Au Caucase, Traversée des Shkheldas

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

PAR HAMISH MAC INNES

Avec 3 illustrations ( 140-142 ) et 1 croquis L' année dernière ( 1961 ), la Fédération montagnarde de l' URSS invita un groupe d' alpinistes britanniques à venir faire des ascensions dans le Caucase. Etant donne le très bref délai, trois seulement d' entre nous purent se libérer et accepter l' offre caucasienne: Michael Vyvyan de Cambridge, George Ritchie d' Edinburgh et moi-même. G. Ritchie et moi fîmes en voiture le trajet jusqu' à Moscou. Nous avons trouvé en les Moscovites un peuple des plus accueillants. Leur ville est un ensemble splendide de bâtiments imposants et de rues propres. Quelques jours après notre arrivée, Vyvyan nous ayant rejoints, des membres de la Fédération montagnarde organisèrent notre transport par air jusqu' au Caucase.

Comme des mètres de charpentier, nous pûmes étendre nos membres crispés au camp Spartak après un voyage poussiéreux de l' aérodrome de Mineralnye-Vody. Nous sommes immédiatement pris en charge par un groupe de personnages officiels; on s' empare de nos bagages et l'on nous conduit dans le réfectoire où un repas nous attend. Excepté les silhouettes fantomatiques des hauts sommets du Caucase, nous ne voyons pas grand-chose par les fenêtres; l' inévitable haut-parleur diffuse des airs vaguement familiers et déplaisants de jazz anglais.

Ces camps russes sont gérés par l' Union des travailleurs. Quiconque désire passer ses vacances dans les montagnes peut être admis dans un camp d' alpinistes moyennant une déduction sur son salaire mensuel, et fera des ascensions, si l'on peut dire, « à tempérament ». Les cours durent habituellement trois semaines; le programme comprend le camping, l' aide des premiers secours, le passage à gué des rivières, la varappe et des ascensions faciles. L' année suivante il suivra un cours plus avancé et ainsi de suite. La plus haute qualification est celle de « Maître des sports », qui peut s' obtenir en gymnastique, etc., aussi bien qu' en alpinisme. Si l'on est bien doué, on peut devenir maître des sports en deux ou trois ans.

La vie est bien organisée dans les camps caucasiens, trop bien organisée en fait pour des Ecossais indisciplinés. Le haut-parleur, compagnon inséparable, nous faisait lever des heures impossibles pour des exercices physiques, pour nous laver, etc. Heureusement que ces ordres étaient donnés en russe; mais un maître des sports, que nous appelions le « Crieur », crut de son devoir, le premier matin, de nous traduire ces instructions. Nous le fixâmes d' un œil tellement idiot qu' il n' insista pas.

Nous avions, attaché à nos personnes, un autre compagnon que nous avons baptisé la « Guêpe » à cause de ses pullovers multicolores. Il était instructeur en varappe, et tirait chaque jour de ses multiples carnets une nouvelle liste de questions. G. Ritchie et moi, qui ne savions que quelques mots d' allemand, étions à l' abri de ce feu roulant de barrage; mais Vyvyan, qui sait le russe, fut sur le point de succomber sous la mitraillade.

Le temps n' était pas très favorable, et au début notre activité se borna à de simples excursions autour du camp, ponctuées par le thé que Vyvyan avait eu la bonne idée d' apporter du vieux pays. Nous prenions nos repas au camp avec les Russes; la nourriture n' était pas trop mauvaise, quoique très inférieure à celle de certains autres camps. Il y avait un nombre incroyable de jolies femmes dans les camps; aussi, en cas de très vilain temps, on ne s' ennuierait pas trop.

Mais le chef du camp nous rappela que nous étions venus pour grimper. Un matin, avec deux maîtres de sport, Eugène Tur et Igor Banderoski, nous partons pour gravir le Chougan Bashi, 4200 m. Un des participants ne se sentant pas bien, le mauvais temps et l' état de la neige ne nous permirent pas d' atteindre le sommet. De retour à Spartak, on nous fit comprendre que ce n' était pas convenable de faire demi-tour avant le sommet, quelles que soient les conditions. Pour la première fois, nous baissons dans l' estime des chefs.

Un jour, Eugène Tur nous dit qu' il se proposait de faire cette année la traversée des Shkheldas, et sur ma demande il nous accepta, George et moi, comme compagnons. Igor devait aussi être de la partie.Vyvyan profiterait de l' occasion pour visiter la région de Bezinghi. Il faut tout d' abord obtenir l' autorisation du chef du camp, puis établir un horaire ou programme journalier de la course. Cet horaire est un contrôle pour la sécurité des grimpeurs. Si ceux-ci ne sont pas de retour au camp au jour fixé, une colonne de sauvetage part immédiatement à leur recherche. J' avais espéré faire la traversée en 3 jours; mais nous apprîmes que l' horaire officiel prévoyait 12 jours.

Je me révolte ouvertement lorsque les deux maîtres de sport prétendent emporter un walkie-talkie1, en cas d' accident. Au lieu de cet engin, nous prenons des fusées, les unes pour indiquer notre situation, les autres en cas d' avaro.

1 Appareil portatif d' émission et de réception. 298 La traversée des Shkheldas est sans doute considérée par les Russes comme une entreprise très sérieuse; aussi George et moi prendrons des vivres pour trois jours; nous dormirons tous quatre sous une des excellentes tentes russes.

Chargés de sacs de près de 25 kg, nous prenons congé de Spartak, exprimant notre sympathie à Vyvyan qui va à Bezinghi, accompagné de la « Guêpe ». Un peu en amont de Spartak nous traversons le camp Spoutnik, tout un village de tentes étalé sur une terrasse dans la forêt de pins. Les tentes ont la lumière électrique, de vrais lits sur lesquels se prélassent des femmes fort peu vêtues qui grattent la guitare, tandis que les écureuils sautent de branche en branche, faisant provision de noix pour l' hiver.

1 " sommet Ouest II faut quitter l' ombre agréable des pins pour la grisaille monotone de la moraine du glacier d' Ushba; mais bientôt un joyau grandiose étincelle devant nous: les Shkheldas. Lorsqu' on remonte le glacier, la vue de cette immense muraille de roc et de glace est imposante, presque terrifiante. C' est une formidable lame de scie de pics, qui rappelle à la fois les Dolomites et l' Himalaya et semble défier l' homme.

Pour une raison ou pour une autre - les Russes n' expliquent jamais pourquoi - nous campons cette première nuit sur le glacier d' Ushba, alors que nous aurions pu monter ce soir encore 300 mètres plus haut. Le site est toutefois très plaisant; autour d' un feu de bois, nous faisons un bon souper de caviar et d' œufs au plat. Nous nous couchons de bonne heure, et avons bientôt oublié les Shkheldas et le poids de nos sacs.

Dans la lumière froide de l' aube, nous gravissons un petit glacier tributaire qui doit nous amener au début de l' arête. La grimpée est typiquement alpine, pas difficile, mais exigeant du flair pour le choix de la route. Dès le début de l' après, des nuées orageuses brassent au fond des vallées. George et moi avons un peu d' avance sur les Russes; ils nous crient de chercher une place pour le bivouac. Quand nous l' avons trouvé, ils prétendent avoir découvert mieux, et pendant que nous discutons le pour et le contre, l' orage est sur nous. Nous redescendons en rappel et travaillons avec eux à aménager une plate-forme pour la tente. Il neige très fort; nous sommes bientôt trempés. La tente enfin dressée, nous nous y glissons, pareils à des sardines visqueuses.

La tempête dura deux jours, puis le soleil réapparut, déclenchant les avalanches. Nous sommes en sécurité sur une arête secondaire; nous séchons nos vêtements et les sacs de couchage. La calotte de l' Elbrouz brille au-dessus de la mer de nuages; nous chantons tous avec entrain la chanson du Caviar.

Nous pouvons enfin quitter notre nid d' aigle, les sacs passablement allégés, et gagner l' arête principale. Devant nous se dresse le Shkhelda occidental, un pic de 4600 m1. Malgré la neige fraîche la grimpée n' est pas difficile jusqu' au moment où, dans l' après, nous sommes arrêtés par un ressaut. Le passage est du 5e degré au moins, dans les conditions que nous avons en hiver en Ecosse, le poids des sacs en plus. Après force suées, nous sommes tous en haut; au-delà, des rochers faciles conduisent au sommet Le temps est splendide; en approchant de la cime, nous voyons surgir les pics jumeaux de l' Ushba. Pour moi, c' est l' une des plus belles montagnes du monde; il se dresse à l' écart de ses voisins, dans un équilibre parfait de lignes, modelé à la perfection par le Maître Sculpteur.

Eugène prétendant qu' il y a peut-être des vivres enfouis sous la neige du sommet, nous voilà tous à gratter et creuser comme des lapins. Nous ne trouvons pas grand-chose; mais du pétrole pour nos réchauds nous est très utile. Nous sommes bientôt tous occupés à niveler une plate-forme pour le camp. Une heure plus tard, alors que le soleil est près de l' horizon, arrive une autre caravane. Ce sont cinq soldats de l' Armée rouge, eux aussi en route pour la traversée complète.

Au matin, le ciel est serein; mais le froid mordant. On me prie de prendre la tête. Bien qu' on y rencontre quelques passages scabreux, il n' y a pas de sérieux problème d' itinéraire sur cette section, appelée les Pointes des Bâtiments \ La roche est de mauvaise qualité; plus nous avançons, plus la varappe est exposée. Nous marchons en crampons le plus souvent; les Russes grimpent en souliers à clous, qui conviennent bien au Caucase. Les conditions de l' escalade rappellent tout à fait celles de l' Ecosse en hiver: neige sur les rochers ou rocher et glace. Malgré le soin qui nous incombe de trouver les passages, nous prenons peu à peu de l' avance sur les Russes.

Alors que nous chevauchons une « Bourrique » vertigineuse, je constate que l' orage est imminent. Je crie à Eugène que je cherche un replat pour le bivouac, sans beaucoup d' espoir de trouver un endroit convenable. Il y a peu de relais où l'on puisse se tenir debout, encore moins pour une tente. Parvenus à l' extrémité du dos d' âne, là ou il faut descendre en rappel, nous remarquons une petite selle dans la brèche au-dessous. Les premiers roulements du tonnerre grondent sur nos têtes tandis que nous « rappelons ». Lorsqu' il commence à neiger, la tente est dressée. La caravane de l' Armée rouge ne s' en tire pas si bien. Ils nous raconteront par la suite qu' à la traversée du dos d' ane ils étaient environnés d' éclairs, de grosses étincelles fusaient des pitons et des piolets, leurs corps étaient charges d' électricité. Dans la bourrasque, ils descendirent jusqu' à nous, mais il n' y avait pas de place pour leur tente; ils durent la fixer tant bien que mal sur une dalle inclinée vers un effrayant abîme.

Le temps n' est pas remis le lendemain matin, mais nous continuons. Un corridor scabreux monte en diagonale, avec un vilain passage qui exige un piton. Là, dans la sarabande du brouillard, je découvre un autre piton qui indique un rappel. La corde semble se perdre dans rien; il doit cependant y avoir une vire là-dessous pour atterrir, me dis-je. C' est le cas en effet. Il faut deux rappels de 45 mètres pour atteindre la brèche de l' autre côté de cette tour, un dans l' espace et l' autre vertical. Sur 1 Voir croquis. 300 la selle de même que sur l' arête qui suit, la neige est dangereuse; sans possibilité d' assurage, je trouve cette partie assez difficile. De nouveau le temps s' est gâté; il neige abondamment. Nous laissons une corde pour faciliter la grimpée à ceux de l' Armée rouge. Sur une crête un peu au-dessus du pinacle, nous creusons la neige pour y placer les tentes. Il est déjà tard dans l' après, et pourtant nous n' avons aujourd'hui avancé guère plus d' une centaine de mètres.

La faim nous tenaille et nous sommes déjà à court de vivres. Ceux de l' Armée rouge, guère mieux fournis, nous donnent deux boîtes de viande; nous les en bénissons. Cette générosité est typique de la part de tous les alpinistes russes. Ceux qui nous suivent savent pourtant que, vu le mauvais temps, la traversée peut se prolonger d' une semaine.

Le lendemain, nous continuons le long de la crête neigeuse du Pic des Naturalistes1. A part quelques passages délicats, le terrain est ici facile; mais le temps reste incertain. Vers midi, des nuages menaçants nous incitent à préparer le bivouac; mais à peine la tente est-elle dressée que le ciel s' éclaircit. Nous la replions et continuons.

Jusqu' ici, j' ai toujours marché le premier; je suis un peu fatigue et propose que ceux de l' Armée rouge prennent la tête. Nous suivons leurs traces. En approchant du sommet, nous voyons une cordée en train de gravir la face nord du Pic Aristov ( 4484 m)1. La grimpée paraît très ardue, et la caravane semble être en difficulté, aussi l' Armée rouge envoie ses cordes ajoutées bout à bout pour leur faciliter la sortie. La cordée est engagée dans la face depuis trois jours déjà; alors que l' ascension se fait normalement en deux jours.

Au sommet, nous dépassons nos compagnons de l' Armée rouge et longeons une crête effilée et exposée jusqu' à un rappel sur le versant opposé. Les autres descendent d' abord, puis je m' engage dans le rappel de 45 mètres pour les rejoindre. Au bout d' une dizaine de mètres, jetant un coup d' œil vers le haut, je vois un bloc arriver sur moi. Je l' évite de justesse et lance un cri pour avertir ceux d' en bas. La pierre touche Igor à la jambe et lorsque j' arrive sur le relais, il est plié en deux de douleur. Nous l' attachons à un piton, je descends le long de la paroi jusqu' à un autre piton de rappel. Trente mètres, en partie en surplomb, pour atteindre le relais au-dessous. En une demi-heure, nous équipons la paroi d' une main courante jusqu' au départ du rappel, deux petits appuis pour les pieds. Ce fut une tâche pénible d' y amener Igor; une fois là, il pense qu' il peut faire le rappel. Je l' assure à la corde; mais ses gémissements au cours de la descente nous font comprendre que la manœuvre est très douloureuse.

Nous sommes maintenant tous réunis sous le surplomb, et nous nous occupons immédiatement à aménager une plate-forme pour le bivouac. Droit devant nous se dresse la paroi du Shkhelda central, un des plus gros obstacles de la course. A l' examen, la jambe d' Igor montre une grave contusion au genou, qu' il est bientôt incapable de plier. Il n' y a rien d' autre à faire qu' à attendre, en espérant que cela ira mieux demain matin.

Le jour suivant, le genou d' Igor est encore bloqué. Le froid est intense. Nous attendrons encore un jour et laissons l' Armée rouge prendre les devants. De notre camp, nous les observons tandis qu' ils gravissent la paroi. Leur progression est très lente; il est visible qu' ils rencontrent de sérieuses difficultés. Ils sont bientôt noyés dans les nuées du mauvais temps. Quant à nous, nous sommeillons dans nos sacs de couchage.

Le soir, nous entendons des voix au-dessus du surplomb. C' est une équipe de sept alpinistes de Rostov. Ils se sont mis en route dès la fin du gros orage qui nous a retenus au camp II, et ont gagné l' arête par une voie plus rapide.

1 Voir croquis.

Us dressent leurs tentes à une dizaine de mètres de la nôtre; plus tard dans la soirée, après qu' Eu eut lance une fusée indiquant notre situation, ils nous invitèrent à une « réception ». Jamais sans doute il fut si risqué de se rendre à une fête. George, en chaussons molletonnés, trouva la vire de glace, très inclinée, dangereuse. Nous passâmes néanmoins une soirée inoubliable. Sûrement, les rochers du « Caucase glacé » n' avaient jamais entendu de pareilles chansons: chansons de Robert Burns et des Iles occidentales, chants de la révolution et de Kipling, entonnés par la caravane de Rostov. La partie gastronomique de la fête fut naturellement restreinte: nous reçûmes chacun un biscuit et une tasse de cacao. Après quoi, nous regagnons notre tente aux accents de AuldLang Syne en russe et en écossais, répercutés par les parois du Shkhelda central.

Le jour suivant - c' est le dixième de la traversée - le temps est un peu meilleur. Une descente en diagonale à la corde double nous amène au sommet du rappel principal qui nous permet d' atterrir sur le col au pied même du Pic central. La caravane de Rostov suit derrière. Les rochers enneigés de moyenne difficulté que j' escalade pourraient être en Ecosse, sauf que là-bas j' aurais eu mon déjeuner. Nous gagnons le bord gauche de la paroi. Une longueur de corde nous amène à un ruban de glace qui monte à droite. Au-dessus, une vilaine cheminée verglacée semble être la seule voie pour atteindre les rochers supérieurs. J' attaque en taillant le moins possible afin de ménager mes forces et plante quelques pitons. La cheminée est d' un haut degré de difficulté, et je suis plein d' admiration pour l' équipe de l' Armée rouge. Roberto, leur chef de cordée, est certainement un excellent glaciériste. Une fois la cheminée derrière nous, nous revenons à l' arête que nous suivons sur 70 mètres environ, puis traversons à droite sous une ligne de surplombs coupés par une fissure dans le roc. Il neige de nouveau.

La suite présente des passages d' escalade difficile; nous continuons à laisser une corde pour ceux de Rostov. George et moi sommes surpris de la manière de nos deux compagnons russes qui grimpent continuellement à la corde; peut-être pour gagner du temps. Au début de l' après, nous sommes enfin sur le sommet déchiqueté du Pic central'. Si le temps était moins mauvais, et si j' avais eu un repas convenable depuis une semaine, j' en éprouverais du plaisir. Ce n' est pas le cas; je commence à en avoir « marre » des Shkheldas!

De nouveau d' interminables montées et descentes, avec des passages très durs, d' autre faciles, mais sur des roches pourries, ce qui est pire. Le temps devient plus exécrable; nous nous y faisons. Certains névés sont très dangereux. Nous hâtons l' allure tant que possible, afin de trouver un emplacement pour le camp. Un talus de neige incliné à 40° me paraît assez grand pour y loger plusieurs tentes, et je me fais descendre à la corde pour l' examiner. Le site n' est pas bon; mais comme il n' y a rien d' autre, je crie à mes compagnons de me rejoindre. Nous plantons force pitons dans le mur qui nous domine et commençons à creuser, enchaînés par des mousquetons au rocher, comme Prométhée, mais au lieu d' aigles c' est la faim qui tenaille nos entrailles.

Deux heures sont nécessaires pour aménager trois plates-formes. On pourrait difficilement imaginer un endroit plus aérien. Nous prenons dans notre tente un des hommes de Rostov, malade de froid et d' épuisement. La place manque pour s' y étendre tout au long; il faut rester assis, les pieds ballant sur le vide.

Les Russes ont emporté de vrais sacs de couchage, des vestes molletonnées et des matelas en mousse de caoutchouc, tandis que George et moi n' avons que des sacs mi-longueur et des piqués. Il y a un espace de 10 cm entre le duvet et mon pied d' éléphant, et nous n' avons pas de toile de fond. La tente et nos souliers gèlent pendant la nuit; mais la préparation du déjeuner ne causa aucun retard!

1 Voir croquis. 302 La nuit fut un interminable calvaire de crampes et de froid. Je fus heureux de voir les premières lueurs de l' aube. Une main courante nous amena sur l' autre versant du Shkhelda central, et deux longs rappels nous déposèrent dans la brèche: Le Pic central est maintenant derrière nous.

Je commence à en avoir assez de toujours ouvrir le chemin et d' assurer en dernier les rappels dangereux; je propose donc à Eugène et Igor de prendre leur tour. Ils acceptent en maugréant; mais après avoir gravi une pente de neige facile, ils me demandent de reprendre la tête.

Mon marteau-piolet est cassé; celui d' Eugène aussi. J' emprunte celui d' Igor et suis les traces de l' Armée rouge qui a passé devant. Il y a deux grandes tours à contourner, qui présentent quelques problèmes épineux; toutefois peu après midi nous passons la seconde et descendons sur une selle neigeuse où l' Armée rouge a construit une plate-forme. Eux sont au-dessus de nous dans le flanc du Pic Est1. Ne sachant si nous pourrons gravir le Pic Est avant l' obscurité, nous hésitons à continuer. Nous décidons finalement de passer le reste de la journée sur la selle neigeuse où la caravane de Rostov nous rejoint vers le soir. Il n' y eut pas de chants ce soir-là. Nous avions dépassé l' état où l'on essaye encore d' être gai. Nous avions faim, et il nous restait tout juste du pétrole pour fondre l' eau du déjeuner du lendemain.

Le matin est très froid; tout est gelé à bloc. J' entame la varappe qui commence immédiatement au-dessus du camp. Ce n' est que du 5e supérieur, mais je ne sens plus mes pieds ni mes mains et dois m' arrêter sur une vire et me déchausser pour frictionner mes orteils. Les autres me rejoignent, également frigorifiés. Une longueur de corde nous amène sur un replat bien assez large pour y dresser notre tente le soir précédent, si nous avions su. Le soleil nous atteint là, tous nous nous asseyons pour frictionner pieds et mains. Trois d' entre nous au moins souffrent de gelures.

Je dois faire un effort pour remettre la corde. Le rocher au-dessus, maintenant baigné de soleil, promet une escalade de grande classe; mais la roche est solide. Après une méchante cheminée, je me trouve sur un relais où je hisse mes camarades à la corde. Au-dessus, la paroi est encore plus impressionnante, et généreusement vernie de glace. En outre, nous n' avons plus le soleil avec nous. Je gravis quelques plaques branlantes jusqu' à une cheminée obstruée de neige et dont la sortie est en surplomb. Il y a bien à gauche un passage qui paraît plus facile, mais il faudrait que je mette des crampons; or ma position ne me permet pas cette opération. A l' aide d' un coin de bois et de boucles de corde accrochées à des becs de roc en guise d' étriers, j' atteins le bord du surplomb et me rétablis sur une étroite vire, où je plante une nouvelle cheville pour assurer la cordée. Igor, en queue, laisse un filin pour ceux de Rostov.

Un mince ruban de glace monte d' un seul jet de la vire rocheuse jusqu' au sommet du Pic Est des Shkheldas. Vu d' en bas, il ne semble pas présenter de grosses difficultés; à l' usage, c' est une autre chanson. Je grimpe de toute la longueur de la corde sans assurage valable, et suis heureux de déboucher tout près du sommet où je tire le reste de la caravane. Pendant que le chef de la cordée Rostov grimpe à l' aide de la corde que nous avons fixée à un piton, Igor, Eugène et George fouillent la neige du sommet à la recherche de quelque nourriture. Lorsque le chef de l' équipe de Rostov arrive près de moi, il me tend une barre de chocolat en me félicitant. Effusions réciproques de gratitude.

Il y a en effet des vivres au sommet; pas beaucoup, et nous en abandonnons la plus grande partie à ceux de Rostov. Nous sommes toutefois reconnaissants de ce que nous recevons; une bouteille de pétrole est particulièrement précieuse. Le temps est maintenant splendide; l' Ushba semble à portée de main. C' est le dernier des pics des Shkheldas, mais il y a encore un long chemin à faire. Sans plus tarder, nous entreprenons la descente de la crête du versant opposé, avec toutes les précautions qu' exige la roche délitée. L' arête est hérissée de gendarmes scabreux. Du sommet de l' un d' eux, George laisse échapper son marteau-piolet, le seul resté intact. Nous laissons filer notre camarade au bout d' une longue corde jusqu' à la vire où l' outil s' est arrêté, puis nous continuons, tournant les gendarmes ou les descendant en rappels.

Deux longs rappels nous déposent au bas de l' arête. Devant nous se dresse le Coq, immense clocher, dernier mais très sérieux obstacle des Shkheldas. Trois longueurs de corde me conduisent au sommet; la descente de l' autre côté se fait en deux autres longs rappels. La nuit est venue, nous sommes heureux de découvrir une plate-forme presque assez large pour porter la tente. Ceux de Rostov ont moins de chance; arrivés en bas, ils ne trouvent aucun site pour leur camp, et c' est accroupis sur une vire qu' ils doivent passer la nuit. Toutefois, celle-ci fut clémente, et nous savions que si nous n' étions pas encore hors de la montagne, la traversée des Shkheldas était derrière nous.

Au matin, la descente continue sur un terrain facile. Au haut d' une longue pente de neige, nous disons adieu à nos compagnons de Rostov qui rentrent par la Suanétie, tandis que nous suivrons le glacier d' Ushba, bien que cet itinéraire soit déconseillé à cause de ses séracs dangereux. Nous prenons congé de nos compagnons avec le sentiment de quitter de vrais amis. Tandis qu' ils dégringolent le long d' une crête neigeuse, nous plongeons directement dans la vallée.

Il fait une chaleur suffocante lorsque nous arrivons aux séracs du glacier de l' Ushba. Frayant notre chemin à travers le réseau compliqué des crevasses, nous sommes finalement arrêtés par une falaise de glace qu' il faut descendre en rappel. Après quoi nous courons notre chance à travers les séracs menaçants. Deux heures après avoir quitté le haut de la chute nous prenons pied sur le plat du glacier inférieur.

Nous arrivons au camp Spartak dans l' après. Toute la population du camp s' est rassemblée pour nous accueillir. Ils avaient vu les signaux lancés la veille par Eugène, et savaient que nous étions sains et saufs. Le délai de temps avait été annulé. Conduits par Eugène, nous avançons jusque devant le bâtiment central où le chef du camp demande si nous avons accompli la traversée. La réponse affirmative d' Eugène déclenche une formidable acclamation. On nous embrasse sur les deux joues; on nous fleurit de bouquets. Après une bonne douche, nous sommes conduits au réfectoire où nous attend un banquet. Au-dessus de notre table une peinture montre la chaîne des Shkheldas avec l' inscription: Aux héros vainqueurs! Nous n' arrivons pas à nous rassasier. J' ai perdu près de dix kilos pendant la course.

Nous avons certainement regagné toute l' estime du camp. Le soir, dans la salle des réunions, devant une grande assemblée d' étudiants, Abalakoff et d' autres membres de la hiérarchie des grimpeurs de l' URSS nous confèrent le titre d' Alpinistes de l' Union Soviétique. Le fait que nous sommes les premiers étrangers ayant accompli cette grande traversée leur fait grand plaisir. Quant à nous, nous y avons gagné une solide connaissance des montagnes et du climat du Caucase.

Deux jours plus tard, accompagnés d' Ivor et d' Eugène, George et moi quittons le camp de Spartak le cœur gros. J' ai vécu là-bas mes plus belles vacances, et nous avons trouvé de vrais amis au milieu de ces monts glacés.._,, „,. roi 6Trad, de l anglais par L.S. ) ( The Alpine Journal Vol. LXVII- May 1962, No. 304 - London )

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