabilité du candidat, avant de l' admettre dans la corporation, et c' est un fait que celle-ci jouissait déjà à l' époque d' une réputation méritée. Le tarif ordinaire pour le Montenvers était de fr. 6. de France par guide et par mulet. Le voyageur à la recherche d' un guide s' adressait, soit au bureau ad hoc, soit à son aubergiste, et il avait toutes les garanties d' être bien servi. Grâce au contrôle de l' autorité, le touriste n' avait plus à craindre d' être importuné sur les voies publiques par le premier venu qui s' offrait à le conduire, comme ce fut le cas à l' origine.

Le guide Michel Devouassous n' est d' ailleurs pas une fiction. Il exerçait encore sa profession en 1845, et nous pouvons préciser que son activité comme guide apparaît déjà en 1818. Il avait donc de l' expérience. Il y avait à l' époque plusieurs guides Devouassous.

Faut-il croire au danger couru? Qu' il ait été dramatisé, cela semble certain. Il faut tenir compte de la très forte impression que produisait sur le citadin inexpérimenté le paysage si nouveau qu' il avait sous les yeux, et les « effrayantes crevasses » qui marquaient le glacier. Puis Pon était encore sous le coup de la catastrophe qui s' était produite dans la région en 1821. Trois guides engagés par un médecin russe avaient péri dans des crevasses.

Dans le récit de sa course réelle ou fictive à la Mer de Glace avec le guide Payot en 1832, Alexandre Dumas semble éprouver les mêmes craintes. Ce qu' il a pu risquer de ses années de vie en s' aven sur le glacier! Le père des Mousquetaires ne s' y hasarde que d' un pas tremblant. Une fois, Payot eut juste le temps de lui tendre son bâton pour le tirer d' une crevasse « comme un poisson au bout d' une ligne ». Occasion pour Dumas de s' exprimer sur la région: - «... allez au diable, vous et votre brigand de pays, où l'on ne peut faire un pas sans risquer... de disparaître, où le moindre rocher est une menace et vous donne le vertige. » Car il laisse bien entendre que lui, Dumas, n' est pas venu au monde « sur le coq du clocher », comme un guide de Chamonix.

Ceci est de la plaisanterie. Le cas de Victor Hugo mérite un examen plus attentif. Le récit qu' en donnent à quatre ans d' intervalle Mme Victor Hugo et Mme Marie Nodier ne manque pas de précision technique. Un alpiniste pourrait l' accepter. Il a été écrit, on peut presque le dire, sous les yeux du poète, du moins quant à l' un des auteurs, Mme Victor Hugo.

Le guide Michel Devouassous, jeune alors, a-t-il voulu « crâner », mener son client par des chemins inédits, ce qui faillit mal tourner? L' hypothèse n' est pas invraisemblable. Je m' abstiens d' être trop catégorique, étant peu familiarisé avec la région.

En 1828, le bon Töpffer avec son groupe d' écoliers s' aventure sans crainte sur la Mer de Glace. Il y a là toute une caravane qui excursionne parmi ces crevasses. La caravane se partage, écrit Töpffer, « en quatre divisions qui vont successivement, sous la conduite de deux guides, et en présence de M. Töpffer, jusqu' à un petit lac formé au sein des glaces, à une soixantaine de pas de la terre. Chemin faisant, elles mesurent d' un œil effrayé la profondeur des crevasses au fond desquelles on entend le murmure sourd des eaux1 ».

Bien plus, en cette circonstance, Töpffer s' amuse à faire rouler un gros bloc dans un de ces gouffres. Il nous a laissé aussi des dessins curieux de cette course. Il a croqué deux ecclésiastiques en train de voltiger sur ces crevasses, à l' aide de leurs longs alpenstocks, comme s' ils voulaient s' en pour une compétition de saut à la perche. On les voit franchir avec la plus grande aisance ces terrifiantes fentes du glacier.

1 Cf. Les Alpes, revue du CAS, n° 12 de 1946, cité par M. L. Seylaz. 234 En résumé, on est ici en présence, semble-t-il, d' une exagération, d' ailleurs fréquente à l' époque, des périls d' un glacier. Il peut paraître assez peu croyable qu' avec un guide sur la Mer de Glace, le poète de la Légende des Siècles ait failli terminer là sa carrière, au fond d' une « tranchée insondable », disent encore les auteurs de la chronique.

Il existait au Pavillon du Montenvers une sorte de livre de cabane, qui sans doute s' est perdu. Victor Hugo et Nodier ont dû au moins le signer, ou y transcrire leurs impressions, semble-t-il.

III.

Combien de temps dura le séjour de Chamonix? Il a dû être assez court, car les fonds s' épuisaient rapidement. Victor Hugo tenait lui-même la comptabilité des excursionnistes. Il s' était muni pour cela d' une feuille de papier double que l'on a retrouvée dans ses archives. La première feuille était pour inscrire ses dépenses propres, la suivante celles de Nodier. Et comme il avait de l' ordre en affaires, il traça sur ces feuilles des lignes verticales, avec rubriques pour détailler les dépenses. L' intention était louable, mais; dans la pratique, cela s' avéra un peu compliqué. Les rubriques ne furent pas remplies...

Les textes ne nous révèlent pas d' autre activité. Mais il ne semble pas que le Montenvers ait été le but terminal de cette joyeuse excursion. Le groupe voulait aller plus loin, vers les montagnes de Suisse, et ceci se réalisa pour Nodier et sa famille, qui franchirent le col de Balme et poussèrent une pointe jusqu' au Grand St-Bernard. Sans doute, le poète a-t-il aussi désiré faire une visite, comme dit Nodier, de « bon voisinage » à l' hospice, mais l' obstacle qui empêcha la famille Hugo de franchir alors le col de Balme est venu sans doute de la petite Didine et de son berceau...

Toujours est-il que « la caravane poétique » se sépara pour quelques jours. Le groupe Hugo rebroussa chemin sur Genève. La jeune Marie Nodier, hissée sur un mulet, ne put supporter neuf heures de bat et fit à pied la plus grande partie du trajet de Chamonix à Martigny. Elle écrira quarante ans plus tard: « Nous arrivâmes le soir à Montigny ( sic ), exténués; nous étions sensiblement plus exténués en arrivant le lendemain matin à l' hospice du Mont St-Bernard... Nous rejoignîmes nos chers compagnons à Genève, et, ensemble, nous prîmes la route de Lyon...x » Pendant ce retour, ils ont quelques déboires d' auberges. A d' Ain, le patron prend une mine d' enterrement pour s' excuser de ce que sa maison n' était pas proprement exempte d' insectes su-ceurs. Plus loin, on leur servit des frites qui parurent sur la table saupoudrées de corps mutilés de mouches et moustiques. Victor Hugo, Nodier et le peintre s' appliquent à reconstituer ces bestioles en cherchant dans les différentes assiettes leurs membres épars, et les deux femmes durent mettre fin avec autorité à « cette démonstration horrible ». Cependant, l' appétit ne leur manque pas. Enfin, toujours avant Lyon, dans un bled perdu, un gendarme arrêta la caravane à cause du ruban rouge qui ornait la boutonnière de Victor Hugo. Le gardien de la loi crut que ce jeune homme de vingt-trois ans, l' air d' un collégien en vacances, relevait du code pour port illégal de la Légion d' honneur. Le futur biographe de Jean Valjean dut présenter son passeport et s' expliquer... Nous nous arrêtons. Le 2 septembre, Nodier rentrait à l' Arsenal et Victor Hugo à son appartement de la rue Vau-girard. Il leur restait respectivement vingt-deux et dix-huit francs.

Cette excursion de jeunesse ne fut pas oubliée de si tôt. Nous en aurons encore des échos bien longtemps plus tard. En 1839, dans une lettre à sa femme datée de Lucerne, Victor Hugo associera 1 Mme Mennessier-Nodier, op. cit. p. 281.

la course qu' il vient de faire au Rigi à celle du Montenvers: «... Il y a des voyageurs qui traitent le Rigi comme le Mont-Blanc; des espèces de don Quichotte des montagnes qui sont déterminés à faire une ascension et qui escaladent une butte avec tout l' attirail de Cachat-le-Géant1. Or, le Rigi est très beau, mais on peut y monter et y descendre sa canne à la main. Tu te souviens, mon Adèle, de notre excursion au Montenvert; le Rigi n' a qu' une hauteur double...2 » Plus tard encore, en 1862, dans une correspondance avec Marie Nodier, devenue Mme Mennes-sier-Nodier et grand-mère: «... Comme vous êtes gentille de m' avoir envoyé ces photographies... vous êtes grand-mère, est-ce possible? Vous trouvez le moyen d' être vénérable sans cesser d' être adorable. Quand je pense qu' elle est grand-mère, cette ravissante Marie, dont j' ai vu la jarretière en montant au Montenvert, l' année du sacre de Charles X, cela attendrit mes quatre-vingt-dix-ans...3 » Autre allusion quelques années plus tard, quand parut le livre de Mme Mennessier-Nodier sur son père. Le poète lui écrit de Guernesey: « ...Je lis votre doux livre... Je pense à votre père et à mon ami. Demain 4 septembre ( 1867 ), je mêlerai le souvenir de Charles Nodier au souvenir de sa fille. Tous deux étaient de ce charmant voyage de 1825, dont vous parlez si bien, elle n' ayant encore que l' aube dans les yeux, lui déjà tout couronné de renommée...* ».

Quant à l' ouvrage promis à Canel, ce fut une autre affaire. Il se réduisit à dix pages de Victor Hugo relatant la course de Sallanches à Chamonix qui parurent d' abord, par fragments, dans la Revue de Paris de 1829 et la Revue des Deux-Mondes de 1831. Canel n' avait évidemment pas son compte, mais entre temps il avait fait de mauvaises affaires... et fermé boutique.

La course de Victor Hugo à la Mer de Glace a été évoquée par divers auteurs, avec plus ou moins de fantaisie. On est allé jusqu' à écrire que le poète avait alors « sauvé la vie de son guide ». On a confondu la Mer de Glace avec le Mont Blanc. M. Ed. Pidoux a eu l' amabilité de me signaler l' interprétation que donne du banal incident du Montenvers un critique par ailleurs sérieux, M. Pierre Audiat, dans son livre: Ainsi vécut Victor Hugo ( Hachette, 1947 ), à la page 109: « Il ( Victor Hugo ) poussa la conscience professionnelle jusqu' à faire l' ascension du Mont-Blanc, et, son guide s' étant égaré sur un glacier, il s' en fallut de peu qu' il disparût dans une crevasse. » 1 Surnom du guide Jean-Michel Cachât, parce qu' il avait été l' un des compagnons de de Saussure au col du Géant. A l' époque, les surnoms n' étaient pas rares dans la corporation des guides de Chamonix: Jacques Balmat, dit Mont-Blanc, en souvenir de la première; un autre Jacques Balmat, dit des Dames, parce qu' il conduisait surtout des femmes; un Jean-Louis Devouassous, dit le Professeur, en raison sans doute de ses connaissances en histoire naturelle, etc.

2 Le Rigi a 1800 mètres, le Montenvers 1921.

3 Façon de parler. Il avait soixante ans, étant né en 1802. « Ce siècle avait deux ans... » 4 Ed. Bire, Victor Hugo, t. IV, p. 149.

Bloqués par une tempête de neige à la cabane Rambert

Nous pensons intéresser les lecteurs romands en reproduisant ce récit, document fidèle sur la pratique du ski il y a près d' un demi-siècle.

31 déc. 1914-2 janv. 1915.

« Si nous passions la veille de l' An à la Cabane Rambert, » m' écrivent deux camarades de Lausanne. « Et pourquoi pas? » est ma réponse. Je prépare mon sac et mes skis, et à l' heure du train qui doit nous mener à Riddes, je me trouve à la gare d' Aigle, le matin du 31 décembre 1914.

Il fait beau, nous avons toute la journée devant nous; le fœhn souffle, mais pourquoi cela nous gâterait-il la randonnée? Il y a de la neige en abondance, même sur les versants sud en Valais, ce qui n' est pas toujours le cas. Nous comptons mettre plusieurs heures pour faire la montée, même en portant nos skis jusqu' aux Mayens de Produit sur Leytron, mais nous espérons bien arriver à la cabane Rambert avant la nuit, et contempler le monde à nos pieds à minuit, du haut de la Frête de Saules, où quelques échos perdus des cloches d' en bas nous atteindront peut-être pour nous souhaiter la Bonne Année.

Portant nos lattes, nous montons gaîment, au grand ébahissement de la jeunesse de ces hameaux perdus où en ce temps-là jamais personne ne venait faire du ski. Pendant que nous faisons une halte aux Mayens, entre Produit et Ovronne, de jeunes garçons se font expliquer les fixations et admirent la surface bien cirée de nos planches qu' ils appellent « patins ». « On comprend encore », dit l' un d' eux pensivement, « que ça aille pour descendre, mais pour monter! » - Comme il y a déjà passablement de neige, nous chaussons nos skis pour continuer, et cela leur fait en même temps la démonstration demandée.

Le temps passe. A Ovronne, nouvelle halte, avec repas substantiel. Les jours sont courts à cette saison, aussi ne s' agit pas de perdre du temps. Nous nous élevons par des rampes assez raides. Arrivés au lit d' un grand torrent, je dis: « Prenons à droite, je suis sûre que c' est l' eau qui descend de la Frête de Saules. » Mes camarades croient mieux savoir et tirent sur la gauche; prudemment, je me garde d' insister, car, qu' aurais entendu si par hasard je m' étais trompée! Nous avançons toujours, et cela devient interminable! Pendant longtemps, les sommets nous sont cachés par des contreforts escarpés. Tout à coup nous nous trouvons au fond d' une vaste cuvette qui descend... de la Dent Favre! La grande silhouette au nez impertinent se détache nettement sur un ciel chargé de nuages rougeâtres qui ne présagent rien de bon. Nous devrions être bien plus haut et bien plus à droite. Pour n' avoir pas à redescendre, nous décidons de contourner assez bas les contreforts du Petit Muveran, en longeant une terrasse en pente, au-dessus d' un grand rocher. Entreprise très délicate, qui met nos jarrets et nos nerfs à une rude épreuve. Nous ne prenons plus le temps de nous restaurer; chaque minute est précieuse: la nuit vient, le ciel se couvre de plus en plus. Pas une étoile; pour toute clarté la lueur incertaine des grandes pentes de neige. Devant nous se creuse un vaste entonnoir passablement raide, vrai couloir à avalanches, mais c' est le seul moyen de s' élever vers le plateau de Saules; l' un après l' autre, nous montons en zigzag, laissant assez d' espace pour ne pas trop charger la neige par ce temps de fœhn. Nous commençons à sentir la fatigue, car il y a bien des heures maintenant que nous sommes en route. Et la cabane est encore si loin, perchée là-haut au flanc de la montagne. Au haut de l' entonnoir, nous croquons une pomme, debout, sans poser nos sacs. En route; la neige est lourde et la marche très pénible, il est passé 23 heures, mais tant pis, pourvu qu' on arrive encore avant minuit. Sur les pentes au pied du Petit Muveran, la neige est croûtée, et il faut porter nos skis. Pour finir, trop las pour avancer ainsi en enfonçant à chaque pas, nous les plantons - là à côté de notre trace, les miens au-dessus, ceux de mes camarades en-dessous; ce petit détail a son importance pour la suite de ce récit. En trébuchant et titubant de fatigue, nous faisons le reste à pied. Il est exactement minuit moins quatre minutes quand, har-rassés, nous franchissons la porte de la cabane. Malgré la fatigue et l' heure avancée, il faut bien penser à préparer quelque chose de chaud. Le sommeil me gagne pendant que, lentement, la neige fond dans une des casseroles, prise au hasard, sans en faire l' inspection. Quand, enfin, il y a de l' eau bouillante, nous préparons du cacao; mais qu' est que ce breuvage que nous versons dans nos tasses? Un liquide gris, qui n' a certes pas l' apparence du chocolat! N' importe, il faut l' ingur; le goût du cacao y est, c' est tout ce qu' il faut. Personne n' aurait eu le courage de recommencer à préparer autre chose.

Le lendemain, après une nuit de fœhn et de tempête, passée à grelotter sur nos couches, malgré sept couvertures par personne, nous constatons que la casserole dont nous nous étions servis le soir, avait contenu des cendres... et nous n' avions rien vu!

Mais une chose bien plus grave à constater: c' est le temps qui s' était complètement gâté: des nuages pendaient très bas, le vent soufflait avec rage; sur toutes les pentes il y avait des coulées d' avala. Nous sortons pour aller chercher nos skis que, hier, à bout de forces, nous avions abandonnés à une centaine de mètres de la cabane. Nous arrivons, il ne reste plus qu' une paire, les miens; les autres, plantés dans la neige un peu plus bas, avaient été emportés pendant la nuit, par une avalanche qui s' était détachée exactement là où nous avions passé. Mes deux camarades ont mis la meilleure partie du Jour de l' An à chercher leurs skis qu' ils ont enfin retrouvés tout en bas de la coulée; heureusement, car dès l' après, la neige s' est mise à tomber.

Moi, pendant ce temps, je faisais d' autres découvertes à la cabane; celle-ci avait probablement reçu la visite de braconniers depuis le départ du gardien, et elle était dans un état de saleté indescriptible. Sans reparler des cendres dans la casserole, que n' ai pas trouvé? même des vermicelles dans une cafetière! Et les linges de cuisine, tout raides de crasse! Je décide de faire une bonne lessive et un petit relavage préalable pour les ustensiles indispensables. Le reste pourrait attendre au lendemain, du moment que nous ne pouvions pas songer au départ par une tourmente pareille. Les deux hommes avaient préparé du bois de chauffage; sans le fourneau, je ne sais pas comment nous aurions pu y tenir. Je pouvais donc disposer d' assez d' eau chaude, une fois le repas de midi expédié. Mais croiriez-vous que ce n' est qu' après la troisième eau que j' ai pu distinguer les carreaux rouges des linges de cuisine? Après la cinquième seulement, j' ai pu les suspendre pour les sécher. La deuxième nuit, nous souffrîmes moins du froid, mais le vent soufflait en rafales autour de la cabane; le toit n' allait pas être emporté? Après minuit, accalmie et quelques heures de sommeil. Au réveil, la cabane était complètement enneigée, sauf aux endroits balayés par la tempête. Après le déjeuner, pendant que je procède à un nettoyage complet de tous les ustensiles de la cabane, les camarades poussent une pointe à skis jusqu' à la Frête. Ils rapportent que le ciel côté ouest est aussi menaçant que la veille, et que sous peu la tempête reprendra. Elle ne s' est pas fait attendre. Un vrai tumulte s' est déchaîné qui ne fait qu' augmenter. Allons, partons, avant que la retraite ne nous soit coupée. La cabane est mise en ordre, le feu éteint. Nous mettons sur nous tout ce que nous avons, pour nous tenir au chaud, comme pour le Pôle nord, mais, une fois les portes fermées et les skis attachés avec des doigts qui gèlent, il nous semble, transis, que nous n' avons plus rien sur le corps. Nous partons, comme emportés par le vent, bientôt aveuglés par les tourbillons de neige. Tantôt l' un, tantôt l' autre, nous disparaissons complètement dans un creux rempli de neige poudreuse; les lunettes, les yeux, la bouche, les habits, tout en est plein. Bout après bout, culbute après cul- bute, nous descendons. Au pied des grands rochers de la Pointe de Chémoz, tout à coup, à notre grand étonnement, le vent se calme; là-haut il continue à hurler autour de chaque corniche, et nous voilà bien étonnés de pouvoir respirer à l' aise. Nous descendons toujours plus bas, en longs lacets, évitant de nous trouver trop près des pentes chargées de neige fraîche. L' entonnoir aussi demande la plus grande prudence; un seul s' y hasarde à la fois, sous les yeux attentifs des deux autres qui surveillent le moindre glissement de ces masses perfides. Plus bas, la couche de neige diminue; nous apercevons même par places l' eau du torrent parmi les épais coussins blancs hauts de 50 centimètres au moins dont les grosses pierres sont recouvertes. L' un de mes amis a le malheur de glisser jusque dans l' eau avec un de ses skis, et instantanément celui-ci est recouvert d' une croûte de glace, ce qui nécessite un arrêt et un long travail pour le rendre utilisable. Puis, en route de nouveau. Nous passons comme des flèches devant les chalets d' Ovronne; en longues glissades jusqu' aux premières habitations du village de Produit. Notre élan est tel que nous avons de la peine à ne pas filer d' un trait dans une écurie ouverte; à un gamin qui bouche bée nous regarde arriver droit sur lui, j' ai envie de crier: « Ferme la bouche, on arrive! » Près du gros du village, nous ralentissons; il me semble entendre une série d' appels d' une maison à l' autre; les gens sortent, ils nous entourent, nous aident à enlever nos skis qu' ils portent sur leurs épaules, en nous entraînant vers l' auberge. Je n' y comprends rien, jusqu' à ce qu' on nous explique: « C' est qu' on ne croyait plus vous revoir; on pensait que vous aviez péri là-haut, on voulait déjà faire monter une colonne de secours, avec des raquettes. Il faut entrer, vous accepterez bien un verre. » Et c' est ainsi que nous nous trouvons attablés avec des hommes, jeunes et vieux, qui n' ont d' yeux que pour nous et qui se font raconter les péripéties de notre randonnée. Un jeune homme dit, dans son patois savoureux, quelque chose que je ne comprends pas. Les autres villageois s' esclaffent, et je demande qu' on me le traduise. Un vieux aux yeux pleins de malice, retira sa pipe de sa bouche: « Ce qu' il a dit? Eh bien, il a dit: „ Si celle-là était garçon, et moi une fille, c' est lui que je voudrais!,,. » Nouveaux éclats de rire. Un moment plus tard, la jeune femme de l' aubergiste arrive et m' entraîne vers son logis: « J' aimerais tant que mes enfants vous voient! » Encore tout étourdie de la descente, de l' ac inattendu de tous ces braves gens, un peu aussi de l' effet du petit verre auquel je ne suis pas habituée, je me laisse emmener; je vois son intérieur, ses enfants déjà couchés; elle leur raconte que c' est la demoiselle au sujet de laquelle on avait été tellement en souci. Puis elle s' en va chercher les deux plus belles pommes de sa récolte, grosses comme des têtes d' enfant, pour m' en faire cadeau. C' était touchant, cet élan tout spontané. Jamais je ne me serais doutée que tout un village puisse ainsi abandonner son calme habituel pour trois inconnus qui n' avaient fait que passer à la montée. Il est vrai que plusieurs villageois nous avaient avertis alors que le temps allait changer et que nous risquions gros de monter la cabane dans ces conditions.

En rentrant, j' ai su que, pendant que nous étions là-haut, dans des circonstances analogues aux nôtres, un touriste avait trouvé la mort en tentant la descente de la cabane Jürg Jenatsch, après y avoir passé la nuit de l' An. Ils étaient deux, leurs skis avaient été emportés par une avalanche; ils entreprirent la descente à pied au prix d' efforts surhumains; l' un d' eux mourut d' épuisement pendant la nuit, l' autre put continuer, mais eut les deux jambes gelées.

Ces choses-là vous font une impression, quand on vient soi-même tout juste d' y échapper.

A. T., Nos Montagnes CSFA, janvier 1933

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