Association sportive et biens culturels. La montagne dans tous les sens

La montagne dans tous les sens

Association sportive et biens culturels

L' intérêt suscité par le Club alpin tient notamment au fait que, depuis sa fondation, voici 138 ans, il aborde la montagne sous de nombreux aspects. L' un d' eux est la « culture alpine », spontanément associée aux cartes géographiques et représentations en relief, aux livres et bibliothèques, aux expositions d' œuvres d' art évoquant le monde alpin, et au Musée alpin suisse ( MAS ). C' est avec Bernhard Rudolf Banzhaf, président de la commission culturelle, et Urs Kneubühl, directeur du MAS, que nous avons abordé le thème « Association sportive et préservation des biens culturels », à la suite d' une lettre de lecteur 1.

Comment définissez-vous la culture? Bernhard Banzhaf ( BB ): La culture, selon la définition des dictionnaires, est l' ensemble des expressions intellectuelles et artistiques; elle rassemble donc tous les actes qui peuvent être reliés à ces expressions. Urs Kneubühl ( UK ): La culture est un comportement prenant en compte l' environnement et les témoignages du passé. En ce sens, elle englobe la vie et les documents la relatant. La culture donne de la profondeur: le présent prend du relief grâce aux documents du passé. Un album de photos de famille montrant des parents des générations passées, par exemple, ou de nos propres enfants, enrichit notre présent.

A quoi pense le président de la commission culturelle lorsqu' on parle des biens culturels?

BB: Pour moi, ce sont les productions artistiques et scientifiques datant des débuts de l' alpinisme, et donc de la création du CAS. Les préserver et les rendre accessibles me semble une tâche importante, car ils se situent à l' intersection du savoir, de la tradition et de l' expression artistique – toujours confrontés au thème de la montagne, au sens le plus large.

... et le directeur du Musée alpin?

UK: Pour moi, les biens culturels, ce sont les œuvres qui ont été réalisées avec du cœur, c'est-à-dire des objets, des images qui reflètent la vie d' autrefois. Ils sont tournés vers l' avenir car ils permettent, sur la base du passé, de mieux comprendre le présent et donc d' envisager l' avenir. Les préserver est donc essentiellement une démarche tournée vers l' avant.

Les objets historiques ne sont pas toujours vieux: un snowboard datant de 1985 Après la peinture, la photographie: les diapositives en verre de l' ancien secrétariat du CAS sont des documents instructifs sur la vie dans l' espace alpin de 1908 à 1958 Pho to s:

ar chi ve s MA S 1 Cf. article précédent LES ALPES 1/2002

Que signifie préserver les biens culturels? UK: Je trouve l' idée de préservation un peu étroite; il serait plus approprié de parler de conservation et d' ouverture, une tâche à plusieurs niveaux. Il faut rendre accessibles les biens culturels et transmettre le message qu' ils véhiculent. Mais conserver signifie aussi choisir, mettre en valeur et faire connaître le contenu par une documentation adéquate. Le concept de bien culturel n' en pas seulement des documents rares, mais aussi des choses du quotidien, qui, par ailleurs, nous renseignent souvent davantage sur une période ou sur une personne. Il ne faut pas non plus oublier l' entreposage, dans le respect des règles techniques, des divers biens collectés, et la garantie de leur sécurité. Par ouverture, il faut entendre ici l' inven: il est nécessaire de répertorier tous les aspects sous lesquels un objet peut témoigner du passé, pour ensuite le retrouver facilement lors d' une demande ou en vue d' une exposition.

BB: Comme président de la commission culturelle, je considère comme une tâche importante de créer et de maintenir les infrastructures permettant de préserver les divers objets culturels.

Qu' est que le CAS, une association sportive ou une association culturelle? BB: La personne qui devient membre du CAS aujourd'hui le fait en premier lieu pour les possibilités sportives offertes par le club. La place de la culture est relativement modeste. Le CAS – une association essentiellement sportive à ses débuts – n' est pas très à l' aise avec la culture, bien que ses statuts en parlent explicitement. Certains membres s' inté aux questions culturelles et s' en avec conviction. Mais il faudrait, d' une manière générale, que les membres prennent davantage conscience de l' aspect culturel du club.

UK: Le CAS n' est pas une association sportive comme les autres: elle aborde la montagne d' une manière particulière, qui englobe tous ses aspects. Pour le public, le CAS véhicule une culture. Si la télévision a besoin de documentation pour une émission sur la montagne et l' alpinisme, elle s' adresse en premier lieu au CAS ou à son musée. La culture et le maintien des biens culturels sont, à mon avis, des tâches essentielles du CAS.

Lors de l' inauguration de l' extension de la Bibliothèque nationale, à Berne, il a été dit qu' il y aurait à nouveau, dans quelque cinq ans, un manque de locaux. Cela ne montre-t-il pas que la conservation des biens culturels a des limites? En d' autres termes, est-il possible de conserver tout ce que l'on considère comme objets et biens culturels?

UK: Non, les limites sont fixées par les moyens financiers disponibles, donc les ressources en personnel, car la conservation n' est pas gratuite 2. Le bénévolat contribue beaucoup, au sein du CAS, à la préservation des biens culturels mais cet engagement a des limites. La conservation exige du professionnalisme et suppose le recours à des gens compétents issus de plusieurs métiers. BB: Pendant la période de haute conjoncture, la masse des biens culturels a augmenté de manière fulgurante et donc, conjointement, le nombre des biens dignes d' être acquis et conservés. Il faut donc procéder à des choix.

UK: Il faut ici faire la différence entre les objets et les livres. Si l'on veut conserver de manière cohérente ces deux biens, il est nécessaire d' opérer des choix. Pour le domaine de la culture alpine, être complet, comme on le demande à la Bibliothèque nationale, est impossible. Il faut déjà être content si l'on peut préserver le plus important.

Une personne extérieure au CAS a critiqué le fait qu' une section ait vendu une partie de sa bibliothèque, c'est-à-dire l' a privati-sée. Elle a qualifié cette vente de sacrilège. Est-ce que cette privatisation de biens culturels n' a toujours été pratiquée? BB: Les biens culturels du CAS ont toujours suivi des voies diverses à de multiples niveaux: les bibliothèques de section, la bibliothèque centrale et le

2 Cette interview a eu lieu avant l' annonce par les autorités de la Ville de Berne de la suppression, dès 2004, des subventions versées au Musée alpin.

Les reliefs sont un bien collectif durable mais encombrant: le relief géologique du massif de l' Alpstein, composé de plusieurs parties amovibles, réalisé par Hans Kappeler Pho to s: ar chi ve s MA S LES ALPES 1/2002

Musée alpin. Lorsque les biens sont disponibles à plusieurs exemplaires, la vente peut être une démarche légitime. Cette sorte de « privatisation » a toujours existé au CAS, sous différentes formes. UK: Il faut constater que beaucoup de bibliothèques du CAS sont en fait des collections qui, outre des livres, rassemblent des cartes, des photos et même des cartes en relief. Ces collections sont des biens collectifs qui, contrairement à leurs homologues privées, sont destinées à un accès aussi large que possible. Les propriétaires doivent en prendre soin. Il est clair que les collections privées ont leur propre justification et exigent de très gros engagements – souvent bien plus élevés que cela n' est possible dans les institutions publiques. La question de la préservation de l' ensemble se pose lorsque des collections privées sont dispersées, à la suite d' un décès par exemple. Elles courent le danger d' être traitées de façon inadéquate ou, parfois même, débarrassées comme des vieilleries. C' est pourquoi les collectionneurs particuliers s' adressent souvent à des musées pour prendre soin de leurs collections et sont ravis lorsque quelqu'un s' en occupe.

Que faire lorsqu' il faut réduire le volume d' une bibliothèque?

BB: Il me paraît important, lors de réaménagements de collections ou de bibliothèques, que les responsables prennent contact avec des spécialistes pour déterminer ce qu' elles contiennent d' unique, ce qui existe à de multiples exemplaires, ce qui peut être vendu et ce qui doit être conservé pour diverses raisons. La commission de la bibliothèque, la commission culturelle et le Musée alpin comptent parmi de tels spécialistes.

UK: Les problèmes structurels des bibliothèques de section tiennent aussi au fait que le développement social s' est accéléré. Jadis, les bibliothèques étaient des points de rencontre dans la vie de la section. On allait chercher les renseignements nécessaires à la préparation d' une course à la bibliothèque, la propriété privée de livres étant moins répandue qu' aujourd. C' est d' ailleurs la raison pour laquelle les bibliothèques du CAS contiennent tant de trésors. Aujourd'hui, le bénévolat de membres intéressés et les moyens financiers nécessaires à la préservation des biens culturels ne suffisent plus aux sections pour gérer et maintenir de manière adéquate leurs collections et bibliothèques. Une des solutions est de réduire leur volume. Le tri doit s' effectuer avec les conseils d' un spécialiste – une opération onéreuse. Il faut de plus s' y prendre à temps, si l'on veut pouvoir décider, trouver les moyens nécessaires et les partenaires compétents. Tout cela, à mes yeux, dépend beaucoup de la responsabilité que l'on éprouve à l' endroit de la montagne, comme bien culturel. Sans doute faudrait-il aussi trouver une nouvelle forme aux bibliothèques, pour qu' elles redeviennent le centre de la vie de section. Existe-t-il encore d' autres solutions aux problèmes des bibliothèques de section et des collections?

BB: Le CAS doit faire davantage au niveau de l' association centrale, mais aussi à celui des sections, pour sensibiliser les membres aux problèmes de la préservation de nos biens culturels et susciter des engagements. Il est urgent de protéger les biens existants.

UK: Il faudrait également adopter un point de vue national. Si des pièces sont vendues, la recette devrait exclusivement servir à la préservation de collections existantes.

Comment souhaitez-vous que le CAS gère ses biens culturels?

BB: J' aimerais que les biens culturels des sections du CAS ne soient pas dispersés avant que la commission culturelle ou les autres instances en soient averties et consultées.

UK: Je souhaite pour ma part une forme de collaboration avec une responsabilité partagée. Peut-être existe-t-il des mécènes qui seraient prêts à mettre à disposition des moyens nous permettant de remplir notre tâche de conservation autrement que partiellement. a

Margrit Sieber ( trad. ) Sion et la vallée du Rhône, extrait de l' ouvrage de Gabriel Lory fils, Voyage pittoresque de Genève à Milan, 1811: la culture alpine est avant tout associée aux images historiques Publicité pour un apéritif « diabolique » des montagnes vaudoises, datant de 1941: un document pour la culture des « consommations » alpines

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