Aux Aiguilles Dorées

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par le Dr Edouard Wgss.

Champex, charmant lieu de séjour, où sont réunis tous les avantages que son site lui confère: bois, lac, torrents, alpages, haute montagne. Il ne faut donc pas s' étonner d' y trouver toutes les générations depuis la grand' mère boiteuse jusqu' au bambin qui fait tourner son petit moulin dans l' eau claire des ruisseaux.

Sans doute, la tranquillité de Mürren n' a rien d' étonnant puisque tout le monde y parle anglais; celle de Wengen encore moins, puisque tout le monde y parle allemand; celle de Champex étonne parce que l'on trouve dans cette localité réunis les représentants de civilisations les plus différentes. Ils viennent tous chercher le calme et le repos. Comment donc, puisqu' ils sont résolus à vivre en paix, des conflits pourraient-ils éclater?

Les hôtels se sont multipliés et les refuges alpins en on fait autant. A la cabane d' Orny, toujours encombrée, s' est ajouté le refuge Dupuis situé à trois quarts d' heure de distance. L' existence de ce second abri offre un grand avantage, car elle détermine un tri dans le flot des touristes; elle sépare le bon grain de l' ivraie. Le bon grain c' est, je m' empresse de le dire, le montagnard entraîné; l' ivraie, c' est un mélange hétéroclite de pensionnats de jeunes filles, de pères de famille traînant après eux leurs tribus bruyantes et encombrantes.

Ainsi les alpinistes sont fort heureusement séparés de cette foule agitée qui est incapable de renoncer à ses habitudes de la plaine et pour qui toute l' aventure se résume « à faire la popotte » sur l' âtre de la cabane, puis, après avoir beaucoup mangé, à parler jusque tard dans la nuit en visant à produire un certain effet sur ceux qui recherchent vainement le sommeil.

Tout en cheminant dans le val d' Arpette et en gravissant le sentier d' Orny, nous décidons de ne point nous laisser tenter par la cabane d' Orny, mais de la dépasser et de gagner le même soir la cabane Dupuis.

Cette journée de juillet a été extrêmement chaude et nous nous demandons si nous pourrons atteindre le refuge avant qu' éclate l' orage que l'on sent imminent. En effet, de lourds nuages se sont amoncelés et s' étagent comme une montagne de coton en volutes épaisses et lourdes qu' éclaire curieusement le soleil du soir. Leur impressionnante dignité est celle d' une calme mais terrible grandeur et leur masse compacte menace de son poids écrasant le ciel que la lumière fuit de toutes parts. Ces montagnes de vapeurs se roulent, s' élar, s' enflent et se soulèvent en édifice étonnant, puis recouvrent finalement le soleil.

Nous avons quitté l' abri de la forêt et, sur le flanc chauve de la montagne, nours recevons les premières rafales en plein visage. La nature inquiète semble attendre avec résignation l' assaut du météore. Un silence angoissé règne dans l' atmosphère. Toute la grande symphonie de la nature s' est tue. Où est le chant des oiseaux? Où est le joyeux bourdonnement des insectes? Tout se terre, tout se cache, tout se tait. Cette inquiétude se communique à nous. Que faire? Il nous semble plus sensé de continuer notre route aussi avant que possible, au lieu de battre en retraite dans les bois, car le chemin ne présente pas de danger. Nous poursuivons donc, jetant des regards inquiets sur l' orage qui approche à grande allure et nous bornant à prendre notre précaution coutumière en cette saison si orageuse: celle de mettre chemise et veste dans le sac. Nous cheminons ainsi, nus jusqu' à la ceinture.

Sur le fond sombre de l' horizon se ruent en avant-coureurs des rafales toujours plus fréquentes, qui balaient le sol et font tourbillonner les feuilles arrachées aux arbres. Le ciel laisse pendre jusqu' au sol des rideaux qui font écran. Que dissimulent derrière eux ces tourbillons? Nous n' attendons pas longtemps pour le savoir. Pareil à un souffle chaud qui émane de la terre comme un gémissement, un coup de vent plus violent et plus prolongé vient nous prendre de flanc. C' est « le vent qui va contre la tempête ».

Le choc se produit presque aussitôt. Les couches d' air froid trouées par le courant descendent des hauteurs en hurlant, pour remplir le vide créé. Une trombe en rotation et en translation aspire dans sa gueule tout ce qu' elle peut arracher au sol. L' humidité se condense instantanément en vapeur blanche et enveloppe le sentier de ses nuées. Cependant, dans les hautes couches de l' atmosphère un autre combat se déroule. A la condensation succède une détente; une pluie rageuse se met à tomber, hachée par les coups de fouet que lui porte le vent. La tension électrique de l' air est à son maximum, la foudre ne peut tarder d' éclater. Elle s' abat sur le Portalet dans un grondement épouvantable que réfléchissent en échos prolongés les épais nuages. Notre marche en avant devient impossible. Nous sommes prisonniers des brouillards denses que le vent chasse. Enfin, la grêle vient se mettre de la partie. Sur nos coiffures et nos sacs de montagne tambourinent de gros grêlons qui, à en juger par leur épaisseur, doivent avoir eu une naissance agitée. Nous nous immobilisons donc, résignés, faisant le gros dos sous tant de misères. Je ramasse un de ces projectiles gros comme une noisette et le brise; il est fait de plusieurs couches de glace. J' en compte jusqu' à huit. Cela représente un beau voyage correspondant à la traversée d' au moins huit couches d' air froid où, chaque fois, l' eau qui s' est ajoutée à la goutte primitivement gelée a eu, à son tour, le temps de se transformer en glace.

Bientôt la grêle redevient pluie et l' atmosphère refroidie ferme l' écluse de ses cataractes. Le vallon que nous traversons avant d' arriver aux moraines est noyé, les traces du sentier ont disparu. Heureusement les nébulosités se dégagent peu à peu du sol et prennent de la hauteur. Nous pouvons enfin couvrir nos torses transis de nos chemises sèches, confort improvisé qui nous procure une sensation très agréable.

Nous ne tardons pas à retrouver les traces du sentier. La pluie vient de cesser et déjà nous rencontrons cheminant en sens inverse les touristes qui descendent dans la vallée. Ce sont d' abord deux jeunes et solides gaillards qui nous déclarent que la grêle a « tout glacé là-haut ». Mauvais augures qui nous dépriment quelque peu. Mais quand vient à passer une caravane de dix alpinistes munis de dix solides piolets et de dix nez qui luttent d' acuité avec les becs de ces piolets, nous sentons soudain notre baromètre moral subir une hausse marquée. Un éclat de rire inextinguible nous saisit. Mes camarades ont beau vouloir m' en dissuader, je demeure convaincu que ce club m' eût été reconnaissant de lui donner une devise « ad hoc », devise à laquelle ils n' ont certainement pas songé: « unguibus et rostro ».

La cabane d' Orny ne nous retient pas longtemps et, devançant la chute du jour, nous prenons la route de la cabane Dupuis.

Tandis que le crépuscule tombe, les nuages, déjà portés vers de hautes altitudes, se retirent en nappes entrecoupées, tailladées, frangées. Le soleil profite même de ces- déchirures pour nous lancer encore un sourire d' adieu rapide et furtif que nous interprétons comme un présage favorable.

Nous arrivons à la cabane Dupuis alors que les arrière-gardes de la lumière livrent en expirant un suprême combat aux ombres envahissantes. Car les troupes de la nuit se sont rassemblées de plus en plus nombreuses, de plus en plu:5 denses; elles se groupent enfin en phalanges compactes qui opposent leurs boucliers impénétrables à la trajectoire mourante des dernières flèches d' or lancées par le soleil.

Nous trouvons au refuge, conformément à notre espoir, un monde « sélect » qui, aussitôt, et avec la plus grande courtoisie, nous fait place auprès d' un poêle bien chaud.

On respire dans cette cabane une douce atmosphère de calme et de sérénité. Des mains amies se tendent. Les conversations sont discrètes: seuls nos sabots de bois, en martelant durement le sol, signalent la présence des nouveaux arrivés.

Séchés, restaurés, réconfortés, nous flânons un instant sur la terrasse avant d' aller nous coucher. Nous constatons tout de suite que le ciel est à peu près débarrassé des nuages. Déjà la lune illumine la chaîne des Dorées.

Nos regards parcourent en éclaireurs l' itinéraire du lendemain, traversent en une seconde le grand plateau du Trient, s' attachent au Col des Plines, montent interrogateurs jusqu' au sommet de l' Aiguille Javelle, font ensuite la traversée de la Pointe Biselx, puis des Aiguilles Penchées et reviennent enfin satisfaits quelques secondes plus tard. Le rocher est libre de toute glace et la grêle amoncelée à certains endroits ne suffit pas pour entraver le marche.

Nos regards alors se replient sur nous-mêmes, pour aller fouiller notre moi intime qu' ils trouvent apaisé et confiant... aussi tranquillement confiant que la chaîne des Dorées dans leur attente de l' aube prochaine.

Après avoir parcouru l' espace visible, puis celui de notre monde intérieur, nos regards bondissent à nouveau hors de nous. Ils traversent les régions situées au-delà du cirque qui borne notre horizon et vont en quête de nos camarades de courses disséminés les uns à la Schwarzegghütte, au pied du Schreckhorn, et les autres à la cabane du Doldenhorn. Hier réunis au bord de la rivière, nous discutions de nos projets, maintenant nous sommes dispersés dans les Alpes. Bientôt nous nous retrouverons au bord de la même rivière au même endroit. Que de récits! Que de plaisanteries et d' aventures à raconter I AUX AIGUILLES DORÉES.

Très tôt le lendemain, la gloire d' un matin sans nuage, d' un soleil riant sans sous-entendus, d' une fraîcheur délicieuse laissant errer dans l' atmosphère une légère vapeur opaline, nous attirent promptement sur le grand plateau du Trient. Quel merveilleux spectacle que la traversée de ce grand « lac » de neige, de cette montée jusqu' au Col des Plines, quelle joie d' étreindre avec vigueur les belles roches granitiques de la Tête Crettex! Laissant peu à peu le vide s' ouvrir et s' approfondir au-dessous de nous, nous nous élevons par dessus ce dédale d' édifices enchevêtrés que la nature amoncela un jour au hasard. Tout cela n' est encore qu' un jeu, mais la partie devient plus sérieuse lorsque nous nous trouvons au pied de l' Aiguille Javelle qui porte le nom de son hardi vainqueur. C' est un monolithe vertical que partage par le milieu une étroite cheminée haute de quinze mètres. Au pied de l' Aiguille cette cheminée est juste assez large pour laisser passer de flanc un corps humain; encore a-t-elle ses caprices. Il faut s' y engager le côté droit d' abord si l'on veut avoir chance de pouvoir y manœuvrer. Une fois dedans, l'on constate avec étonnement qu' elle n' offre aucune prise; j' ai beau m' y débattre furieusement, mes efforts restent vains. Je prends donc le parti d' escalader les premiers mètres de la montée en me penchant à l' extérieur, puis de me glisser de plus en plus profondément dans la fissure au fur et à mesure que je ramonerai. Sur les trois ou quatre premiers mètres, les flancs de la cheminée sont en surplomb, ensuite la fissure pénètre obliquement au cœur de l' Aiguille. Deux plaques coincées entre les parois de cette cheminée marquent les étapes de la grimpée. M' arcboutant des pieds et du dos, comme si je voulais forcer la montagne à s' ouvrir, je gagne ainsi peu à peu du terrain et atteins le premier bloc. Puis, après avoir repris mon souffle un instant — car je suis haletant —, je recommence la même manœuvre jusqu' au deuxième bloc: à cet endroit la fissure se redresse de nouveau verticalement. Il s' agit alors de grimper sans disposer de prises, car il n' existe aucune saillie rocheuse où l'on puisse se suspendre. Je fais un nœud à ma corde ( truc bien connu ) et le lance au-dessus de moi de façon à le coincer dans une petite fissure du rocher. L' opération faite, je me hisse à bout de bras jusqu' au nœud où je trouve quelques faibles prises qui me permettent de goûter un instant de repos. Puis, sortant de la fissure et la débordant sur son bord supérieur, je gagne un petit replat à gauche. De ce replat, j' enjambe de nouveau la fissure un peu plus haut et escalade un gros bloc cubique incliné qui domine vertigineusement le plateau du Trient. John et Pierrepeuvent maintenant monter à leur tour. J' entends d' abord leur respiration bruyante, puis des interjections assez véhémentes qui se font de plus en plus proches. Mes deux compagnons émergent l' un après l' autre essoufflés, mais la figure réjouie. L' Aiguille Javelle se montre, à leur avis, l' une des plus belles varappes que l'on puisse imaginer et je partage bien leur opinion. Nous sommes arrivés près du sommet, il ne nous reste plus qu' à monter sur un bloc assez exposé suivi d' une petite cheminée terminale, derniers obstacles que nous passons sans peine.

John Fleuti et Pierre Dartigue.

Le sommet de l' Aiguille a la forme d' un V; sa partie droite, la plus basse, domine le glacier du Trient; un seul homme à la fois peut y parvenir et encore à califourchon. L' autre sommet est une plaque inclinée, d' un mètre carré environ, où deux grimpeurs peuvent aisément trouver place. A trois, nous disposons donc tout juste d' assez d' espace pour nous loger sur le sommet. Il peut être 10 heures environ. Nous avons déjà goûté une heure de repos agréable quand nous remarquons que la translucidité de l' atmosphère devient anormale et que l' azur du ciel devient opalin. Le temps va changer! Nous nous hâtons de placer les cordes pour commencer la descente en rappel de l' autre côté de l' Aiguille. Quelques longueurs de corde sont vite franchies, toutefois jamais assez prestement quand il s' agit de lutter de vitesse avec les nuages. Nous rejoignons en hâte l' arête, puis le Col Copt.

Tandis que John taille des marches dans la pente de neige au-dessous de la Pointe Biselx, je remarque, plus bas sur le glacier, de blanches mousselines de brouillards qui s' avancent. Nous gagnons cette pointe non pour nous y reposer, mais au contraire pour accélérer notre marche après avoir constaté que des bandes de nuages traversent le Col du Tour et envahissent, de plus en plus épaisses, le plateau du Trient. Du côté des Alpes bernoises, le ciel est sombre. Il me fait faire la grimace, car l' état de l' atmosphère ne me présage rien de bon. Bientôt le brouillard ceint de ses longues écharpes traînantes le flanc des Aiguilles Penchées et, comme ce n' est pas l' une de ces condensations qui se forment instantanément en un point localisé et qu' un vent froid venant de plus haut balaie rapidement, il faut certainement voir en lui une avant-garde de la dépression atmosphérique qui s' avance vers nous. Nous le comprenons aussitôt et, arrivés devant les Aiguilles Penchées, nous croyons plus prudent d' abandonner l' arête et de chercher un abri dans la paroi. Déjà on respire une odeur d' ozone et la pointe du piolet crépite. Au loin gronde le tonnerre dont le vacarme se rapproche de façon inquiétante. Nous avons juste le temps de trouver un refuge sous une paroi de rochers: la foudre éclate sur l' arête et l' averse, dans un bruissement qui, par vagues, cingle l' espace, vient s' abattre en nappes de densité irrégulière. Sur l' arête même, le vent se déchaîne et, en hurlant, emporte les roches branlantes. Nous sommes bientôt pris sous un bombardement de pierres qui sifflent aigrement au-dessus de nos têtes et viennent frapper le sol tout autour de nous. Il faut à tout prix trouver un autre abri malgré le brouillard qui oppose à notre vue un insondable rideau gris. Un instant le vent déchire ce mur de brumes, ce dont je profite pour prendre rapidement quelques points de repère et constater qu' il faut descendre sur la gauche; « descendre » est le mot propre, car nous ne songeons certes plus à continuer la traversée des Dorées, contraints que .nous sommes d' échapper au mieux à l' orage, mais nous perdons de longues heures à chercher notre chemin. Ici, de mauvais rochers, là, des plaques de glace, ailleurs encore de la neige, tout semble vouloir retarder notre marche. Notre situation devient même, après quelque temps, si mauvaise que je sens notre courage vaciller. Fatigués, nous nous asseyons un moment, l' esprit lourd; soudain, il me semble sentir peser sur mes épaules une horrible inquiétude que je me garde d' ailleurs d' exprimer, car il suffit parfois d' une AUX AIGUILLES DORÉES.

parole maladroite pour ébranler le courage de toute une caravane. Pour me donner une contenance, j' allume une cigarette. Qu' est donc que cette inexprimable tension d' esprit, pourquoi me semble-t-il pressentir un danger imminent? Je perçois l' hostilité d' une montagne qui me révèle en ce jour sa face la plus cruelle et me mets à maudire tous ces obstacles sournois et muets qui hérissent son flanc sur lequel nous errons. Rien n' est plus déprimant que la pierre qui ne tient pas, rien n' est plus haïssable que la glace qui se laisse difficilement entamer par le piolet!

Tout à coup, ma pensée court vers les camarades des Alpes bernoises. Eux aussi, sans doute, se trouvent dans le même désarroi puisque la tempête a passé au-dessus d' eux! Ma pensée erre sur les arêtes du Doldenhorn, puis sur les flancs du Schreckhorn... elle se rencontre — je l' ai appris quelques jours plus tard — avec celle d' un ami qui m' avoua avoir, lui aussi, éprouvé l' impression d' un poids inexplicable tombant sur lui. Comme moi, il avait senti l' imminente d' un malheur et la soudaine hostilité de la montagne.

Mais, je me ressaisis. A tout prix, il faut atteindre le glacier avant le crépuscule, car passer une nuit dans ces lieux exposés n' est guère tentant. Nous obliquons sur l' extrême gauche; c' est le bon chemin; en effet, quelques heures plus tard nous arrivons à la rimaie située juste au-dessus du glacier. Une descente de corde nous permet de quitter le rocher et d' arriver au bord de la crevasse. Elle est large et profonde, mais, après cette journée de lutte, elle n' est pas suffisante pour nous faire hésiter longuement. Un saut dans le vide compte pour peu quand on sait que de l' autre côté de la crevasse se trouve le salut.

Nous traversons le glacier dans un crépuscule prématuré et à 9 heures nous poussons un soupir de soulagement en ouvrant la porte de la cabane.

Que s' est donc passé en moi en cette après-midi lorsque soudain l' an m' a saisi tout entier? Avons-nous échappé à un grand danger, ou bien, d' autres ont-ils été victimes d' un accident?

Au moment où nous parvenions à la cabane Dupuis, nos camarades du Schreckhorn arrivaient, eux aussi, à bon port. Comme nous, ils sont rentrés avec un cœur angoissé. Seule, la caravane du Doldenhorn n' a pas atteint la cabane. On a suivi de la vallée leur ascension jusqu' au moment où le brouillard, les avant enveloppés, les a fait perdre de vue.

Le rideau de la nuit maintenant abaissé relègue définitivement une fois de plus dans le passé ce qui, pour nos cœurs, est encore un présent si réel. Mais la fatigue, surmontant toute émotion, nous fait tomber dans un pesant sommeil.

Le lendemain nous faisons grasse matinée, car l' Aiguille du Tour n' étant qu' à deux heures de marche de la cabane, c' est plutôt une promenade qu' une ascension au sens propre du terme. Nous ne partons donc qu' à 7 heures.

Le temps s' est de nouveau remis au beau: fraîcheur, clarté, limpidité de l' air, légère brume, matinée pleine d' allégresse. Nous nous sentons légers, physiquement et moralement. Nous voudrions courir, sauter, danser, tant est communicative la gaieté de cette splendide journée de juillet.

Nous traversons le glacier et escaladons sans difficulté les rochers de l' Aiguille du Tour, très désireux d' avoir vue plongeante sur la vallée de Chamonix. Nous sommes bien récompensés de notre effort: les Aiguilles de Chamonix resplendissent sous cette lumière étincelante du matin. Les Alpes bernoises, les Alpes valaisannes, toutes, les unes plus belles que les autres, jettent leurs feux d' argent. On dirait une immense table nuptiale où sont étalés pêle-mêle des cadeaux royaux: là, la lourde argenterie de vasques, de plateaux, de vaisselle, ici le ruissellement de joyaux, d' orfèvreries étonnantes dans la finesse de leurs découpures et l' originalité de leurs formes. Nous restons ainsi à goûter longuement ce ravissement des yeux et de l' esprit.

Mais, l' heure de la descente sonne déjà, cette heure qui, brutalement, nous rappelle à la nécessité de retourner en plaine et d' y retrouver nos charges. Finie l' escapade, finie la fuite dans la nature sauvage! Je tire ma montre et calcule mon temps. Sans aucun doute le départ s' impose, si nous voulons espérer un court repos à la cabane d' Orny.

Allons... En route!

Silencieusement nous retraversons le grand plateau glacé. Le soleil nous accable de ses rayons de plomb et l' intense réverbération de la neige nous cuit la peau. La cabane d' Orny est, cette fois, la bienvenue. Nous y recherchons une ombre apaisante et le grand remède contre la soif: du thé.

Nous disposons heureusement d' un délai suffisant et pensons même pouvoir nous baigner dans le lac de Champex. Au retour d' une ascension, quel bienfait! L' eau froide tonifie les muscles fatigués et apaise les brûlures du soleil, elle calme aussi l' énervante douleur des contusions et les écorchures dont les rochers nous gratifient habituellement.

Nous goûtons comme il convient les délices du lac de Champex, puis, ragaillardis au moral et tonifiés au physique, nous prenons place dans l' autobus postal qui bientôt nous dépose devant la gare de Martigny.

A peine installés dans le wagon, nous déployons le journal, désireux de connaître les dernières nouvelles.

Soudain, une affreuse émotion nous saisit à la vue d' un en-tête d' article. Il nous faut lire et relire plusieurs fois le titre avant d' arriver à en saisir pleinement le sens. Devant nos yeux épouvantés dansent en lettres grasses ces mots: « Un accident au Doldenhorn ». L' article raconte l' ascension de nos deux camarades jusqu' au tiers supérieur de l' arête faîtière où leurs traces soudain se sont arrêtées. Il conclut par ces mots laconiques: « On est sans nouvelles des deux disparus. » Comment décrire notre état d' esprit? Un immense abattement tombe sur nous, l' appréhension douloureuse d' une nouvelle sinistre nous fait sans cesse agiter la terrible énigme. Nos deux camarades sont-ils encore vivants, ont-ils au contraire succombé à leur chute? Que leur est-il arrivé? Je comprends alors, tout à coup, la raison de l' angoisse qui m' a étreint l' avant dans l' après. Car l' heure semble bien correspondre au moment où, enveloppés de brouillard, nos deux camarades ont disparu du champ AUX AIGUILLES DORÉES.

d' observation du télescope et ce souvenir ne fait qu' augmenter nos craintes. Alors que le train nous semble marcher à une allure ralentie, nous voudrions pouvoir franchir l' espace en un instant pour connaître la vérité. Sûrement, ils ne se sont pas tués! Non, un tel malheur n' est pas possible! Nos discussions se terminent invariablement par cette conclusion.

Enfin, après un voyage interminable, nous arrivons à destination. Nous nous précipitons au téléphone. La réponse est brève: « Nos deux camarades se sont tués. Ils sont tombés d' une hauteur de trois cents mètres. » Désespérés, nous rentrons à la maison. Malgré cette exténuante journée, le sommeil est long à venir, car je suis triste, profondément triste. Mais, à cette tristesse se mêle une amère déception: celle d' un amant trompé. La montagne nous a montré son plus terrible aspect: celui qui trahit, celui qui tue!

On retrouva nos deux pauvres camarades sur le glacier, à plusieurs centaines de mètres au-dessous de l' arête. Leurs traces s' étaient arrêtées à environ deux heures du sommet Les causes de leur chute ne purent être établies exactement.

L' un était couché sur le dos et, les regards tournés vers les espaces infinis du ciel, avait rendu l' âme sans reprendre connaissance. La montagne la lui avait arrachée sans douleur, sans angoisse. L' autre était étendu face contre terre. Sa tête reposait sur son coude; le grand sommeil l' avait saisi et, le prenant dans ses bras, l' avait emporté pour toujours dans un berceau de silence et de paix.

Et quand, quelques jours après le drame, nous nous retrouvâmes sur les bords de la rivière, nous entendîmes encore sonner les échos lointains de ces deux voix qui, quelques jours auparavant, avaient laissé s' épandre joie de vivre et gaieté du cœur.

Nous portâmes un deuil profond de nos deux amis, le deuil infiniment douloureux de ceux qui se voient trahis par le plus sacré des amours: l' amour de la montagne!

Un mois nous séparait à peine de cette tragédie que, répondant de nouveau à l' appel des sommets, nous retournions à nos anciennes amours. Notre esprit est ainsi fait: il se souvient de ce qui, dans nos cœurs, sema un sourire, même si ce sourire a été chèrement payé; il oublie les malheurs et les tristesses, car inconsciemment il les enveloppe d' un voile qui les estompe, les rend plus lointains... plus irréels.

Si nous n' étions faits d' oubli et de faiblesse, que deviendrait l' humanité?

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