Allons au théâtre! Promesse de pentes généreuses au Schafbärg

L' érosion n' a pas attendu les Grecs pour creuser entre le Wilerhorn et le Bietschhorn un imposant théâtre naturel. Eminence modeste sans intérêt alpinistique particulier, le Schafbärg s' avère pourtant être un point de départ idéal pour partir à l' assaut de ces pentes de rêve

Le hasard fait parfois bien les choses. Nous en avons eu la certitude une fois juchés au sommet du Schafbärg. Une année auparavant, partis de St. Niklaus, dans le Mattertal, pour le Balfrin, nous nous trouvions contraints de renoncer par manque de neige. Sur l' autre versant de la vallée, l' Augstbordhorn semblait en meilleures conditions, et nous parvenions à son sommet quelques heures plus tard. Adossé à la magnifique croix sommitale, un bref tour d' horizon me dévoilait une perle: au pied du Bietschhorn s' étendait le cirque du Reemi, fermant le Bietschtal. L' étendue et la régularité de ses pentes ne pouvaient que titiller mes instincts de skieur. L' idée d' enchaîner des courbes sur le plus beau versant de l' une des merveilles du Valais me conduisait à pousser plus loin mes investigations. De retour chez moi, un bref parcours des topos du CAS faisait naître un nouveau rêve avec l' ascension du Schafbärg. Sommet anodin sur la crête reliant le Bietschhorn au Wilerhorn, il devait nous permettre de remonter le Bietschtal et ses superbes pentes, puis de bénéficier d' un coup d' œil imprenable sur le souverain de ces lieux.

 

En bons épicuriens, aux itinéraires exposés du versant nord en provenance du Lötschental, nous préférons d' emblée le bassin ensoleillé de la rampe sud du Lötschberg. Les chiffres, tenaces, ne laissent pourtant que peu de place au rêve d' une balade dominicale: de l' entrée du Bietschtal au sommet, 2200 mètres de dénivellation devront se dérouler sous nos spatules. L' absence de refuge dans la vallée explique cet état de fait. Trois solutions s' offrent alors aux prétendants: bivouac aménagé ( igloo ou autre ), nuit dans la cabane spartiate de Bietschi ou départ nocturne depuis l' entrée de la vallée pour se délecter les 2200 mètres d' une traite. Nous optons pour la dernière. Sur trois prétendants, deux pères de famille préfèrent ne pas s' absenter trop souvent durant deux jours, et nous savons tous l' entreprise envisageable si la condition physique s' avère suffisante.

Reste à ne pas se lancer dans l' aventure en début de saison, sans entraînement. Comme pour nous conforter dans notre choix, les flancs escarpés du vallon, très sujets aux avalanches au cœur de l' hiver, nous interdisent son accès avant le printemps. Le rendez-vous est donc pris, et nous garderons cette belle course pour le dessert.

 

Le mois de mars est enfin arrivé. Pas un jour ne passe sans que je ne songe au Schafbärg. L' expérience n' y change rien, une grande course reste une grande course, et avant sa réalisation aboutie, on ne peut s' empêcher de ressasser les images: photos, tracé sur la carte, texte des topos, etc.

Puis vient le grand jour, et l' attente fait enfin place à l' action. Départ nocturne comme prévu. Premiers pas à la frontale, skis sur le sac, le long d' un bisse dont nous nous éloignons lentement. L' exposition des premières pentes ne permet pas à la neige d' y subsister très longtemps, mais nous ne sommes pas contraints à un portage trop long à notre goût. Peu après le Fystere Wald, un pont sur le Bietschbach nous mène en rive gauche, où nous découvrons bientôt l' abri de Bietschi. Nous gardons sa visite pour le retour et poursuivons notre découverte de la vallée. L' exiguïté des lieux ne laisse pas deviner le plateau de Jegisand, et nous y cheminons un peu étonnés. L' hémicycle du Reemi s' ouvre lentement devant nous, offrant au regard une vision alléchante. Que ces pentes font rêver!

Petite déception, les 1500 mètres de pente qui nous séparent encore du sommet ne paraissent pas si interminables que cela, et nous en arriverions presque à redouter un effet de publicité mensongère. Effet il y a, mais de perspective plutôt: tout paraît écrasé, et il nous faudra gagner de la hauteur pour prendre la mesure du décor. Le Bietschhorn lui-même ne s' avance pas trop, et nous ne le jugeons pas encore à sa juste valeur. Mais l' ampleur des lieux se révèle lentement. Le soleil joue sa partition et se faufile entre les tours rocheuses voisines du Bietschhorn. Les géants de la rive gauche du Rhône prennent part au spectacle et donnent de la profondeur à la scène. Le plateau du Jegisand se fait tout à coup moins proche, et l'on conçoit finalement qu' un dénivelé respectable nous en sépare. L' étendue des pentes surprend, et le chaînon du Wilerhorn paraît ne pas se rapprocher.

Finalement, la mesure du temps qu' il nous faut pour atteindre un point donné dans le paysage scelle notre impression: nous nous trouvons dans un lieu hors norme. De ceux dont on ne parle pas très volontiers une fois de retour en plaine, de peur d' y voir affluer ensuite des hordes de skieurs. Mais ici, peu de chance que le nombre de prétendants explose.

 

Nous laissons le Bietschhorn sur notre droite et après de longues traversées obliques, nous approchons d' une belle crête neigeuse arquée qui dissimule encore notre but. Peu avant le sommet, un vent du nord frigorifiant décide de nous rappeler que l' idée de préférer de belles pentes sud ensoleillées n' avait rien de saugrenu! Puis vient le Schafbärg. Une cime insignifiante à vrai dire. Rien de plus qu' une modeste bosse sur la longue arête qui nous sépare du Lötschental. Mais aujourd'hui, l' objectif n' est pas le sommet. Nous savons que le plaisir se trouve ailleurs. Nous déchaussons pour les derniers mètres et suivons le fil terminal vers le point culminant. Nous profitons du panorama, reprenons quelques forces et admirons ce qui nous attend. Une poussée sur les bâtons et nous voilà en route. Les mots ne suffisent pas à exprimer la suite… 

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