Au Fünffingerstock

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par Charles Seidemann.

« L' homme cherche son plaisir dans la lutte. » Ce fut à la fois un sentiment de reconnaissance et un ardent désir qui m' appelèrent cette fois-ci dans les Alpes Uranaises. Au début simplement un rêve, tranquille et un discret désir, et soudain une brillante réalisation. Et — pour parler comme Wallenstein — « die Gedanken standen uns nicht niedrig ». Nos treize clubistes avaient choisi le Fünffingerstock I comme but de leur course. Dès le début de notre excursion, ce nombre me donna à penser.

Après un sommeil insuffisant, tourmenté, nous nous arrachons, aussitôt le soleil levé, à la chaude atmosphère du Steinwirtshaus au Sustenpass, mais, vu le temps incertain, nous ne partons qu' une heure plus tard. Les sacs sont prêts, nous n' avons plus qu' à les charger sur notre dos. Traître et bienveillant en même temps, le soleil étincelle à travers la grisaille humide du brouillard qui s' évapore: une atmosphère qui ne laisse rien augurer de bon. Tout de suite, en silence, sous l' influence de l' heure matinale et de la raideur de la pente, nous suivons en direction du nord l' Obertalbach côté est de l' Obertalgletscher; nous admirons, en marchant, la beauté divine du cirque des montagnes. Chaussés de crampons, nous gravissons sans peine le dur escarpement inférieur. J' entends des cris. Qu' y a-t-ilAu même instant quelqu'un passe devant moi, comme une flèche, assis et couché tour à tour. Au moyen du piolet, de ses bras et de ses jambes, il s' efforce de s' arrêter. ImpossiblePar bonheur, rasant une crevasse, il débouche au bas de la pente. Par contre, il s' est totalement écorché les avant-bras et les doigts, de sorte que ce n' est qu' avec la plus grande peine qu' il arrivera à surmonter les fatigues à venir. Ce fut le premier coup du destin. Sans nous laisser arrêter plus longtemps par cet incident, nous parvenons dans de bonnes conditions, par le col de l' Ost et, plus loin, par un petit plateau de neige, après une grimpée de près de quatre heures, au pied des contreforts rocheux du Fünffingerstock I. Pendant notre demi-heure de halte le soleil s' est voilé. Le froid s' empare de nous et en même temps semble se déposer sur tout le paysage, tel du givre. Nébulosité. Par moments, un vilain nuage gris tient la cime proche tout enveloppée. Son aspect semble presque démoniaque et incompréhensible. Tout notre groupe se met en file, on passe la corde et on l' attache. Sans plus attendre, en quatre groupes, nous nous attaquons à la perfide crête sud-ouest. La joyeuse montée nous enflamme aussitôt. La sombre roche s' élève en terrasses abruptes. Lentement se fondent les traînées du brouillard rampant, et même, de temps en temps, le soleil nous lance une œillade. De gros blocs nous obligent tantôt à glisser, tantôt à surmonter des aspérités. Nous ne nous en tenons à aucune des routes usitées, indiquées dans le « guide uranais », mais nous nous effor- çons, une fois dans la paroi nord, de rechercher différentes variantes vers le sommet. Nous nous soucions fort peu de telle ou telle cheminée; nous ne recherchons que de nouvelles impressions. Non seulement la beauté objective de la nature nous satisfait: nous convoitons toutes les sensations diverses de la nature, unies aux mille efforts et dangers tant physiques que spirituels, selon l' adage: Nous n' atteignons au sublime qu' après un effort surhumain. « Pourtant cette lutte ne vaut pas seulement pour la montagne; mon propre moi' est le véritable ennemi. La lutte et la haine ne sont que des symboles balbutiants de mon être intime à la recherche de sa voie », ainsi que le dit si pertinemment Guido Lammer. La paroi nord est passablement friable; il faut saisir la roche cassante avec circonspection. Aussi — treize hommes sont décidément trop — nous ne gagnons de la hauteur qu' en rampant pitoyablement. Pourtant, parfois, ce n' est même plus une simple escalade, mais nous rampons en mettant terriblement à mal nos corps. Souvent même nous maudissons le lourd sac et le piolet encombrants. Nous devons nous attacher quelques mètres à un bloc de rocher. La corde tendue m' entre dans les chairs. Je goûte la saveur enivrante du vide intolérable sous les jambes ballantes. Des haltes respiratoires, nous en faisons suffisamment, le plus souvent en des positions inconfortables. Rentré en soi-même, chacun peut à son aise s' adonner à ses sentiments et aux pensées qui tourbillonnent dans son esprit. Mon chef de file disparaît; je prête l' oreille et l' entends piétiner dans la roche; lentement et par à-coups la corde monte; maintenant, c' est terminé. « Suivez! » Empan par empan, je me traîne en haut; dans bien des situations scabreuses je dois mouvoir mon corps tant à gauche qu' à droite. Maintenant je m' assure de la sûreté de mon serre-file. Je m' appuie de mon long à la paroi et plante mes pieds fortement au sol. Peut-être le sort exigera-t-il que je sauve deux vies humaines. Peut-être y a-t-il une fois dans la vie une communauté de laquelle dépend le bien de tous? Chacun se trouve responsable, dans ses faits et gestes, de son compagnon de corde. Et l'on aurait tort de croire que dans ces escalades seule la force brutale peut vaincre, il est besoin d' un peu de souplesse, mais aussi d' endurance et d' une tête solide.

Instants inoubliables! La solitude est vide, prétend l' individu de la foule bruyante? Et moi, je prétends que la solitude mûrit tout ce qu' il y a de grand et de valeur dans l' homme.

Nous donnons le dernier assaut au sommet. Je reste alors accroché au roc un instant sans bien savoir que faire. Pourtant il faut aller bravement de l' avant; et lentement, par secousses, les corps se traînent et s' agrippent sur les dernières aspérités rocheuses; et puis plus rien au-dessus de nous. 0 bonheur de la réussite, ô joie, être sains et saufs de corps et d' âme, forts dans la volonté et l' action, accessibles à cet océan de splendeur!

Ce me fut une révélation. Que peut faire éprouver la sainteté du voisinage des montagnes à ceux dont le sort se joue, en bas, dans les profondeurs des ruelles étroites, anguleuses? Là-bas, ils se cramponnent dans le matérialisme, croient à une félicité absolue et s' imaginent qu' il existe encore quelque chose de nouveau sous le soleil.

Accroupis sur le roc chaud, nous étirons nos membres et aspirons à une sérénité infinie. Comme transportés dans un autre monde meilleur, nous sentons nos âmes s' élever sur ces hauteurs éthérées! Nous sommes débarrassés de tous nos soucis et de toutes nos attaches terrestres. Une parfaite sérénité nous entoure. Parfois seulement l' air frémit comme sous un léger battement d' aile: un choucas voltige, tel une feuille de papier noir. Les montagnes tout alentour sont pour moi un monde bien connu, dans lequel je puis plonger à nouveau mes regards, et pourtant je les vois avec d' autres yeux qu' autrefois. Ce monde est resté le même tandis que je me suis transformé. Notre perspective n' est pas très étendue. La vue du côté des Alpes Bernoises est splendide, malgré une légère brume qui estompe tous les objets. Peu nous importent les noms. C' est tout simplement grandiose.

Mais le temps presse et ne nous permet pas de rêver longtemps sur le sommet. Le problème de la descente se pose sans trêve, comme un cauchemar. Le dur travail va reprendre, le corps à corps avec la montagne.

Menaçantes, les parois s' abaissent presque verticalement dans trois directions vers le névé. « Si j' étais oiselet et si j' avais deux ailes, je m' en bien en bas; tel que je suis, je reste bon gré mal gré » et j' opère ma descente avec mes camarades, dans la deuxième heure de l' après, dans un couloir sans saillies de la crête sud-est. La descente n' est pas' autre chose qu' une lutte intermittente pour maintenir son propre centre de gravité. Nous voilà à la première cordée: le mieux est de ne pas trop y penser et de freiner instinctivement; l' énergie, l' action vainquent la rêverie dissolvante. Parfois nous arrivons à un petit plateau, tel une petite oasis. De temps à autre un colosse rocheux a l' air de nous narguer et semble se demander combien de temps encore nous autres fourmis avons l' intention de nous torturer dans la roche. Quelques-uns des nôtres, plus hardis, ont l' intention de se détacher de la cordée, mais le sentiment du devoir de père de famille proteste énergiquement là-contre. Nous tournons du côté sud-ouest. Partout des parois profondes et perpendiculaires qui semblent invincibles. Nous soupesons chaque possibilité de descente; aucune ne semble réalisable. Je m' apprête à donner le signal de remonter afin de rechercher une autre voie; mais déjà un téméraire, avec son groupe, est à l' œuvre, vers l' abîme; à tout prix il veut atteindre le Sustlifirn qui semble si voisin. Toute possibilité d' orientation manque, et il n' est point aisé de trouver le chemin de descente. Tout se confond, roches, blocs, surplombements, éboulis. Jusqu' à présent, à peine avons-nous pu penser à notre situation; le soleil descend rapidement à l' horizon. Le motif pour lequel nous avions gravi la montagne s' estompe dans nos cerveaux, ne laissant de place qu' à la rude lutte qui fait naître en nous d' affreux sentiments. Mais ma combativité innée vient à bout de mon découragement et de mon sentiment d' infériorité. De quelque part, d' en bas, m' arrive un appel voilé: « Cela va, viens donc! » Il nous semble être au faîte d' une tour au-dessus des premiers arrivants au Kleinsustlifirn. Un chemin de traverse, ne présageant rien de bon, éveille de nouveau en moi quelques sensations que l'on n' oublie jamais. On perd le sentiment des mesquineries journalières, on se jette avec optimisme dans les bras du danger, bref, l'on gagne plus que l'on perd.

La dernière lézarde nous conduit en bas, toujours plus bas, sans arrêt. Plus d' une pierre de gros calibre se détache, dont un sort bienveillant préserve ceux qui, en bas, nous précèdent. Lentement, terriblement lentement, nous avançons. Il est plus de 6 heures lorsque les derniers se détachent de la paroi. Le névé amolli s' incline très raide. Avec précaution nous passons le pont de neige lancé sur la crevasse. Puis, tout à coup — je dois relater succintement — Willi glisse... il passe comme le vent en arrière, s' en va frapper Alex et celui-ci, pris par surprise, est projeté en avant, se renverse et... disparaît dans le gouffre ouvert de la crevasse. Instinctivement se dresse devant mes yeux, vaguement, l' image de St-Bernard de Menthon, qui fut élevé par Pie XI au rang de patron des guides de montagne. Mais déjà ma tête, prise comme dans un étau, tourbillonne d' anxiété, je pense: S' il allait m' assommer? Dieu commettrait vraiment là une injustice à mon égard; et ma femme? Ne dois-je plus la revoir?

Est-ce possible? Ou n' est qu' illusion, que mirage? Nous sommes en cet instant entre les mains du destin. Et l' instant d' avant, aucune idée du colosse « destin » ne nous effleurait. Une foule de pensées rapides comme l' éclair d' horribles images se pressent en mon esprit; l' activité cérébrale ne nous laissera donc jamais complètement en repos. Déjà dans l' état à peine conscient de notre vie intérieure la pensée se fait jour comme propulseur d' un germe évolutif. Tout autour de nous respire le malheur: la pénombre du ciel en sa pâle lumière, le brouillard se traînant lourdement parmi les montagnes opposées. Il s' agit de conserver son sang-froid et de ne pas s' aban. En silence, nous nous hâtons... Willi s' est arrêté comme par hasard dans la cavité neigeuse, par dessus laquelle fila Alex, vers le bord, entre le névé et la paroi. Je me figure quel peut être le sort de notre camarade; nous avons comme un poids sur le cœur... car aucun son ne nous parvient.... « Alex »!... « Quoi? »... Nous nous penchons sur le gouffre... et nous l' apercevons cinq mètres plus bas, dans un creux de neige qui l' a reçu. Il contemple la déchirure de sa chemise, il plaisante avec Willi lequel le regarde avec reproche ( il voudrait bien apprendre s' il s' en est tiré à bon compte ): « Seulement ne dites rien à ma fiancée! » Alors il recueille les débris de ses lunettes. Il n' en veut pas même à Willi. Sans plus, il remonte vers nous et me prend de suite à partie: « Ne crois-tu pas, Jörg, que je sois sous l' influence d' une aveugle fatalité qui régit mon existence d' une façon inexorable et développe mon être physique? » Nous avons beau feindre, » réplique Willi, « nous sommes une balle dans la main de puissances occultes qui dirigent nos desseins et nos destins, malgré nous; et si » — Je l' interromps: « Tu te rapproches de mes convictions, Willi. Tout ce que nous avons vécu aujourd'hui, tout ce qui nous est arrivé, sort de l' ordinaire, de ce qui est habituel; c' est l' exception à la règle. Cette anomalie à l' observance journalière, je la nomme hasard; ce chiffre de malheur, cette chute de ce matin dans la paroi de glace qui aurait tout aussi bien pu ne pas arriver, de même que ce dernier accident et son heureuse issue: tout cela aurait pu être évité. Et cependant, tout cela a été vécu; parmi toutes les possibilités d' événements qui auraient pu ,devenir ', seules ces deux dernières ont été réalisées. » « Mais si c' est là le caractère du hasard, ne peut-on pas totalement écarter l' opinion que le hasard soit quelque chose sans fond. » « D' accord, le hasard a aussi sa raison. Pourtant le comment de la chose arrivée ne peut se juger par aucun intellect. Du hasard nous n' avons aucune science ni connaissance. Tout au plus nous en faisons l' expérience; mais celle-ci n' en garantit pas le retour. Même la réalité formelle n' exclut pas la répétition de l' événement. L' événement arrivé par hasard peut se répéter d' une façon plus ou moins semblable. Pourtant la répétition en peut prendre une forme différente. Le hasard est cause de variabilité qui se perd à l' in. Aussi le plus grand talent, la plus forte volonté, la noblesse de sentiment échouent parfois devant la puissance insurmontable des éléments déchaînés. Le monde entier dans sa formation, sa caractéristique, sa valeur, semble produit par une série de hasards, et l' idée et l' intelligence dans ce monde semblent n' exister que comme hasard particulier. » « Mais pourquoi ces contretemps me sont, nous sont-ils arrivés? » « Précisément, l' impression de la chute tragique est rehaussée par le fait du hasard. Que l' action de Willi fût motivée, fondée, n' écarte aucunement l' idée de hasard. Il ne s' agissait que d' une minute, tout cela ne tenait qu' à un fil ténu; et justement, l' instant fatal vint qui, une minute plus tôt ou plus tard, aurait pu être évité. Une causalité extérieure joue le rôle fatal, commesi avec un malin plaisir elle voulait prendre part aux événements. » « En effet, cette torture des si' et .aurait pu' I Si dans cette situation-là je... » — « Assez de philosophie! » interrompt Willi.

« Je désirerais seulement vous demander encore une chose: Croyez-vous encore en cette troisième possibilité: la mauvaise fortune? » — II me faut rire maintenant: « Nous la tenons déjà! Car il nous est encore aujourd'hui impossible d' atteindre le dernier train de Wassen pour le ,pays d' en bas '. » Entre temps, les longues ombres se sont transformées en crépuscule. La bénédiction sereine de la montagne qui fait oublier toute peine et que nous recherchons, s' étend sur nous. A pas légers, nerveux, nous atteignons un petit glacier crevassé et suivons, vierges de toute corde, la dernière et assez longue moraine jusqu' au Sustlialp. Et si tout d' abord nous avions cru pouvoir faire une halte bien méritée, arrivés à la route du Susten, il nous fallut déchanter, car nous employâmes plus d' une heure en sus depuis le dernier ravin de la montagne, avant d' atteindre le moelleux tapis des prés alpins. Ensuite c' est la dernière marche vers la vallée de la Reuss, vers les hommes et leur agitation.

Voilà une nouvelle excursion derrière nous, pleine d' événements divers; ce ne fut point un jour ensoleillé, pourtant nous remportons un sentiment d' entière satisfaction. La montagne nous a fait vivre des moments de sérieux et de grandeur. Longtemps encore, nos cœurs s' en réjouiront, et je le sens: longtemps j' en ressentirai les profonds effets. Et pourtant, une certaine mélancolie m' oppresse, car « un ardent désir » s' évanouit; elle ne disparaîtra que lorsqu' un nouveau plan aura mûri, un nouveau but, tel une lumière scintillant à l' horizon:

Un nouveau jour débute et avec lui une nouvelle joie de vivre.

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