Alpinisme dans la Cordillera Real, Bolivie

Alpinisme dans la Cordillera Real, Bolivie

Sous les ailes du condor

En 1999, quatre jeunes alpinistes romands ont délaissé les montagnes suisses au profit de la Cordillera Real, en Bolivie. L' ascension de ces sommets, demandant un engagement physique et psychique bien supérieur à tout ce qu' ils pouvaient vivre dans les Alpes, représentait un défi, remporté avec brio.

Notre quatuor s' est élancé vers la Cordillera Real au mois de mai 1999, préférant s' exposer au risque de venir aussi tôt dans la saison plutôt que d' être englouti dans la foule de l' été. Malgré les nombreuses sources d' information consultées qui nous dressaient un tableau bien sombre de l' état des voies, nous avons presque pu gravir l' intégralité des sommets convoités. Si une certaine masse de neige fraîche rendait parfois la progression pénible, les faces exposées ouest et nord bénéficiaient de très bonnes conditions et les glaciers étaient bien couverts. Mais il était impossible de s' en sur les faces sud, à l' ombre toute la journée, où la neige restait poudreuse. Parmi les six 5000 et les trois 6000 que nous avons gravis, voici les courses qui nous sont les plus chères.

La Cabeza de Condor, ou El Condoriri ( 5648 m ) A une époque, maintenant révolue, chaque première contribuait à la grandeur d' un empire, d' une nation ou d' une idéologie. En 1940, le Condoriri est tombé sous les assauts d' alpinistes nordiques aux yeux bleus et à la chevelure blonde. S' il s' avère impossible de retracer l' état d' esprit de ces aventuriers d' autrefois, une chose est sûre: ils aimaient les oiseaux. D' autres temps, d' autres mœurs. En ce matin de mai, nous quatre sommes tous alpinistes par passion, voyageurs par curiosité, hommes par naissance et Suisses par hasard. Quatre à rêver d' un oiseau, d' un condor. Se laissera-t-il dompter, nous ac-cueillera-t-il sous son aile le temps d' une journée?

Le réchaud crépite et cherche péniblement quelques molécules d' oxygène pour permettre à sa flamme de subsister. « Diantre », me dis-je, « je ne suis donc pas le seul à être rationné. » Il est l' heure, l' heure des braves! L' heure des fous, oui! Il fait nuit, froid... mais tellement beau! Le condor ne s' est pas envolé durant la nuit, nous pouvons partir, le cœur confiant. Un pas, deux pas, c' est bon! L' altitude ne m' a pas rendu amnésique, je sais encore marcher. Aux premières neiges, j' en ai jusqu' aux genoux! Nous voyant venir, le grand oiseau ricane. Nous progressons sans trop de mal sur le glacier qui sert de perchoir au fameux condor. Crevasse à gauche, crevasse à droite, bâbord, tribord, notre sillon serpente entre des trous béants: la corde n' est pas superflue.

Malheureusement, Monsieur Condor a ses humeurs, et aujourd'hui, elles ne sont pas très hospitalières. C' est qu' on le bouscule, Monsieur Condor! En paix tout l' hiver, notre présence lui rappelle que les prochains mois seront plus mouvementés. Alors quatre personnes d' un coup, c' est trop! Victime du mauvais sort, l' un d' entre nous se voit dans l' obli de rebrousser chemin. Nous continuerons donc à brasser nos kilos de neige à trois, et gagnons non sans peine le pied de l' arête. Le reste de la course consiste à suivre cette arête effilée qu' au sommet, où elle devient horizontale avant de replonger vers le sud. Bien aérienne, vertigineuse à souhait, cœur fragile s' abstenir! Le point clé est un petit col que l'on atteint en désescaladant sur le fil, en pointes avant. Or quand l' arête se met à remonter, il est difficile de poursuivre en marche arrière. Malgré le manque d' oxygène, je réalise assez vite qu' il faut se retourner. Je repasse ma généalogie au complet pour vérifier si l' un de mes ancêtres n' était pas acrobate. Non! Me voilà dans une sale posture. C' est alors que me reviennent à l' esprit mes quelques leçons d' équitation a priori inutiles pour l' escalade: entre le saut périlleux en arrière et la méthode demi-tour à califourchon, le peu de lucidité qu' il me reste me permet de choisir la deuxième solution. La suite n' est que bricoles, neige et essoufflement, avant d' arriver à l' arête horizontale qui fait

Voir l' Altiplano tel un oiseau; vue depuis la Cabeza de Condor ( 5648 m ) Pho to :Ya nn Lie ch ti

Alpinisme et autres sports de montagne

Alpinismo e altri sport di montagna

Alpinismus, Berg-u.a.. Sportarten

Pho to s:

Ya nn Lie ch ti Mise en jambe sur une arête aux formes harmonieuses; arête ouest de la Piramide Blanca ( 5230 m ) La Cabeza de Condor ( 5648 m ), avec Ala Izquierda ( 5532 m ) sur sa gauche.. " " .Vue prise un peu en aval du camp d' altitude La face sud-est de la Cabeza de Condor ( 5648 m ). Vue prise depuis le camp d' altitude. La voie normale suit l' arête sud-ouest ( à gauche ) Au delà des nuages, nous contemplons l' immensité amazonienne depuis l' Illimani ( 6439 m ) Pho to :M ic ha Sc hl up

office de sommet, à moins que ça ne soit l' arête sommitale qui ne serve d' horizon. Montagne mythique, mystique et auréolée de légendes dont on dit parfois qu' elle s' envolera un jour...

Ala Derecha del Condoriri ( 5483 m ) « Goulotter à 5000 m d' altitude? Si on m' en avait parlé quelques mois auparavant, j' aurais rigolé, vu que je n' avais jamais goûté à cette discipline avant le début de l' année », pensais-je en m' ap de la petite face ouest de Ala Derecha, dans l' aurore frisquette du 12 mai.

Projet vague à notre départ pour la Bolivie, l' ascension de la voie Ala Dera-cha, ( Gully 3; D ), a pris un tour toujours plus concret, jusqu' à devenir réalité; une belle ligne droite enneigée et de glace, traversant sans interruption l' univers sauvage et sévère d' une face rocheuse instable. Avant de prendre pied dans la goulotte, il nous a fallu traverser un glacier austère, crevassé et menacé par les séracs. Envie d' en finir au plus vite avec ce tronçon? Imaginez-vous seulement qu' un ours est à vos trousses, vos forces en seront décuplées!

En elle-même, la goulotte, cotée D, n' était pas trop difficile. Nous avons évolué sur une neige cartonnée, entrecoupée de passages en glace absolument délicieux. Mais la sortie s' est révélée plus scabreuse. Restés un moment perplexes, nous avons finalement choisi une dalle recouverte de neige où nous avons évolué avec un style comparable à un déblaiement de chasse-neige. Pourtant, cet itinéraire paraissait judicieux car il permettait, en théorie, d' éviter la petite corniche sommitale. Si nous avions su qu' un tunnel creusé par nos prédécesseurs la recoupait déjà!

A ce moment, nous nous imaginions à une portée de main du sommet. Mais il nous restait encore plus de deux heures à accomplir sur une magnifique arête, en neige parfois très profonde, avec quelques petits passages épiques d' alpinisme sur schistes branlants. Exténués et fourbus, nous avons pleinement savouré l' instant présent avant de nous laisser happer par la descente, très facile sur ce glacier débonnaire. Dans nos mémoires, cette journée est restée gravée, comme un rêve éveillé.

Illampu ( 6368 m )

Depuis Sorata ( 2678 m ), nous rejoignons en jeep le hameau d' Ancohuma ( 4000 m ), le long d' une piste entre ciel et terre qui s' élève rapidement au-dessus de la masse de nuages recouvrant en permanence le versant est des Andes, verdoyant, fertile, et surtout très humide. Nous poursuivons notre chemin à dos de mule sur le flanc d' une étroite vallée, où s' offrent bientôt à nos yeux les contreforts de l' Illampu, saisissants et titanesques. Rarement nous sommes-nous sentis aussi insignifiants et ridicules que devant cette énorme masse, striée d' abruptes falaises et de glaciers suspendus, qui nous écrase de sa puissance brute et sauvage. Tant de

Se sentir tel un condor, en gravissant l' arête nord du Pico Ilu-sión ( 5330 m ) LES ALPES 7/2001

beauté mérite le respect: soyons humbles et sachons, si nécessaire, être lâches. Trois heures plus tard, nous installons un camp de base à Aguas Caliente ( 4600 m ), patronyme qui, malgré ses consonances agréables et chaudes, cache un marais d' altitude glacial.

Le cœur serré par une sourde appréhension, nous montons au camp d' alti ( 5600 m ), au milieu de dalles formées par des roches moutonnées puis le long d' une interminable moraine à laquelle succèdent les dédales d' un glacier tourmenté. Au terme de six heures de marche dans une chaleur étouffante, nous plantons les tentes, épuisés, au milieu du plateau riche en crevasses qui précède le passage clé: un mur de 300 m entre 45° et 55°.

Lorsque nous partons, dans la dernière heure de la nuit, le froid est mordant et les ponts de neige émettent des craquements lugubres. Nous attaquons le mur, dans une neige dure où les crampons s' enfoncent juste ce qu' il faut. Après une heure de grimpe rythmée par le mouvement cyclique de nos piolets, nous débouchons sur l' arête sud-ouest qui nous dévoile une vue imprenable sur l' Ancohuma ( 6427 m ). Encore longue, l' arête, à l' ombre, est recouverte de neige non transformée où nous nous enlisons toujours plus profondément. Le pouvoir isolant de nos chaussures faiblit de plus en plus et nous fait redouter une perte de sensibilité. Au terme de deux heures de marche, un ressaut semble clore l' arête. « Sommet, tu es à notre portée !», pen-sons-nous en chœur avant de déboucher dans... une immense crevasse que nous contournons, par chance, facilement. Superbe, la crête finale, enneigée et aérienne nous conduit rapidement sur la cime où nous apercevons, 6000 m plus bas à travers la trouée des nuages, le rivage vert de l' Amazonie. Malheureusement, deux d' entre nous, trop éprouvés par l' altitude et par les efforts consentis la veille, ont préféré abandonner peu avant le sommet, la mort dans l' âme: « Mes mouvements s' enchaînaient en une cadence infernale, la glace tintait sous mes coups de piolets, ma tête tournait, impossible de rattraper ma respiration. J' ai levé mon regard vers ces ombres qui partagent le ciel et j' ai observé le chemin qui nous a guidé, ne trouvant rien à dire. J' avais besoin de crier, de hurler, de rire et de pleurer, de serrer fort à ma vie. A cent mètres du sommet, mon regard s' est voilé derrière mes lunettes; mal des montagnes. Tellement près du but, et pourtant j' ai renoncé, j' ai quitté cet Illampu qui m' a mis à l' épreuve en testant mes limites. Mes compagnons sont revenus du sommet avec ce regard fou des hommes qui ont découvert un trésor .» a

Mathieu Girard, Sion; Micha Schlup, Pully; Yann Liechti, Montpreveyres; Denis Matthey, Vissoie Pho to :Ya nn Lie ch ti Harmonie et sauvagerie glacière ( Pico Norte de l' Illimani, 6403 m )

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