Ascensions nouvelles: I. Zumsteinspitze; II. Alphubel

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Zumsteinspitze — Alphubel.

Par E. R. Blanchet.

I. Zumsteinspitze.

Première ascension de la face occidentale.

De la Nordend à la Signalkuppe ( Punta Gnifetti ), les sommets du Mont Rose s' échelonnent en une longue ligne presque droite, orientée du nord au sud. Comme un chef devant sa troupe, la Pointe Dufour s' isole en saillie vers l' ouest. Cette position avancée en fait un observatoire parfait de la face occidentale de la Zumstein. De celle-ci on saisit à la fois l' ensemble — aucun effet de perspective n' en fausse les proportions — et les détails.

Le 5 août 1927, au cours de la traversée de tous les sommets, du Schwarzhorn à la Nordend, nous nous étions longuement arrêtés sur la Dufour. La conquête du Lyskamm occidental par sa face nord-est, effectuée la veille, avait ajouté à notre désir de vaincre la paroi vierge de la Zumstein x ). Notre examen nous donna la certitude de réussir, à condition d' échapper aux chutes de pierres fréquentes surtout l' après.

Sous la coupole blanche qui coiffe la cime, la face occidentale de la Zumstein superpose deux parties bien distinctes. L' inférieure est toute de glace; la supérieure dresse une muraille abrupte de rochers noirs. L' ensemble mesure une hauteur d' environ 350 mètres.

30 août 1930. C' est aujourd'hui que nous attaquons la Zumstein. Comme pour le Lyskamm, la caravane se compose de Caspar Mooser, du porteur Joseph Aufdenblatten et de moi-même 2 ).

. ' ) Voir le « Bulletin du Club Alpin Belge », n° 193.Joseph est aujourd'hui guide.

VII3* Si la neige couvre encore la pente nord-est du Lyskamm oriental — justement deux fourmis humaines s' y agitent sur la rimaie —, le grand socle de glace sur quoi s' élève la Zumstein est poli, comme laminé1 ). Rien ne le protège du vent d' ouest qui l' a mis à nu presque partout.

L' ombre baigne ce versant et avant que le soleil ne le touche, nous devons avoir atteint la coupole terminale. Le danger des chutes de pierres est d' autant plus sérieux que la route projetée — une droite de la base à la cime — emprunte un couloir qui sillonne la paroi de rochers.

Le froid assez vif limite notre halte, au pied de la paroi ouest, au temps strictement nécessaire à lacer nos crampons. De la cabane au sommet, nous ne nous arrêterons pas.

Dès le début, les piolets entrent en action. Pour me réchauffer, pour mieux assurer aussi une éventuelle retraite, j' agrandis les degrés. Si un sac très lourd réchauffe le dos du jeune Joseph, la tiédeur qu' il dispense ne va pas jusqu' aux extrémités: j' entends, du moins, battre la semelle derrière moi avec vigueur.

Un vrombissement soudain couvre tous bruits de piolets et de souliers cloutés. Presque aussitôt, dans un fracas assourdissant, apparaît un avion. Ses orbes le rapprochent à l' extrême. Impossible d' échanger une parole. Dans une anticipation de l' avenir, je songe à quelque district franc où l' al serait protégé de l' aéroplane.

A notre soulagement, l' oiseau mécanique s' éloigne. Seuls de nouveau retentissent les coups secs des piolets.

Dans l' axe même de la droite suivie, quatre minuscules îlots de roc affleurent sur la glace, à intervalles réguliers. De la rimaie franchie à 7 h. 30, quarante-cinq minutes de taille ininterrompue nous amènent au premier de ces blocs. Mooser espère que chacun d' eux a retenu au-dessus une bande de neige. Ces prévisions se réalisent. Par quatre fois, nous connaissons la joie trop brève de gagner quelques mètres très vite et sans tailler, quand alentour tout est lisse, dur et glissant.

A 10 h. 50 nous en avons fini avec la glace. L' ombre protectrice s' étend encore sur toute la muraille chargée de mitraille.

Pour pénétrer dans le couloir — l' unique voie possible —, nous nous coulons d' abord sur la droite ( sud ), le long d' une vire horizontale, jusqu' à une méchante cheminée. Celle-ci ramonée, un crochet sur la gauche nous livre l' accès du couloir. Glissoire inquiétante, ce couloir, avec ses dalles imbriquées, ses plaques de verglas. Partout pierres et glaçons prêts à tomber.

Noire et uniforme à distance, la paroi se révèle de près richement nuancée. Le fauve, le rouge alternent avec le gris dans ces rocs rugueux et granuleux. Les prises peu à peu se multiplient et l' inclinaison décroît. Nous nous élevons à vive allure. Il est temps, car nous allons sortir de l' ombre.

Lumière et chaleur nous enveloppent. Encore un instant, et la vie minérale, suspendue par l' ombre et le froid, va s' éveiller. Des craque- ments déjà se font entendre. Au-dessous, des cailloux se détachent, glissent, ricochent. Le mouvement, le bruit, la clarté s' emparent du paysage endormi.

Nous venons d' atteindre le terme du couloir. Assis sur un petit balcon en bordure, je prends une vue d' un surplomb au profil net et dur. Au delà, le flanc mat d' une arête de glace rosit. Des flammes de soleil s' élèvent, courent, se joignent. Peu à peu la pente entière s' embrase.

Nous touchons à la coupole blanche, à la neige pure et ferme. Presque sans user du piolet, nous prenons la cime d' assaut. A midi 20, nous saluons l' Italie.

Jamais je ne suis demeuré plus longtemps ni plus volontiers sur un pic. Nous nous sentons, sous le doux ciel piémontais, comme engourdis d' un bien-être soudain. Nous avons de longues heures devant nous. Ni Caspar, ni Joseph ne sont pressés d' aller chasser le client sur le boulevard, à Zermatt.

De nombreuses caravanes, retour du Mont Rose, approchent. Touristes brûlés, guides boucanés; faces pâles aux traits tirés, où l' insomnie, la fatigue, l' indigestion ont enfoncé profond les yeux, joues verdâtres de vaseline, Allemands, Italiens, Anglais et Suisses défilent sans arrêt.

« Bravi, bravi » clame une voix chaude. Un sourire franc illumine une face de vrai montagnard. Guide ou touriste? Je ne sais, et il n' importe. Il y a un degré où l'on ne distingue plus. De la Pointe Dufour, il nous a vus monter. Il s' informe de nos noms. Suis-je le Blanchet des Aiguilles du Diable, de l' Isolée?

J' apprends que je parle à l' un des vainqueurs de l' arête qui relie le col des Hirondelles aux Grandes Jorasses. Cette arête redoutée, suivie à la descente en 1911 par une caravane d' élite !), des hommes l' ont gravie cet été. Voilà certes qui a reculé la limite du mot « impossible » en matière d' al, et cela malgré quelques pitons enfoncés au préalable.

Le retour par la Pointe Dufour nous montra une cordée de maladroits, dont le dernier, au moyen de ridicules rappels de corde, descendait avec sérieux des rocs faciles et sûrs.

Le lendemain, retour de Bétemps à Zermatt par Castor et Pollux, les corniches énormes de la cime orientale du Breithorn et la très somptueuse cabane du Théodule.

II. Alphubel.

Première ascension par la paroi de séracs au sud de la branche nord du Weinberggletscher ( soit: face NNW ).

La large face occidentale de l' Alphubel est presque entièrement rocheuse. Deux arêtes parallèles mais très distantes, orientées de l' est à l' ouest, la limitent au nord et au sud. La première se soude, à l' altitude de 4100 mètres environ, à l' arête nord de l' Alphubel, qui s' abaisse sur le col des Mischabel; la seconde ( Rothengrat ) se réunit, vers 4200, à l' arête sud-est. Entre ces deux points d' intersection s' étend le long plateau glaciaire qui donne à l' Alphubel l' aspect d' une cime tronquée. D se relève à peine, à son extrémité méridionale, où se trouve le point culminant ( 4208 m. ). Avec les molles ondulations d' un linceul mal tendu, il borde de blanc le faîte de la muraille grise. Au pied de la face ouest s' étend le glacier de Weingarten. Il projette un bras important, au nord de cette face, jusqu' au col des Mischabel ( 3856 m. ). Le flanc de la plus septentrionale des deux arêtes ouest présente une belle pente de glace, à nu dans les pans abrupts de sa partie inférieure. De la base à son sommet, elle mesure une hauteur de 250 à 300 mètres.

C' est du Kienhorn — le Strahlbett de l' Atlas Siegfried — que pour la première fois je contemplai à loisir cette longue coulée blanche, coupée de murs, barrée de paliers. Des étagements de séracs la flanquent à gauche et à droite. Au prix de quelque taille, l' escalade en paraissait aisée et rappelait, toutes proportions gardées, la face nord de l' Aletschhorn. Attrait particulier, elle constituait la dernière inconnue de l' Alphubel. Sous une bise glaciale, une première tentative, en septembre 1929, échoua à la rimaie de base: nous enfoncions jusqu' aux reins dans la neige poudreuse. Pourtant, nous gagnâmes le col des Mischabel, et de là, par l' arête, la cime de l' Alphubel, l' AUalinhorn et le Rimpfischhorn.

Le premier août 1930, parti le matin de l' hôtel Jungfrau sous l' Eggishorn ( en compagnie de M. Rodolphe Ganz, le célèbre musicien, je venais de gravir le Grossgrünhorn ), j' avais touché Zermatt à midi, et avec Caspar Mooser, j' étais monté le soir à la Taeschalp. L' auberge de la Tseschalp se trouve à l' altitude de 2200 m ., l' Alphubel, à celle de 4208. Que n' a érigé une cabane, au haut de la moraine, sous le glacier de Weingarten... Elle rendrait faciles les ascensions du Taeschhorn et de l' Alphubel par le col des Mischabel, du Teufelsgrat, du Rothengrat.

Le lendemain, vers 8 heures, nous nous arrêtons à pied d' œuvre, non loin du col des Mischabel. Des débris de séracs détachés de la pente vertigineuse se sont enfoncés, par l' élan de leur chute, dans la neige du glacier. Juchés chacun sur l' un de ces sièges, nous traçons par l' esprit notre route tout au long de cette blancheur mate, où l' ombre laisse des reflets bleus. Peu à peu, le soleil y fera briller quelques rares surfaces perpendiculaires à ses rayons.

Une rampe rapide et « enneigée », coupée d' une rimaie, se heurte à un mur de glace vive. Au delà, après un palier étroit, se dresse une nouvelle rampe, d' inclinaison régulière. Etranglée par places entre des séracs, ailleurs élargie, elle monte en ligne droite jusqu' à une ceinture de glace abrupte. Sous le ciel bleu foncé, on devine le plateau qui s' étend jusqu' au sommet.

La longue série de fleurs de lys doubles que nos crampons dessinent en noir sur blanc s' est arrêtée. Presque vertical, haut de 25 mètres, le mur de glace nous barre la route. Un dièdre saillant le divise en deux faces. Impossible de tourner l' obstacle.

Toutes les six minutes, le piolet de Mooser achève pour les pieds une niche large et profonde; pour la main gauche, une encoche très haut placée. Disposée en ligne obliquede gauche à droite —, l' échelle des degrés s' élève lentement. Souvent, il faut abattre des pans de glace pour faire place à l' épaule. Un changement de direction ( le mur présente ici un évidement orienté de droite à gauche ) nous amène au bord du palier, au sommet du mur, exactement au-dessus de la première marche taillée. En trois heures et demie, sur des degrés équidistants d' un mètre environ, nous nous sommes élevés de 35 mètres, en tenant compte du tournant; de 30, à peine, s' il est déduit.

A la fin de la première heure de taille, le piolet de Mooser, de bonne marque pourtant, s' est brisé. J' ai dû lui passer le mien. Et mon vieil « Andenmatten », malgré tant d' années de service, a résisté, intact, à ce travail de géant qui pendant deux jours a laissé Mooser meurtri et raidi.

En de tels passages, la qualité des encoches est d' une importance extrême. Il convient de les creuser verticales et non pas inclinées: autrement les doigts .M««'-a glisseraient et pourraient, lors de la traction du bras pour Meyer le poids du corps d' un degré à l' autre, lâcher prise. En outre, il faut les placer d' autant plus haut que les marches sont plus distantes. Le piolet, tenu horizontalement au-dessus de la tête, est ma alors par un seul bras, l' autre, immobile et tendu, sert de pivot.

Je vois encore Mooser, les deux pieds sur un degré, se dresser face à la pente abrupte, insensible aux rafales du vent d' ouest. Ses mouvements, précis et réguliers, sont ceux d' une machine. L' homme et le piolet semblent former un tout; le travail des muscles se transmet sans perte jusqu' à l' extré de l' acier frappant sans relâche.

Sur le palier — il a l' inclinaison d' un toit — nous nous reposons, adossés à la pente. En face de nous, dans la terrible face sud du Taeschhorn, nous cherchons, en dépit de brouillards mouvants, à reconstituer l' itinéraire Young Ryan de 1906. Du col des Mischabel des volutes de vapeurs noires roulent sur elles-mêmes et descendent vers le glacier.

Il faut repartir. En deux minutes, sur une neige très consistante, à en croire Mooser, nous nous élevons de vingt mètres! Je me plais à calculer que notre vitesse s' est soixante fois accrue. Mais la rampe se redresse et notre allure bientôt le traduit. Pourtant nous monterons jusqu' au sommet sans donner un seul coup de piolet et sans arrêt.

A deux cents mètres au-dessus de nous, un mur de glace tour à tour miroite et s' éteint: le rebord, sans doute, du plateau supérieur, vu par la tranche.

Deux fois, des crevasses nous obligent à d' insignifiants détours sur la gauche, compensés aussitôt par un retour à droite. Des brouillards lentement nous enveloppent; par leurs déchirures, nous voyons maintenant se préciser la paroi de glace plus proche. Nous y discernons des stries sinueuses et parallèles, non sans analogie avec ces veines concentriques des troncs sciés à quoi l'on connaît l' âge des arbres. Mur vertical et sans défaut, où mon « Andenmatten » et les muscles de Mooser, sinon les miens, pourraient une fois encore montrer leur endurance. Mais jamais nous n' aurions le temps de nous y frayer un passage: il est plus raide, ce mur, plus uni, surtout, que celui qui nous a retenus trois heures et dans l' atmosphère lourde et assombrie passe la menace de l' orage et de la pluie.

Nous nous hâtons. Je suis de si près mon guide que je reçois soudain, en plein front, la ruade d' un talon ferré d' Eckenstein.

Vers la gauche, au pied du mur glacé, s' offre une vire oblique que cachait un sérac. Elle nous élève jusqu' à un épaulement fragile et ajouré. Quelques mètres seulement nous séparent du plateau.

A 13 h. 55, le problème de la face nord est résolu. Mais il nous reste à sortir du brouillard, à trouver la voie du retour.

Nous errons sur la plaine blanche qui occupe le sommet de l' AIphubel. Mooser cherche à y découvrir des empreintes de pas, tandis que je m' efforce de contrôler, de vérifier l' axe d' une marche nord-sud.

Sous une pluie battante, quatre heures plus tard, nous rentrons à Zermatt. Dans le hall de l' hôtel, où, crotté et dégoulinant, j' attends mon tour de lift, une pancarte se balance: « Concours de Visages Brunis », nouveau complément des annuels « Tournois » de tennis.

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