Ascension directe de la face nord de la Dent Blanche

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

PAR MICHEL VAUCHER, GENÈVE

Avec 3 illustrations ( 23-25 ) Cela fait bien cinq ans que je pense à la Dent Blanche, et l' idée de tracer une voie directe dans la face nord m' a été suggérée par ma femme. Grande amoureuse du Val d' Hérens et de la « monstrueuse coquette » dont elle avait fait deux fois la voie normale, Yvette affirmait:

- Je crois que rien n' a été entrepris dans la paroi nord. N' est pas étrange?

Les guides eux-mêmes et les gens du pays partageaient la même opinion. Quant au guide français Armand Charlet, questionné à ce sujet à Chamonix, il répondit, semant le trouble dans les esprits:

- Je crois bien que deux Autrichiens l' ont faite!

Michel Darbellay fit une tentative, mais le mauvais temps l' empêcha de mener à bien son entreprise. Le regretté Voillat, Joseph Savioz, guide à Zinal, Pierre Vittoz, tous ces alpinistes virent échouer leurs essais, échecs dus le plus souvent aux mauvaises conditions atmosphériques. Comme beaucoup, nous avons cru à la virginité absolue de cette face. Et puis « première » ou pas, l' ascension de cette paroi ne pouvait être rangée que parmi les itinéraires des grandes faces nord.

26 juin 1966: Fête des guides à Evolène. Dans une atmosphère de kermesse, on retrouve tous ses amis. Les guides se rencontrent parfois, mais c' est pour un enterrement. Ce 26 juin, ils peuvent laisser éclater leur joie. Un inconnu me demande à brûle-pourpoint:

- Est-ce vrai que vous avez tenté la face nord de la Dent Blanche, la semaine dernière?

Cette question me coupe le souffle. Je croyais notre secret si bien garde! D' autres savent bien sûr: Joseph Savioz, Michel Darbellay auquel nous avions demandé de nous accompagner. Nous comptions être quatre: Yvette, Hugo Weber ( mon compagnon du Dhaulagiri ), Darbellay et moi. Mais Michel était retenu par le cours de guides. Aussi nous sommes-nous retrouvés trois à Bricola.

Le 19 juin, vers 8 heures, nous arrivons au Col de la Dent Blanche, par un temps très douteux: descente délicate du col sur le plateau, au pied de la face nord. Il est 9 heures, et nous décidons d' attendre. La construction d' un igloo nous occupe un moment. Nous dormons, mangeons, puis dormons à nouveau. Le temps ne se remet guère: il neige! De brèves éclaircies nous permettent de repérer un itinéraire dans la face, mais, le lendemain matin, nous levons le camp au milieu de la tempête.

Ce premier essai nous a permis tout de même de reconnaître les lieux. Au cours de la descente, nous rencontrons des amis.

- D' où venez-vous?

- De l' arête nord!

Nous pensions inventer un alibi valable, mais les astucieux avaient deviné. Je me tournai alors vers Yvette:

- Il faut attaquer cette face sans délai, lui déclarai je, sinon elle va nous filer sous le nez!

Premiers jours de juillet: Nous louons un mayen au-dessus de Villa, dans le Val d' Hérens. C' est une situation vraiment privilégiée: la Dent Blanche, les Veisivi, le Pigne d' Arolla, le Mont Blanc de Cheillon, les Aiguilles Rouges... quel panorama! Il est vrai qu' on ne voit pas souvent ces sommets! Il pleut! Je me promène un peu, pendant qu' Yvette parfait son bronzage à la faveur des rares éclaircies.

Nous organisons un siège en règle, mais la Dent Blanche est bien trop solide pour trembler sur ses bases!

9juillet: Grand beau! C' est le moment! Quelques achats, un tri méticuleux des vivres et du matériel. La réussite d' une course dépend souvent d' un détail. La berline nous amène au-dessus de Ferpècle. Les routes et baraques de chantier sont déprimantes dans de tels lieux, aussi les quittons-nous aussi vite que possible. Les sacs sont énormes. Nous voulons arriver au Col de la Dent Blanche ( 3500 m ), soit 1300 mètres de dénivellation avant la nuit. Il faut le faire! Au crépuscule, nous installons le bivouac. Il fait beau et froid. La face nord que nous apercevons dans la pénombre est très impressionnante Où serons-nous demain? Assis côte à côte, nous buvons voluptueusement un gobelet de bouillon chaud. Yvette paraît, elle aussi, songeuse. La grande aventure a commencé.

10 juillet: 6 heures. Départ un peu tardif. Par trois rappels de corde, nous descendons les rochers instables du col, et nous dirigeons vers le point d' attaque. Au milieu du plateau, une taupinière nous rappelle le bivouac passé avec Hugo. Aujourd'hui, nous sommes bien seuls, mais si heureux! Depuis un moment, Yvette entend des voix. Nous voyons bientôt un groupe d' alpinistes au sommet du Grand Cornier. Mais eux ne nous voient pas. Il y a tout de même un détail qui cloche dans notre organisation: personne, absolument personne ne sait où nous nous trouvons en ce moment. Nous voulions éviter à tout prix, le grand cirque genre « Direttissima à l' Eiger ». Nous avions recherché un ami de confiance, qui se taise, qui garde le secret plusieurs jours. Quoi de plus naturel que de penser au curé d' Evolène, qui est aussi un ami alpiniste? Je lui aurais dit:

- Devantéry, c' est une sorte de confession, il y a le secret! Au bout de trois jours, tu peux commencer à remuer, et venir voir si tout va bien.

Mais le curé Devantéry n' était pas là. Alors, nous n' avons rien dit.

Voici la rimaye. Il a fallu brasser de la « soupe » pour y parvenir. Un cône de neige molle, causé par les avalanches, sert de point de départ. La rimaye n' est pas très haute, trois mètres peut-être. Mais la lèvre supérieure surplombe et la neige est détestable. Un premier essai me ramène très vite au point de départ avec un demi-mètre cube de lèvre supérieure! Yvette est assise à califourchon au sommet du cône, je lui demande aussi son piolet, et déblaye autant que possible la couche supérieure, puis enfonce un piolet à coup de marteau et fixe un étrier: ça a l' air de tenir. Je monte de deux marches, avec les crampons, c' est un vrai plaisir! Je cherche désespérément à planter l' autre piolet plus haut, mais il est très court, et il cède chaque fois sous mon poids. Au bout d' une bonne demi-heure, je me retrouve trempé, épuisé, sur le champ de neige, à peine trois mètres au-dessus!

Relais après trente mètres. Yvette sort également trempée de sa lutte avec la rimaye. La seconde longueur de corde me conduit au pied d' un éperon rocheux que nous allons remonter. Relais confortable. Nous sommes à l' aplomb du sommet. 150 mètres à gauche, un autre point d' attaque avait aussi retenu notre attention: après la rimaye traditionnelle, une gigantesque faucille de neige et glace permettait de s' élever sans grandes difficultés sur les deux tiers de la paroi. Mais nous avons abandonné cette solution qui évite tous les problèmes posés par le tiers inférieur de la muraille. L' escalade reprend dans un terrain mixte rocher et glace, et, après trois cents mètres, nous venons buter sous une dalle verticale infranchissable.Voici le plat de résistance! J' essaye à droite, ça ne passe pas!

A gauche, ce sera une longueur qui marque un alpiniste. Des dalles imbriquées dans le mauvais sens, luisantes de verglas, le tout vertical ou surplombant. Je mettrai deux heures pour franchir cinq mètres à l' horizontale. Deux rappels pendulaires, des pitons qui ne veulent pas trouver de fissure, tout est bouché, impropre à l' escalade! Traversée où tous les coups sont permis: départs en « libre », crampons griffant la roche, pendules et réception sur quelques centimètres de glace collée au rocher. Le pire, c' était d' avoir toujours sous les yeux la fin débonnaire du passage qui donnait accès au névé médian. Cette sorte de rampe dominait un ressaut surplombant d' un trentaine de mètres. Je crois n' avoir jamais fait de passage aussi épouvantable. Deux mauvais pitons me permettent de faire venir Yvette. Je suis un peu anxieux de voir comment elle va se sortir de là. Elle récupère les pitons, fait les pendules sur une petite cordelette qu' elle tire de sa poche, le tout en douceur. Elle arrive à mes côtés, toujours fraîche et féminine Notre confiance réciproque est immense. Quelle chance nous avons de pouvoir tout tenter ensemble!

Au-dessus, c' est un immense névé très redressé. La glace vive affleure en de nombreux endroits. Quelques pierres descendent en sifflant du couloir sommital Pendant cinq ou six longueurs, nous serons menacés. Sans perdre mon temps à tailler, je tire les longueurs à 40 mètres sur les deux pointes antérieures des crampons. Une bonne marche, une vis à glace, et Yvette peut venir. Nous avons fait la moitié de la face. Il est 16 heures. Je repère un vague éperon rocheux qui est à l' abri des chutes de pierres et qui nous permettra d' établir notre bivouac. Pitons dans tous les azimuts, mais aucun n' est très bon. Bivouac assis, de ces bivouacs qui vous font détester la position assise au bout d' un quart d' heure! Le temps se gâte lentement.

11 juillet: Au matin, la montre altimètre m' indique une importante baisse de pression. Nous repartons aussi vite que possible. A 10 heures, il neige. L' arrivée des précipitations coïncide avec l' attaque de la paroi sommitale! De la glace collée au rocher, et du rocher qui ne se laisse pas pitonner! C' est dur de faire ses 40 mètres de corde sans sécurité et de se dire que la moindre erreur est fatale. Il m' est parfois impossible de « relayer » à 40 mètres; nous nous encordons alors en « simple », et je m' élève de 80 mètres sans un piton! La paroi qui nous domine est trop raide pour retenir la neige. Nous grimpons dans un gigantesque fleuve de neige poudreuse. La visibilité est nulle. Je me trouve bientôt bloqué au milieu d' une dalle. Une trentaine de mètres sous moi, Yvette et un piton dérisoire! Je sens que, au-dessus, je ne pourrai passer: c' est lisse et pas la moindre fissure. Il faut redescendre. Je mets plus d' une heure pour enfoncer un mauvais piton. Ce soutien artificiel me permet de revenir au relais. Yvette est là, recroquevillée par le froid. Sur ses épaules un sac bien lourd. Nous nous regardons. Sans un mot, je repars emportant le souvenir d' un regard éloquent:

- Cette fois, c' est sérieux!

J' ai l' impression d' étouffer dans cette paroi. A force de lutter pour chaque mètre, je finis par me demander s' il existe une issue vers le haut. Il reste 200 mètres à faire. Au-dessous, 700 mètres durement gagnés.

- Allons, il faut sortir!

La tempête redouble. Le rocher est recouvert de neige, et à chaque pas le crampon glisse sur le rocher, puis une pointe trouve une rainure minuscule. Le mouvement s' arrête. Il ne reste plus qu' à s' élever en équilibre. Mais le cœur et les nerfs en prennent un bon coup. Et me voilà à nouveau bloquéCapasse?

Une petite voix me parvient de l' abîme:

- Non!

Un nouveau piton me permet de revenir au point de départ.

- Yvette, il faut bivouaquer, je ne peux pas continuer avec ce temps, je ne vois rien!

- Tu veux bivouaquer debout?

La question a tout son sens. Il y a encore moins de plates-formes que dans la face nord du Cervin A vingt mètres de nous, une plaque de glace. Peut-être qu' en taillant une plate-forme? Arrivé sur les lieux, je constate avec joie que la plaque est assez épaisse. Je taille de tout mon cœur et avec ce qui me reste de forces. Une banquette de 80 sur 30 centimètres sera le siège; plus profond c' est le rocher. Quatre marches pour les pieds, deux vis à glace et Yvette peut quitter un relais qu' elle « habitait » depuis trois bonnes heures. Qu' on ne vienne pas me dire que les femmes supportent mal le froid! Nous sortons les duvets, nous sommes trempés. La tente bivouac nous isole un peu de la tourmente, mais nous ne pouvons enlever les crampons et les garderons toute la nuit et le lendemain. Avec des gestes d' équilibristes, nous parvenons à faire une soupe. Je suis très inquiet et ne sais comment tout cela va se terminer Vers 19 heures, nous prenons les prévisions sur notre petit transistor:

- Belles éclaircies en Valais!

C' est déjà un bon point. Puis ce sont les nouvelles du Tour de France:

- Jacques Anquetil a abandonné à la suite d' un refroidissement.

Nous trouvons la plaisanterie amère. Un refroidissement, le pauvre! Un chanteur « yé-yé » succède aux nouvelles sportives. Nous préférons bavarder et arrêter ces voix de gens bien à l' aise et en toute sécurité. La nuit tombe lentement. Il fait plus froid. Les pieds recouverts d' une couche de glace gèlent. J' ai l' impression d' avoir deux planchettes en lieu et place de pieds. Yvette ressent les mêmes symptômes. Et commence l' attente interminable. Ne pas glisser, ne pas se fier aux broches à glace, sentir le grand froid, annonciateur du beau temps pénétrer nos corps transis. Espérer. Demain, le sommet peut-être? J' essaye de manger de la viande séchée et la vomis immédiatement. Oh! quelle nuit!

12 juillet, 5 heures: Il fait beau et froid. Nous repartons sans petit déjeuner, impatients de connaître la suite. Dalles toujours plus redressées, plaques de glace vitreuse, mauvais relais, une longueur de 80 mètres où l' absence totale de sécurité commence à peser: c' est le festival habituel! Je me concentre à fond. Il me paraît impensable de grimper si longtemps sans commettre d' erreur. Si cette écaille lâchait? Mon crampon! Une sangle vient de céder! Je répare comme je peux, bénissant la providence d' avoir repéré à temps cette défection qui aurait pu être fatale. Un peu plus tard, c' est une autre sangle qui lâche! Nouvelle réparation de fortune. Il reste 30 mètres à faire. Au-dessus nous devinons l' arête des Quatre Anes, et tout près le sommet! Je vais très lentement. Si près du but, ce serait trop bête! Enfin je débouche sur l' arête en plein soleil. C' est trop beau! A son tour Yvette apparaît, me tendant deux pitons aisément récupérés. Il m' en reste 7 sur les 15 que nous avons emportés. Nous nous asseyons confortablement et prenons le temps de faire du thé. Cette boisson a un goût tout neuf. Nous faisons à nouveau partie des humains qui peuvent écouter les chanteurs « yé-yés » à la radio. Vers midi, c' est le sommet. Et tandis que nous nous embrassons, je pleure comme un gosse. Ces nerfs qu' il a fallu dominer si longtemps lâchent soudain. Les larmes font place à la joie. Joie malgré les pieds insensibles. Qu' allons trouver dans les chaussures? Et c' est la descente, délicate, car la neige fraîche recouvre les dalles. Vers 19 heures, nous sommes à la cabane.

Voyons un peu nos pieds. Les chaussettes sont glacées, les ongles des orteils sont noirs et les doigts bleus. Les pieds d' Yvette sont en meilleur état. Malgré les longues attentes aux relais et le bivouac, elle a bien mieux supporté le froid que moi. Des touristes nous offrent un verre de vin. Nous faisons sécher les chaussures puis un peu hébétés, nous nous allongeons sur les couchettes pour une nuit agitée.

13 juillet: Les touristes de la veille sont partis pour la voie normale de la Dent Blanche. Mais trois jeunes montagnards - Alain Schreyer, Walter Schweizer et Serge Lambert, de l' OJ de la section Neuchâteloise sont arrivés. Mes pieds sont très enflés et douloureux. Je leur demande s' ils peuvent m' aider à descendre dans la vallée et sans hésiter, ils acceptent. Merci mes amis! Si tous les hommes avaient votre générosité... Yvette arrive du dortoir le visage tout boursouflé: c' est le vent du sommet qui en est le responsable. Nos nouveaux amis, qui ont abandonné leur projet de course pour nous aider, rivalisent de gentillesse. J' ai beaucoup de peine à remettre mes chaussures. Yvette a aussi mal aux pieds et c' est clopin-clopant que nous quittons la cabane. Les trois gars portent nos sacs et trouvent bientôt un moyen pour me soulager: je ferai tous les névés assis sur mon anorak, Walter, Alain et Serge me tirant par les pieds. Il y a 1600 mètres à descendre! La cabane Rossier est malheureusement la plus haute de Suisse. Après les névés, il faut marcher. Je prends deux aspirines et constate après un quart d' heure que la douleur a pratiquement disparu! Un bon repas nous remet de toutes ces émotions. Après quoi nos trois amis remontent à la cabane. J' en serais bien incapable! Mes pieds sont affreux à voir: énormes cloques violacées, ongles à moitié arrachés... Nous rentrons le soir même à Genève.

14 juillet: La suite de mon récit a une valeur purement instructive. Mais je crois qu' il est bon de faire savoir aux alpinistes qu' il existe un traitement extraordinaire pour les gelures. Je me rends chez le docteur Christev qui s' est occupé souvent de membres gelés dans sa carrière. Il me déclare sans ambages:

- C' est un vilain troisième degré, vous perdrez quatre à cinq phalanges par pied. Puis prenant sa grosse voix:

- La Dent Blanche en valait-elle la peine? Je réponds oui sans hésiter.

- Ils sont tous les mêmes! dit-il en riant.

Il examine Yvette qui n' a que des gelures du premier degré. Le Dr Christev constate une fois de plus que les femmes s' en tirent mieux que les hommes. Le sexe fort n' est pas celui que l'on croit! Le médecin me propose un peu plus tard une opération qui pourrait peut-être tout sauver: une sympathectomie. Il s' agit d' enlever des ganglions situés de part et d' autre de la colonne vertébrale. Par deux incisions horizontales d' une dizaine de centimètres pratiquées à la taille, on parvient à ces tissus sympathiques. Le résultat est une dilatation permanente de tout le circuit sanguin des jambes et la suppression de la sudation. De plus la température des pieds s' élève à 34 degrés centigrades alors qu' elle est de 24° C chez un individu normal. Le docteur Christev fait appel au docteur Mentha, spécialiste des sympathectomies à Genève. Ils opéreront les deux. Voici quelques dates:

15 juillet: Opération. Les médecins arrachent les ongles et « épluchent » les orteils atteints.

16-20 juillet: Des plaques noires apparaissent toujours sur les orteils. Les médecins continuent de détacher la peau.

20 juillet: Je me lève.

22 juillet: La peau commence à se former. Je joue à la pétanque avec d' autres victimes d' accident.

31 juillet: La peau des orteils est entièrement reformée. Sortie de la clinique.

6 août: Je fais des passages du cinquième degré en premier de cordée au Salève.

C' est la première fois à Genève qu' une telle opération était tentée sur une personne victime de gelures. Cette réussite étonnante dépend en partie du laps de temps écoulé entre le moment où les tissus sont atteints et l' opération. ( Dans le cas présent, quatre jours s' étaient passés. ) Dans le 90% des cas, ce délai est largement suffisant. Les inconvénients de l' intervention sont: une baisse de tension et un refroidissement général plus rapide en cas d' agression du froid, car les jambes restent alimentées en permanence. Ces ennuis sont très largement compensés par les avantages.

Epilogue J' apprends à la clinique que nous n' avons pas fait la première de la face nord de la Dent Blanche. Mon ami André Roch m' apporte de la documentation. Les 26/27 août 1932, deux alpinistes autrichiens Karl Schneider et Franz Singer ont réussi à vaincre la paroi après un seul bivouac. Ils ont emprunté la grande faucille de glace, soit l' itinéraire logique de la muraille. Ils n' ont donc pas eu à résoudre les problèmes posés par le tiers inférieur. Dans leur récit, ils se plaignent aussi du manque total de sécurité de la paroi sommitale. Un grand exploit alors que nous n' étions même pas nés !1 Avec Yvette, nous avons fait une voie très élégante. Notre itinéraire ne rencontre pratiquement jamais celui des Autrichiens, sauf peut-être dans la toute dernière partie. L' exposition et les difficultés font de cette face nord de 900 mètres une voie beaucoup plus sévère que les faces nord du Cervin ou même de l' Eiger ( du moins en ce qui concerne la partie que nous connaissons, soit jusqu' à la Rampe ). Il est beaucoup plus difficile d' assurer la cordée que dans les deux parois nord précitées. La réalisation de ce « vieux projet conjugal » restera toujours vivante dans nos cœurs.

1 En 34 ans, la face a changé! On observe dans toutes les faces nord, un assèchement. Les photographies prises en 1932 moutrent que cette face était beaucoup plus glaciaire qu' actuellement. C' était un avantage, si l'on tient compte du manque de fissures dans le rocher, et de sa qualité médiocre.

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