Bisses et autres ruz des Alpes occidentales

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Max Liniger, La Chaux VD

Une légende valaisanne raconte que Jésus s' en venant visiter la terre en compagnie de saint Pierre arriva dans les Alpes on il trouva tout le monde malade. Interrogés par Pierre sur ce qu' ils souhaitaient, les montagnards de répondre: « Des champs et des prés ». Ainsi dit, ainsi fait. Mais avec la disparition des glaces et réchauffement de 26 Renaud. A.: La débâcle glaciaire d' Almagcll. Les Alpes, :954- 27 Lacs devant le glacier de Blümlisalp 11938: 1959, photo ), de Hufi ( 1958 ), de Valsorey ( i960 ).

la température, les prés se mirent à sécher, et Jésus dut à nouveau venir au secours des malheureux montagnards. « Il faut irriguer le pays » leur dit-il; « souhaitez-vous que je le fasse, ou voulez vous vous en charger vous-mêmes? » Le seul à ne pas demander au Seigneur d' intervenir immédiatement fut le Valaisan. Saint Pierre lui dit: « Laissez agir Jésus, il connaît votre problème, car il est un tant soit peu Valaisan. » - Quoi, il est Valaisan? » fut la réponse. « Alors, nous irriguerons nous-mê-mes. » Et depuis lors, si ailleurs en Suisse c' est Jésus qui arrose, en Valais, en revanche, l' arrosage est le fait des habitants.

Sur les 207 bisses valaisans recensés au début du XXe siècle, vingt-cinq se trouvaient au val d' An; les onze communes de la rive droite du Rhône, entre Brigue et le Loetschental, comptaient 24 bisses, dont dix pour le seul village de Mund, au cœur de la safraniculture valaisanne. La plupart de ces bisses appartenaient à des consortages; le coût de construction élevé d' un bisse exige en effet un effort communautaire. Il en va de même de l' entretien et de la surveillance. Phénomène assez spéciflquement suisse ou d' une zone peu étendue des Alpes occidentales ( dont le val d' Aoste ), les bisses et les ruz sont des canalisations d' eau artificielles, tantôt sous forme de petits torrents endigués, tantôt de conduites de bois à même le sol ou à flanc de paroi de rocher, tantôt encore de véritables aqueducs. Exemple intéressant du triomphe du courage et de l' ingéniosité humains sur les rudes obstacles naturels, les bisses franchissent des pentes abruptes, des gorges profondes et conduisent l' eau, ce « lait des glaciers », vers les pâturages, les champs et les vignobles, parfois sur de grandes distances: le bisse d' Ausserberg mesurait 14 kilomètres. Au printemps, l' eau se chargeait d' un peu de boue qui servait à fertiliser les champs et les pâturages. Des localités telles que Mund, Vex, Lens, Savièse n' existeraient probablement pas sans les bisses.

La surveillance des bisses se fait - ou se faisait -soit par un gardien attitré, soit à l' aide d' une roue à eau ( la baratte ) dont le bruit qu' elle émet en tournant dans l' eau indique que tout est en ordre, à l' inverse des signaux d' alarme ordinaires qui retentissent lorsque le danger survient. C' est la vente de l' eau aux membres du consortage qui couvrait les frais. Chaque domaine est arrosé durant un temps fixe, à un moment précis du jour ou de la nuit, par ouverture successive de petites vannes. Parfois de modestes lacs ou bassins de régulation sont utilisés pour collecter l' eau, tel l' Illsee en Anniviers, au-dessus de Chandolin, celui de Lens près de Sierre, ou encore celui situé au-dessus de Visperterminen.

Depuis le début du XXe siècle, le nombre de bisses a régulièrement diminué, au point qu' on n' en compte plus beaucoup en activité d' hui. La disparition des bisses et des ruz ne date toutefois pas de ces dernières années seulement. Ainsi, le fameux ruz d' Emarèse, en val d' Aoste ( dans la région de St-Vincent ), long de 25 kilomètres, aurait été abandonné en 1630 déjà à la suite d' une épidémie de poste. Le ruz ( ou rû ) d' Ema a été construit entre 1393 et 1433, mais on en signale d' antérieurs, notamment le ruz Bourgeon ( Gignod-Excenex ) qui date de 1323, d' au ayant été construits au début du XVIIe siècle seulement ( Sarra-Chevalet ). Certains ruz semblent avoir été utilisés non seulement pour l' ir, mais encore pour fournir de l' énergie à la petite industrie: battoirs, moulins, scieries ( XIIIe XIVe siècles ).

Le tronçon de ruz qui subsiste entre Châtillon et St-Vincent, en val d' Aoste, a été qualifié de RS des Sarrasins; il déversait initialement les eaux du Marmore vers la Doire. Le fait que depuis le XVIIe siècle les habitants de la région ont utilisé une partie des pierres de taille qui ont servi à l' édi de ce ruz pour d' autres constructions explique le nom de « Ruz du Pan perdu » que lui donnent certains auteurs. Bien qu' on ait avance au XIXe siècle que ce ruz était en fait une construction romaine, c' est l' appellation ruz des Sarrasins qui est le plus souvent employée. Il ne s' agit pas là de la seule « sarrasinerie » que Pon rencontre dans les Alpes occidentales. Ainsi qu' au val d' Aoste, on en signale deux au val d' Anniviers, l' un au-dessus d' Ayer, l' autre en contrebas de Vercorin qui servait à diriger les eaux d' écoule du village aux champs de Briex, sur un plateau dominant Chippis. En fait, ces bisses peuvent être rapprochés des Heidenkanäle ( conduits des païens ) du Valais germanophone, tels ceux de Visperterminen, au-dessus de Viège. Ces bisses des païens datent du XIVe siècle au plus tôt, le plus souvent même du XVe siècle.

Un lot impressionnant de termes a été employé dans les Alpes pennines durant les siècles écoulés pour qualifier les canaux d' irrigation: bisse, raie, ruz ( ou al ) riale, trait, Kännel, Runs, Rüs, Wasserfuhre, Suon, etc. Les termes germaniques ou celtiques dominent, dont notamment ce bisse qui pour les uns viendrait du celte bedum, pour les autres du Bell allemand, avec comme sens « lit de cours d' eau ». Il semble en fait s' agir d' une variante phonétique du français bief, issu lui-même du germanique bed. Dans des documents du XIIe siècle on lit bez. Quant au terme Suon, utilisé jourd' hui encore en Haut-Valais, certains y voient un lien avec l' allemand Spur = sillon, d' au avec sühnen = expier, ou encore versöhnen = se réconcilier, étant donné que l' exploitation des bisses se fait par entente communale ou intercommunale.

Quels que soient les termes employés, on constate la permanence de cette technique d' irrigation tant chez les Romans que les Alémans, et l'on peut affirmer que le phénomène « bisse » ne relève pas spécifiquement d' une population donnée. Il est peu probable que les Romains aient introduit eux-mêmes la technique de l' irrigation dans les hautes vallées; leur occupation fut surtout militaire, administrative et commerciale et se canton-nait le long des grands axes. Ce qui, en revanche, permet de penser que les bisses et les ruz ont une origine fort reculée est le fait qu' on les rencontre essentiellement dans les bassins intra-alpins qui sont caractéristiques pour la faiblesse de leur pluviométrie. Des vallées comme le Valais et plusieurs des vallons adventifs méridionaux, Aoste, l' Adige, la Tarentaise aussi reçoivent moins de 600 millimètres de pluie par an, alors que sur les fronts montagneux on mesure partout plus de 2000 millimètres annuellement. Les relevés météorologiques dans une région comme la Noble Contrée de Sierre montrent une température légèrement plus élevée que sur le Plateau suisse à altitude égale; le ciel y est généralement peu nuageux, même l' hiver; l' insolation relativement forte est en hiver nettement supérieure à celle des pays de plaine. L' air y est sec et la pluviosité réduite, brouillard et orages remarquablement rares. L' écran des hautes montagnes et le foehn font de ces régions intra-alpines de véritables îlots de sécheresse. Particulièrement secs sont un peu partout les adrets ( pentes exposées au soleil ), pour lesquels l' eau doit être cherchée bien au-dessus. Et c' est le besoin qui remonte à la nuit des temps de vaincre cette sécheresse qui a fait naître les techniques d' irrigation, peut-être même avant le début de l' agriculture de montagne. En effet, sans irrigation, bien des pâturages seraient inexploitables dans les hautes vallées; à cela s' ajoute encore la forte déclivité qui provoque un ruissellement intense, d' où la nécessité de régulariser l' arrosage. Ce dernier venant à manquer, c' est la désertification, ainsi que cela a été signalé, notamment à la suite de la destruction du bisse des Sarrasins de Vercorin, en 1834, les sauterelles venant achever les quelques touffes sèches qui subsistaient. Au moment de la construction de la nouvelle route du Simplon, plusieurs bisses ( Wasserfuhren ) ont été coupés, ce qui entraîna une sensible diminution de la production de fourrage et la ruine consécutive de plusieurs villages.

On doit admettre que les canaux d' irrigation, en particulier en Valais, sont aussi anciens que l' agriculture pastorale, ce qui permet de remonter avant l' époque romaine, probablement à celle de la Tène, durant laquelle le Valais avait déjà une population bien installée, vivant grâce au lait des glaciers déversé sur les champs par la vertu des efforts des montagnards d' alors. La tradition date la construction du bisse d' Hérémence vers 400 après J.C.; nous sommes bien loin là des fantaisies qui ont voulu voir dans d' imaginaires envahisseurs arabes, au Xe siècle, les pères des canaux d' irriga du Valais ou du val d' Aoste. Plus probablement, c' est l' explosion démographique du début du second millénaire qui a impose l' intensification des efforts d' irrigation et suscité des travaux communautaires. Toujours est-il que les bisses du territoire de Lax sont attestés dès 1008; ceux de Clavoz ( servant à arroser les vignobles de Sion ), de ^andrai à Conthey, ou les bisses Rikard et Warn-hari d' Anniviers, datent de la fin du XIIIe siècle; ceux de la commune d' Ausserberg sont mentionnés entre 1350 et 1400, comme celui de Levron ( à l' entrée nord du val de Bagnes ) qui est un des captages les plus élevés du Valais, à 2400 mètres. En 1544, Münster pouvait écrire que les habitants du Valais ont beaucoup de prez pour le bestail, principalement es destours des montainies, & dessus les môlaignes mesmes lesquelz leur coustet beaucoup à arrouser, car ils ont des codutz pour ce faire.

Aujourd'hui, les bisses sont de plus en plus abandonnés. A Chandolin, par exemple, ils se défont inéluctablement. Alors que ce village possédait jadis 6,8 kilomètres de bisses, composés de cinq canalisations différentes, il n' en reste plus que deux représentant 3,1 kilomètres mais que l'on n' entretient plus. Bientôt, avec la décomposition rapide de l' ancien genre de vie, la plupart des bisses ou ruz ne seront plus qu' un souvenir. Si, comme Follonier a pu l' écrire, les bisses sont « le commencement d' une civilisation », leur abandon marque indubitablement la fin du monde alpin ancestral. Les récents encouragements fédéraux à l' agriculture de montagne en feront peut-être revivre quelques-uns dans un proche avenir. Qui sait?

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