Au Bietschhorn

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

A François Modoux.

Ce dernier 24 juillet j' ai fait l' ascension du Bietschhorn. Vous n' avez pas été médiocrement étonné, mon cher Modoux, de savoir que j' avais atteint les 4002 mètres de cette fière et terrible montagne, et certes, je vous dois le récit de cette ascension. Il n' intéressera pas beaucoup Tricouni et ceux qui ont l' habitude de passer leurs dimanches sur les arêtes du Grépon et des Grands Charmoz, paisibles comme des promeneurs du côté de Confignon. Vous savez combien j' aime la montagne, les souvenirs heureux et tragiques qui m' y attachent, mais vous savez aussi que, hors quelques courses à l' Aiguille d' Argentière, au Grand Cornier, au Darrey, au Mont Blanc, je ne suis guère sorti des sentiers des cols, des pâturages et des névés. Malgré trente ans de randonnées, sac au dos, dans toutes les régions de la Suisse, personne ne m' a jamais vu faire de la grande varappe, et ce récit aura, pour ses lecteurs, l' in de révéler les impressions d' un amateur égaré, pour un jour seulement, dans les parages les plus austères de nos Alpes. Et vous, mon cher Modoux, vous y verrez peut-être, avec quelques-uns, un peu plus que cela. Vous établirez un lien entre cette journée, et celle du 23 janvier 1923, celle de la mort, sous l' avalanche, de notre cher Henri Gex-Collet. Vous verrez, dans cette ascension, la réaction de l' homme qui a vu la montagne homicide et victorieuse et qui veut prendre sa revanche en affirmant les droits de la vie sur les sommets tragiques et meurtriers.

Ce récit sera sincère et je ne vous cacherai pas les états d' âme de votre ami.

Les mois de juin et de juillet ont été, cette année, dans le Lötschental, très mauvais. Les névés formés par les avalanches de printemps sont restés tard dans la vallée.Vers le 15 juillet, lorsque nous avons commencé notre séjour à Fafleralp, les pâturages de Telli et de Guggi étaient tapissés de fleurs comme à la fin de mai. Le printemps arrivait au milieu de l' été. Les glaciers étaient couverts de neige récente; tous les couloirs au-dessus de 3000 mètres étaient encore encombrés des glaces et des neiges de l' hiver. Le temps ne pouvait pas se mettre au beau. Il apparaissait de plus en plus que les citadins, auxquels le sort avait accordé des vacances dans cette première moitié de l' été, avaient tiré un mauvais billet de loterie. Le 21 et le 22 juillet, il pleuvait. Les chances de faire quelque belle course s' évanouissaient. C' est alors que le vendredi 23, une magnifique surprise réveilla les pensionnaires de l' hôtel. Un bon vent du nord avait, pendant la nuit, balayé le ciel; le matin se révélait frais, pur et éclatant. Combien de temps cette embellie allait-elle durer? Il fallait en profiter et dresser rapidement ses plans.

C' est alors que M. Ch. Thudichum et moi-même avons décidé de tenter l' ascension du Bietschhorn. Encore aujourd'hui, j' ai peine à comprendre les motifs de cette décision rapide et téméraire.

Le Bietschhorn avait pris place dans mon âme, il y a longtemps déjà. Quand j' étais encore au collège, Auberson, dit le Bouc, et quelques-uns de ses amis de l' Allobrogia, les Montandon et les Long, en avaient tenté l' ascension. On avait raconté la prouesse de ces alpinistes entraînés, la longue lutte sur l' interminable arête, l' ascension terminée tard dans la soirée. Une auréole de gloire planait sur la tête de ces aînés qui, sans guides, avaient tenu le coup et vaincu le colosse. Jamais, à cette époque, je n' aurais songé à les suivre, et c' est avec respect que, traversant le Tschingelhorn en 1901, avec L. W. Collet et Jean Fauconnet, nous avions contemplé la pyramide formidable qui se dresse solitaire au-dessus de la chaîne relativement basse du Lötschental. Pourquoi, 25 ans plus tard, se décider à faire cette course? J' attribue ce parti au fait que, ces dernières années, de loin, l' Alpe a paru moins terrible. Tant de braves gens, point montagnards, ont gravi la cime où les compagnons de Whymper avaient trouvé la mort. Tant de gens ont passé en avion plus haut que les plus hautes cimes. Tant d' amis sont revenus de l' Alpe et ont traité avec dédain les difficultés de la montagne. « Le Bietschhorn est une montagne surfaite » a dit, il y a quelques jours à l' hôtel, un touriste éprouvé. Le souvenir de la course d' Auberson, dit le Bouc, s' estompe. Le subconscient le refoule dans la pénombre; l' attirance de la cime baignée de lumière, étincelante de neige, telle qu' on la voit de la Fafleralp est plus forte que tout. Nous partirons. Théodore Kalbermatten, le plus vieux guide de la vallée, Stephan Hensen, jeune et vigoureux, acceptent de venir avec nous et vers le soir, nous quittons Blatten pour la cabane du Bietschhorn qui est à 2570 mètres, sous la crête du Schafberg.

Les flancs de la vallée sont escarpés, sans terrasses, intermédiaires. Le soleil du soir est piquant. Ce n' est pas le vrai beau temps établi pour de longues semaines. La montée est dure. Théodore marche vite comme s' il voulait se faire une idée de la force de résistance des deux Genevois qui sollicitent de lui une ascension qu' il a faite bien des fois, mais qu' il sait devoir être, en cette saison instable, avec les neiges amoncelées, particulièrement rude. Nous arrivons à la cabane avec la nuit. Peu après le coucher du soleil, droit en face, la lune s' est levée. Elle éclaire le Bietschhorn, la crête du Schafberg et un paysage assez étroit qu' encadrent de lourdes avances de rochers. Nous sommes seuls à la cabane et avons tout juste le temps d' aller chercher de l' eau à la source que la neige recouvre.

En dînant, j' explique à Théodore qu' il emmène avec lui un touriste qui n' a jamais fait une cime si difficile. Théodore me rassure: « Le Monsieur est bon, je l' ai vu en montant; et puis, je suis allé déjà 49 fois au Bietschhorn, il ne s' est jamais rien passé. Pourquoi se passerait-il quelque chose cette fois ?» A 3 heures, nous partons. Le ciel est sans nuages. La lune se couche, mais l' air n' est pas frais. Théodore dit à Stephan: « Il fait trop chaud, cela pourrait être ennuyeux à cause des avalanches. » A 5 heures, le jour est venu et nous avons gravi la crête du Schafberg. Le regard embrasse au sud tout le Valais, au nord toute la chaîne du Petersgrat, du Breithorn et des Alpes Bernoises. Aussi loin que va le regard, il n' y a pas un nuage. C' est une journée d' une pureté exceptionnelle. Non pas le jour de grand beau temps où les montagnes émergent dans un voile pudique qui les révèle à peine; c' est le jour trop beau dont la clarté crue est trop insistante pour être durable... Dans le lointain, le profil du Mont Blanc est net comme celui d' un beau diamant dans une devanture de joaillier. Nous avons derrière nous deux heures de montée nocturne dans la neige et les pierriers. Cette halte sur la crête, face aux grands sommets valaisans est une pause exquise avant la bataille.

Nous ne perdons point de temps sur le glacier; de la crête du Schafberg qu' à la base de l' arête nord, il n' y a pas de crevasses; le passage est libre partout.

A 6 heures, nous nous encordons et nous attaquons la montagne, dont une rimaie nous sépare. Il s' agit de s' élever du glacier par des couloirs jusqu' au point où l' arête nord est toute de neige et peut être suivie jusqu' au sommet. La course proprement dite commence et nous pouvons, d' un regard, envisager tout le programme de la journée, la montée en varappe jusqu' à la crête, la marche sur l' arête, puis la descente par l' arête ouest.

Le Bietschhorn est là, schématique, devant nous, haut de 1000 mètres, formant une seule pyramide. Le triangle tout entier s' étale sur le ciel bleu et je réalise les dimensions inhumaines du colosse. Cette montagne est trop grande, trop droite, trop bardée de glaces, trop ciselée de gendarmes; elle est monstrueuse. Ce n' est pas la cime élancée qui appelle l' effort joyeux, c' est la forteresse qui va se défendre... Il n' est pourtant pas question de reculer, les premiers pas ne sont pas encore faits; on n' abandonne pas son dessein à pied d' œuvre. Allons, serrons les dents, tendons la corde et en avant!

C' est alors, pendant deux heures, dans l' air encore matinal, avec des crampons qui mordent, une belle et saine gymnastique. Entre tous les rochers, il y a de la glace ou de la neige, quelques groupes ne sont peut être pas plus solides qu' il ne faut, mais tout semble encore ferme et la montée est trop intéressante pour qu' on ait le temps d' y penser. La varappe conduit au bord de beaux couloirs, nous les suivons et à 8 heures, nous atteignons l' arête de neige. Nous sommes à la base de ce long rasoir de diamant que les pensionnaires de Fafleralp voient étinceler au grand soleil du matin.

Nous voyons enfin le versant de la Lötschenlücke et pouvons contempler, dans le lointain, le petit hôtel d' où nous sommes partis, au fond de la vallée profonde. Théodore Kalbermatten qui vient de nous mener superbement dans les rochers est content; pourtant, on devine à sa figure qu' il a hâte de continuer et qu' il pense à la journée qui ne peut être encore que longue et pénible.

Nous venons de rejoindre les traces d' une caravane de deux Japonais et de deux guides bernois qui ont couché à la Baltschiederhütte et ont gravi l' arête par la paroi de glace du Baltschiederjoch. Ces heureux touristes ont profité de la bonne tenue de la neige au matin et ils ont gagné sur nous une avance qui leur sera propice. Nous suivons maintenant leurs traces sur la tranche de rasoir qui nous sépare du sommet. Le trajet n' a rien de difficile, car il y a, entre les deux abîmes, une bonne place pour les souliers. Il n' en est pas moins très impressionnant. Le contraste si rapide entre la marche de la semaine dernière sur les trottoirs de la ville et cette avancée sur une piste de neige entre deux précipices de mille mètres est un peu fort. D' y penser en écrivant donne quelque vertige, mais il y a une grâce d' état pour les alpinistes. La vieille garde des énergies de l' être est là qui veille l' arme au pied et c' est en somme sans avoir trouvé le chemin long qu' à 10 heures, nous posons la main sur cet écriteau que le service topographique a fait mettre au sommet et qui porte le chiffre 4002.

Il est 10 heures. Nous sommes au sommet du Bietschhorn. Le but est atteint. La montagne est vaincue. Nous éprouvons un sentiment de satisfaction profonde, mais aussi d' assez grande lassitude. L' air est rare. Le jour, toujours beau, se révèle lourd. Et puis, tout homme qui atteint un très haut sommet n' éprouve pas le sentiment que de Saussure a ressenti sur la cime du Mont Blanc qu' il foulait pour la première fois? La cime rêvée, ce n' est que ça. Elle n' est plus si haute, elle est ces quelques rochers sur lesquels traîne notre corde mouillée; c' est cette plateforme inconfortable où l'on a tant de peine à trouver un lieu pour s' asseoir et contempler la vue. La réalité n' a pas toute la saveur du rêve.

Le spectacle dont on jouit du sommet du Bietschhorn n' en est pas moins merveilleux. Cette cime de plus de 4000 mètres est complètement isolée d' autres grands sommets. Elle domine la vallée du Rhône et permet de la contempler dans toute sa profondeur verdoyante et sombre. Elle permet de voir dans tout son développement la chaîne du Valais, du Monte Leone au Mont Blanc... C' est peut-être, de toutes les Alpes, un des sommets les mieux placés pour offrir au grimpeur un grand spectacle.

Nous en avons joui pleinement et, heureusement, sans trop savoir que la descente serait une belle bataille avec le vieux monstre du Bietschhorn. Tandis que nous étions montés, l' heure avait avancé et le soleil était devenu ardent. Dans la plaine, le thermomètre atteignit son maximum du mois de juillet. La neige, si ferme encore le matin, était devenue molle et lorsque, dès 11 heures, nous nous engageons sur l' arête ouest, nous devons nous rendre compte que tous les couloirs sont devenus des pistes d' avalanches glissantes. Il y a, dans l' air, une électricité qui ensorcelle la neige. Si nous jetons, ne fût-ce qu' une pelure d' orange, sur une pente de ces couloirs où l'on descend en général pour éviter les gendarmes, la neige s' ébranle et commence à descendre. Que serait-ce, si, au lieu d' une pelure d' orange, nous donnions à la neige nos corps en pâture?

La descente sera donc sérieuse; il ne sera pas possible de prendre par les couloirs sous les gendarmes qui dominent la crête; il faudra suivre fermement l' arête et camber les unes après les autres presque toutes ces tours redoutables. Ce sera la varappe de 4000 à 3000 et, si la varappe s' arrête, ce sera le passage délicat sur les lames de neige qui séparent les rochers.

Le début sera le pire. L' arête ouest est séparée du corps principal de la montagne par une étroite lame de rochers de 30 mètres de long. Cette année, elle est couverte de glace et de neige. Il faut la suivre pour atteindre la varappe de la célèbre « tour rouge ». Théodore s' y engage en l' embrassant à pleins bras et à pleines jambes. Il cherche à gagner un point un peu moins instable que les autres, s' y fixe et m' attend. Il gagne ensuite un point plus éloigné et à nous deux, nous cherchons à soutenir le passage des deux autres pour le cas où le couteau de glace sombrerait dans le vide. L' opération est délicate et, pour faire 30 mètres, il a bien fallu une petite heure. C' est avec un sentiment de soulagement que nous affrontons maintenant la descente de la célèbre tour. Qu' est qu' une varappe, si difficile soit-elle, à côté d' un passage sur un rasoir aussi critiquement agencé. Le rocher rouge étincelle au soleil, mais il est au moins solide et c' est avec plaisir que le corps se plie à toute la gymnastique qu' il impose.

Nous descendons maintenant l' arête. C' est une succession d' efforts incessants. L' un après l' autre, les grands gendarmes nous barrent la route. Et alors chaque fois, Théodore trouve la juste formule. L' un d' eux est varap-pable, il faut le franchir. Ascension, traversée, descente. Le suivant est terrible, il semble infranchissable; péniblement, on cherche, sur les flancs, un moyen de passer. C' est la descente difficile sur la glace couverte de neige pour atteindre un étroit balcon qui nous permet de nous insinuer sous le gendarme. Il faut trouver le chemin, il faut s' assurer dans la cheminée, il faut en sortir et varapper le balcon, il faut remonter vers l' arête. Tantôt la cheminée n' existe pas, le balcon est inabordable, il faut coûte que coûte camber le gendarme le plus inhospitalier, et c' est alors, mon cher Modoux, que l' auteur de ces lignes a vu les moments les plus sérieux de cette course. Théodore a pris de la corde. Il est descendu dans ce qui paraît le vide sans phrase. Je le suis. Sur la paroi, j' ai descendu déjà 6 à 8 mètres et mes pieds ont enfin trouvé une prise intéressante. J' aperçois Théodore à ma gauche, à la même hauteur que moi: « Le Monsieur doit mettre ses mains à la hauteur de ses pieds, il trouvera alors une fente et viendra vers moi par les mains avec un bond sérieux pour finir. » Que faire, sinon obéir? Je fais donc 7 ou 8 mètres pendu par les mains, avec les pieds dans un beau vide de 600 mètres. Théodore me regarde avec une bonté confiante. Ce sont des minutes uniques. Quel conflit de sentiments dans le cœur. Toute une partie de mon être se révolte et proteste: Est-ce de sens commun d' aller promener un père de famille dans ces situtations étranges? Pourquoi jouer dans une pareille aventure tout un ensemble de circonstances heureuses? Courir de pareils lieux, s' exposer à de pareils abîmes, cela n' est pas pure folie? Toute une autre partie de l' être respire avec volupté l' intensité de ces instants. L' énergie stimulée par le danger est ivre de volonté de vivre. Elle veut vaincre cette montagne qui se fait, à plaisir, difficile et brutale. Et puis, par-dessus tout un sentiment domine... celui de la confiance absolue en la personne du guide qui conduit la course. C' est ce qu' il y a encore de plus beau et de plus humain dans cette histoire; l' avocat, l' intellectuel, l' alpiniste, l' artiste disparaissent, le Genevois orgueilleux abdique, il se sent dans la main du chef et avec une confiance heureuse, il obéit à ce vieillard de Blatten, hier encore inconnu, qui tient le sort de la course entre ses mains.

Il est maintenant 15 heures. Voilà douze heures que nous marchons, voilà quatre heures que nous luttons pour la descente. Malgré toute l' énergie déployée, il faut bien se rendre à l' évidence. Nous avons à peine descendu la moitié de l' arête. Nous avons encore devant nous de longues heures pour atteindre le glacier et ensuite descendre le Schaf berg avalancheux et raide. La menace de la nuit encore lointaine doit être envisagée. Quel que soit le danger des arêtes de glace entre les groupes de gendarmes, il faut avancer. Et à un moment, où la fatigue commence à se faire sentir, l' impérieuse loi de la montagne exige un redoublement de forces. Théodore se révèle encore meilleur. Il nous conduit avec cet art du choix des dangers qui est le suprême talent du guide. Evidemment, il n' est pas bon d' accélérer sur ces lames de rasoir blanches qui surplombent le vide, mais trop de précautions risquent aussi de retarder notre marche et de nous faire surprendre par le soir. Théodore prendra la bonne allure; il sera le guide qui connaît sa montagne, la neige, la résistance de la glace et du rocher. De gendarme en gendarme, d' arête en arête, de vire en vire. Sans jamais se lasser de nous soutenir par sa bonne humeur, il nous rapproche du but. Le même jour, ce chaud 24 juillet, des touristes, trop pressés, à la Meije ont voulu éviter la varappe, couper dans un couloir et la mort les a pris. Nous nous sentons menés par un maître. Les heures sont rudes et longues, mais elles passent. A 18 ½ heures, nous atteignons enfin le glacier. A 20 ¼ heures, nous avons réussi à descendre le Schaf berg. Avec les premières grandes ombres de la nuit, nous atteignons la cabane.

Déjà quelques éclairs sillonnent le ciel. A minuit la pluie commence à tomber.

Août 1926.Albert Picot.

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