Balade automnale à la Pierre Avoi Grimper sur les aiguilles

Dans le Bas-Valais, la Pierre Avoi est un site très riche avec 46 voies, de 1 à 6 longueurs, d' une difficulté allant de 4a à 7b. Malgré les nombreuses possibilités offertes, la Pierre Avoi n' est pas surfréquentée. De plus, une visite au sommet donne une vue plongeante sur le coude du Rhône, qui vaut le détour.

Ecrire un texte décrivant une falaise sur laquelle on n' a jamais posé les chaussons est un exercice périlleux. C' est pourtant ce que m' a proposé mon ami Patrice. C' était une occasion de pratiquer nos passions respectives, la photographie pour lui et l' escalade pour moi, dans un climat d' arrière automne de toute beauté. Grimper à fin novembre au soleil à 2400m d' altitude, face aux Alpes, n' est pas garanti toutes les années. Pour cela, notre choix s' est porté sur la Pierre Avoi au-dessus de Verbier dans le Bas-Valais, en raison de sa facilité d' accès et de son grand choix de possibilités. Je pourrai ainsi me faire une impression neutre de la falaise.

Mais pour que cela soit cohérent, il fallait être orienté par des connaisseurs. Pour cette raison, je me suis encordé, pour la première fois, avec Didier Jacquemettaz, un grimpeur valaisan. Olivier Roduit, guide à Verbier et auteur du topo Escalade dans l' Entremont, m' a, pour sa part, éclairé de ses précieux conseils concernant ce petit massif. Ce grand connaisseur, souvent accompagné de son épouse Andrea, a équipé et nettoyé huit voies dans la grande face entre 1990 et 1999.

C' est dans une station presque déserte et toute verte que nous débarquons au petit matin. Tandis que quelques skieurs se pressent au téléphérique pour s' arracher les quelques mètres carrés de neige du lac des Vaux, nous empruntons en voiture le chemin tout sec faisant office de piste jusqu' à Savoleyres. Une jolie marche d' approche de 30 minutes, entre herbes courtes et taches de neige, nous mène aux clochetons de la Pierre Avoi, une série d' aiguilles offrant de belles voies d' une longueur de corde sur un rocher très particulier et abrasif qui se nomme brêche. Il s' agit d' un conglomérat composé d' éléments anguleux de calcaire et de dolomie, qui forme des prises très petites mais terriblement franches, un vrai régal. Les conditions du jour, parfaites pour une sortie au grand air, ne font que grandir notre étonnement de ne pas voir d' autres grimpeurs. Peu importe, avec mon compagnon de cordée nous avons toute la place nécessaire à disposition et nous nous en donnons à cœur joie dans des voies comme Cretton spot ( 6b ) ou Telle est la loi ( 7a ).

Comme les journées de novembre sont courtes, il faut ruser avec les orientations des rochers sinon c' est l' onglée à coup sûr. Le second volet de notre visite s' opère sur le versant sud, une paroi raide avec quelques lignes impressionnantes et pas toutes réalisées en libre. Le beau pilier du Sexe des Anges ( 7b ) et la fissure de la Sud ( 6b+ ) ne font qu' attiser notre soif de grimpe et de découverte.

Mais il est déjà midi, le muesli du matin remonte à longtemps, et il faudrait penser à reprendre du carburant pour la suite des événements. Le bloc faisant office de dossier pour notre casse-croûte est garni de vieux pitons ayant servi à l' escalade artificielle. Je reconnais même le passage figurant sur une photo du livre des 100 plus belles courses des Alpes valaisannes ( course no?3 ). On y voit un grimpeur, dans les étriers, vêtu de chaussettes rouges, dans un surplomb.

En fait, la Pierre Avoi fut le premier jardin d' escalade du Valais, équipé vers la fin des années 60 par les frères Hubert et Pierre Cretton, ainsi que Patrick Gailland. C' étaient d' excellents rochassiers qui exploitaient aussi l' école d' alpinisme de Verbier. Cette dernière marchait très fort, et beaucoup de clients passaient par l' apprentissage de l' escalade artificielle aux clochetons avant d' envisager de gravir la paroi principale du secteur ou du proche Petit Clocher du Portalet et bien sûr des grandes voies classiques du massif du Mont-Blanc.

Quant à nous, c' est en escalade libre que nous effectuons l' un de ces passages, nommé Le poids de la grâce ( 7a ), un magnifique exercice de type bloc.

Pour nous contrarier, le ciel se couvre petit à petit et le vent se lève. Nous sommes contraints d' enfiler la veste gore-tex et de mettre des chaussettes dans les chaussons. Nous allons sur un clocher pour jouer à Gaston Rébuffat dans la voie portant ce nom-là ( 4 c ) ainsi que dans sa voisine Fully c' est plus bas ( 5a ). Mais cette fois, le temps s' est dégradé, la belle journée agréable semble toucher à sa fin. L' hiver est à nos portes. C' est dommage, car il nous manque des images de la face nord-ouest et ses 200 mètres, où se déroule notamment la voie Cretton de 1970, mentionnée plus haut. Cette ligne, visionnaire pour l' époque, remonte une suite logique de dièdres et de fissures. Elle était très fréquentée avant que les pitons vieillissent et qu' elle acquière une mauvaise réputation. En 1994, Olivier Roduit et son épouse prennent l' initiative de l' assainir avec des spits. Les premières voies modernes de cette face voient le jour grâce à Jean-Marie Porcelanna qui ouvre Le choc des Titans en 1988 et Delikatessen en 1991. Dans ces années là, il était courant d' espacer les points d' assurage, et ces itinéraires cultivaient une réputation d' escalade exposée, avec de sérieux passages de 6b obligatoire. Ainsi, la paroi était peu fréquentée. Depuis, quelques gougeons ont été rajoutés.

D' autres ouvertures ont suivi. On dénombre aujourd'hui onze itinéraires. Autant dire que les locaux ne souhaitent pas voir fleurir de nouvelles créations. Les plus classiques sont Edelweiss ( 6a ), suivie de près par L' Arête ( 5 c ). Avec une fourchette de difficultés allant de 5 c à 6 c, le choix est vaste, mais le site ne souffre pas de surfréquentation pour autant.

Les montagnards sont têtus, c' est bien connu. Nous ne nous avouons pas encore vaincus. Nous faisons du tourisme en visitant les lieux, sans pour autant abandonner notre matériel respectif, car on ne sait jamais. La visite au sommet de la Pierre Avoi ( 2473 m ) reste le passage obligé pour admirer la vue plongeante sur le coude du Rhône. Nous empruntons sans vergogne les grosses marches taillées à même le roc pour nous hisser au faîte sans oublier de débattre sur le problème récurrent de la taille des prises. Si l'on peut éventuellement comprendre ces dérives datant d' une autre époque, il est triste de voir qu' aujourd encore ce genre de tricherie existe dans les falaises dites branchées.

La fortune sourit aux optimistes, le ciel semble à nouveau se dégager pour la fin de l' après. Mais il faut se rendre à l' évidence, nous n' avons plus le temps de descendre à toute vitesse pour gravir les 6 longueurs de Mecca ( 6 c ), une voie décrite comme le must dans le topo. En plus, notre photographe se recommande pour que nous nous exhibions dans la sortie en plein vide. Le choix de faire quelques rappels et de remonter au soleil couchant s' impose tout naturellement. Je reviendrai faire Mecca dans son intégralité à une autre occasion, c' est promis. Car si la partie inférieure est aussi belle que les longueurs supérieures, cela doit largement valoir le détour. Les conditions du jour nous ont obligés à nous habiller en tenue hivernale malgré le soleil. Par contre, en cas de canicule, cette face nord-ouest, qui reste longtemps dans l' ombre, doit être un terrain idéal.

C' est au dernier rayon de soleil que nous plions nos cordes. Les sommets alentour, comme le Grand Combin, le massif du Mont-Blanc, les Dents du Midi ou encore le Grand Muveran prennent des teintes psychédéliques et nous offrent un de ces instants magiques. Au fond de la vallée, c' est déjà la nuit, mais nous prenons notre temps avant de la rejoindre. Dans nos cœurs, cette journée restera inoubliable, tant par l' ambiance chaleureuse et amicale que par la qualité de l' escalade. Chacun a pu en avoir pour son compte et s' est rafraîchi l' esprit avant d' affronter l' hiver. Car le soir, dans un bar de Verbier, tous les autres clients ou presque sont en chaussures de ski. 

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