Cabane Jürg-Jenatsch et alentours par mauvais temps

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Emil Schimpf, Winterthour

« On envisage un second agrandissement de la cabane Jürg-Jenatsch. » Cette communication fait revivre en moi des souvenirs de l' époque du premier refuge. Nous y avons vécu un de ces brusques changements de temps, si fréquents en montagne et qui, pour le touriste mal préparé et mal équipé, ont parfois des conséquences tragiques.

A la mi-avril, cette année-là, un samedi après-midi, nous rencontrons à Zurich un couple de nos amis. CFF et chemins de fer rhétiques nous transportent à Spinas, dans le Val Bever. En route, le grand beau temps nous promet de belles journées en montagne et, quand nous prenons possession, au crépuscule, de notre logement à la pension Suvretta, le ciel est encore clair.

Le dimanche matin, un soleil radieux nous tire du lit de très bonne heure. Après un copieux petit déjeuner, nous nous mettons en route, peu après 7 heures, pour la cabane Jürg-Jenatsch. En guise de bagages, nous portons des sacs volumineux contenant tout le matériel nécessaire en hiver et suffisamment de provisions pour quelques jours en cabane, car nous avons l' intention de faire, en partant de cette base, plusieurs courses à ski: mon sac est donc « orné », en plus, d' un piolet et d' une corde.

Au début, il n' y a guère de neige sur le sentier du Val Bever et, en conséquence, le poids des skis s' ajoute à celui des sacs, ce qui n' est pas pour accélérer notre allure; pourtant le cheminement dans cette longue vallée nous fait assez vite gagner de l' altitude. Au bout d' une bonne heure, on peut chausser les lattes, ce qui soulage d' autant nos épaules. Le soleil est bien ardent pour la saison, du moins à ce qu' il semble. A l' Alpe Suvretta, on atteint le point où bifurquent le chemin du Col de Suvretta et celui de la cabane. C' est là aussi que la pente se redresse: prétexte à des « dix heures » qui vont nous fortifier pour le reste de la montée. Nous voyons déjà les premières marmottes, bien curieuses, et sur le flanc sud de la Piramida nous découvrons un chamois qui, apparemment, joue à l' ermite.

Je me suis bien pénétré de l' itinéraire tel qu' il est décrit dans le guide-manuel, et de plus la carte pour skieurs, excellente déjà à l' époque, nous est bien utile. En suivant le chemin d' été, partiellement enneigé, nous devrions probablement par trop souvent chausser et déchausser nos skis. De ce fait, nous restons sur la rive gauche du Beverin. De plus, nous sommes moins exposés, ainsi, aux rayons du soleil. Au-dessus de la cote 2329, malgré les flancs nus de la montagne, les dernières ramifications d' une avalanche de fond, dont l' ori est probablement très haut au-dessus de nous, atteignent notre trace - preuve supplémentaire que notre cheminement est préférable au sentier d' été. Dans cette pente sud, aux alentours de midi, nous avons l' impression d' être dans un four. Sottement, cela nous incite à multiplier les arrêts « pour souffler », à mon avis une erreur. Le dernier bout de chemin avant la cabane, que de ce côté on atteint par l' ouest et qu' heureusement on n' aperçoit que juste avant d' y arriver, exige de nos épouses un sérieux coup de collier; malgré leurs gros sacs, elles le donnent sans grogner.

La cabane Jürg-Jenatsch est située à 2652 mètres. Construite en 1907/1908, elle est incontestablement petite. D' après le guide-manuel, elle doit pouvoir abriter environ 25 personnes, mais il nous semble qu' avec 20 occupants déjà elle serait bondée ( entre-temps, en 1950, ce refuge admirablement situé a été agrandi pour pouvoir loger 36 personnes, et un nouvel agrandissement est envisagé ).

A notre arrivée, deux touristes seulement sont présents. A vrai dire, le gardien, avec qui j' ai pris contact, m' a annoncé la venue imminente d' une section du CAS. Quoi qu' il en soit, nous avons de la place et pouvons procéder à un rangement judicieux du contenu de nos sacs. Ensuite, nous prenons possession de nos couchettes, dans une encoignure, puis un copieux repas nous restaure. L' après se passe à admirer la vue et aussi, pour moi, à inspecter les environs et à reconnaître les cheminements pour les ascensions à notre programme.

Ce faisant, nous nous mettons tout naturellement à comparer les divers accès à la cabane. Nous venons de parcourir l' itinéraire par Spinas. Il est probablement recommandable non seulement en hiver, mais aussi en été par mauvais temps ( sauf s' il y a beaucoup de neige fraîche ). L' accès à partir de la route du Julier semble cependant préférable en été. Il commence au premier virage prononcé à gauche, au-dessus de la Veduta. On suit des traces de sentier intermittentes sur le flanc gauche du vallon, et de temps en temps sur son flanc droit. Là où, à l' est du Piz Campagnun, un ruisseau atteint le fond de la vallée, on peut surmonter sans gros effort une barre rocheuse. Cet obstacle peut également être contourné par l' est, jusqu' à la cote 2600 approximativement. On monte ensuite, exactement en direction du nord, le long du ruisseau, en passant deux petits laguets, pour finir par une pente d' éboulis assez raide, qui aboutit à la Fuorcla d' Agnel ( 2984 m, appelée aussi Fuorcla d' Agnelli ). La brèche est bien marquée par un bloc rocheux en son milieu. De là, qri aperçoit la cabane, au nord, dans la combe. La descente ne présente guère de difficultés, même sur le petit glacier. En hiver, ce cheminement n' est guère recommandable.

Une autre voie d' accès est celle de Champfèr, ou aussi de Chantarella, par le Col de Suvretta. De là, on descend à l' Alpe Suvretta où l'on rejoint le cheminement que nous avons suivi; cet itinéraire n' est guère recommandable à des alpinistes lourdement charges. Depuis peu, il est possible, en hiver, de se faire hisser par la télécabine au Piz Nair, d' où, par la Fuorcla Schlattein et le Col de Suvretta, on fera la descente à l' Alpe Suvretta.

Le Col de Suvretta est le point de départ de deux autres routes encore: selon le guide, on peut atteindre, à l' ouest, la Fuorcla Suvretta ( 2968 m ). De là, on fait soit la descente, en direction du nord-ouest, au P. 2555 d' où, en traversant les pentes au nord du Piz Traunter Ovas, sans perdre beaucoup d' altitude, on atteint la cabane ( un cheminement qui n' est possible que s' il n' y a aucun risque d' avalanchesoit encore on fait le parcours glaciaire par le Vadret Traunter Ovas ( crevasses !) et le Vadret d' Agnel, d' où l'on descend à la cabane.

Ce qui intéresse avant tout nos amis est de savoir quelles courses je vais leur proposer. Hiver comme été, les possibilités sont nombreuses, et c' est pourquoi la cabane est fréquemment choisie comme point d' appui pour des semaines clubistiques et pour des cours militaires. Les cartes et manuels cités à la fin faciliteront l' élaboration d' un programme.

Pour nous, qui devons compter sur des conditions hivernales, j' envisage les courses suivantes: la Tschima da Flix ( 3302 m ), une ascension qui sera décrite par la suite. On peut la combiner avec l' ascension du Piz Picuogl ( 3333 m ), puisqu' on atteint ce sommet en une demi-heure environ à partir du dépôt des skis. De là, il vaut aussi la peine de faire le Piz Calderas ( 3397 m ), tout d' abord en descendant légèrement par le Vadret Calderas jusqu' au de la tête rocheuse ( P. 3084 ), d' où en une bonne heure ( en déposant également les skis en route ) on atteint le sommet. La voie de descente sur la cabane s' impose ( au nord du P. 3084, risque de crevasses !). Ces deux variantes peuvent facilement se faire en un jour.

Le Piz d' En ( 3378 m ) est également à notre programme, non seulement à cause de la fréquence de son nom dans les mots croisés, mais aussi parce que, de ce sommet, on jouit d' une admirable vue panoramique. Montée et des- 1 Près de l' ancienne cabane Jürg-Jenatsch. Vue en direction du nord-ouest: Piz Calderas, Vadret de Calderas et Vadret d' En Photo Emil Schimpf. Winterthour 2 Montée au Piz d' Agnel 3Cabane Jürg-Jenatsch et Piz Calderas cente, par bonnes conditions, ne posent pas de problèmes. Une partie du parcours est visible de la cabane; quant au reste, il faut évidemment tenir compte des circonstances. Sur le Vadret d' Err, il est préférable de monter plutôt au nord de la tête rocheuse ( P. 3143 ) et ensuite de se laisser guider par la configuration du terrain jusque vers les rochers du sommet, où l'on dépose les skis pour continuer en varappe.

L' ascension de deux autres sommets est prévue pour un autre jour, soit le Piz Traunter Ovas ( 3151 m ) et le Piz Surgonda ( 3197 m ). Ici aussi une bonne partie du cheminement sur le Vadret d' Agnel est visible de la cabane. Lorsque, à environ 2900 mètres, on se tourne vers l' est, on arrive à la Fuorcla Traunter Ovas ( 3080 m ), ce dernier bout de chemin exigeant quelques précautions à cause des crevasses. De ce col, on atteint facilement les deux sommets, généralement en déposant les skis en route; le retour se fera par la même voie.

On peut évidemment entreprendre aussi en été ces ascensions, en partie avec d' intéressantes variantes. Il convient de mentionner également les trois cimes du Piz d' Agnel ( y compris le sommet est en hiver ), ce qui permet de traverser en course de varappe toute la chaîne entre la Fuorcla d' Agnel et la Fuorcla da Flix ou vice-versa. Le Piz Jenatsch ( 3250,6 m ) peut également être atteint par plusieurs voies. Du fait que d' autres sommets et arêtes se proposent encore à l' alpiniste, il y a de quoi occuper un séjour de toute une semaine à la cabane Jürg-Jenatsch.

En discussions et explications, en forgeant des projets, les heures passent rapidement, mais comme nous nous sommes propose de faire une bonne provision de bois, nous — c'est-à-dire les hommes — nous nous mettons enfin à l' ouvrage.

Après le souper, nous constatons qu' il n' y a plus de pétrole dans la lampe et que, dans le bougeoir également, il ne reste qu' un maigre chicot de chandelle. Mon sac contient heureusement, en plus de celle de la lampe pliable, deux bougies entières, ce qui nous permet de rester au réfectoire encore après le crépuscule. Une dernière « inspec- tion » des alentours ne nous fait pas découvrir les nouveaux arrivants...

Le lundi matin — une belle journée s' annonce -nos compagnons de cabane partent, très tôt déjà, en direction de Spinas. Avant de nous mettre nous-mêmes en route, nous préparons encore le bois à brûler pour les clubistes attendus.

Comme première course, parce qu' elle me paraît être la plus simple et la plus facile, j' ai prévu la Tschima da Flix. Contournant l' arête nord du Piz Picuogl, nous montons par le Glacier de Calderas vers la brèche entre ce sommet et notre but. La neige est gelée dur. De ce fait nous avons déposé les skis avant le dernier ressaut, très raide, nous arrêtant ensuite juste sous le sommet, à un endroit abrité du vent, d' où l'on jouit d' une vue splendide sur les montagnes de l' Engadine. Aujourd'hui, cependant, la lumière me semble quelque peu bizarre et lorsque, après un instant, je vais tout à fait au sommet et regarde vers l' ouest, je vois un immense nuage noir grimpant à l' assaut du Piz Platta, tandis qu' un autre gros nuage, tout aussi noir, s' approche de nous à une vitesse inquiétante. J' insiste donc pour un départ immédiat et me garde bien de mentionner mon intention du matin de monter encore au Piz Picuogl. A dix heures déjà, nous avons rejoint les skis. Il est temps, car déjà des lambeaux de nuées volettent autour du Piz d' Err et du Piz Calderas, l' éclairage baisse considérablement, et il devient difficile de reconnaître les détails du terrain. La neige cependant s' est transformée en excellent gros sel, et comme nous n' avons pas repéré de crevasses à la montée, nous avons la joie d' une splendide descente en virolets, sans devoir nous encorder. Du fait que, dans la partie inférieure, après avoir contourné l' éperon nord du Piz Picuogl, il n' y a plus de risque d' avalanche, nous nous retrouvons en un rien de temps à la cabane.

Nulle trace cependant des alpinistes annoncés. Tandis que les deux femmes sont occupées à la cuisine et préparent le dîner, sans que personne ne les dérange, Gustave et moi gagnons notre salaire, devant la cabane, en fendant du bois. Les lam- 1 4Vue du P. Surgonda sur les sommets du Val Bregaglia 5Vue de la Fuorcla d' Agnel vers le sud 6Vue de la Fuorcla Suvretta vers l' ouest. Au centre: P. Surgonda 7Vue de la cabane Jürg-Jenatsch. A droite: P. d' Agnel Photos z à y: Photo Plattner, St-Moritz beaux de nuées atteignent maintenant la cabane, la luminosité devient toujours plus médiocre. Soudain, un coup de vent met fin à notre activité en plein air et nous fait réintégrer en vitesse l' inté de la cabane. Je ne sais combien de fois nous essayons de voir venir nos camarades du CAS -toujours en vain - et constamment nous nous -retrouvons auprès du baromètre qui ne fait que baisser. On ne peut guère dire « à l' ouest rien de nouveau », car, venant de cette direction, le$ nuages courent, affolés, vers la cuvette on nous nous trouvons.

Pour faire passer le temps, nous procédons à une inspection détaillée de la cabane qui nous fait découvrir, entre autres, derrière une porte mystérieuse, amoncelé sur une espèce de luge, un gros tas de résidus malodorants, provenant de plus haut. Puis, pour occuper nos loisirs forces, nous entreprenons les grands nettoyages de printemps: nos épouses, généreusement ravitaillées en eau chaude, ne cessent de « relaver » vaisselle et linges du cuisine.

Vers le soir, nous comprenons enfin pourquoi la section du CAS n' est pas apparue: il commence à neiger. Nous avons donc de la place à revendre, mais nous l' échangerions volontiers contre quelques rayons de soleil. A la lumière des bougies, nous faisons encore, après le souper, une partie d' homme noir, sur quoi, de nouveau à une heure bien sage, on va s' étendre sur les couchettes, non sans avoir suspendu quelques couvertures contre les parois^ afin d' atténuer les courants d' air qui de partout nous rafraîchissent.

Le mardi matin, très tôt, je m' en vais reconnaître le temps qu' il fait. Il ne semble pas y avoir beaucoup de neige fraîche, mais il n' est guère possible d' évaluer les congères dues au vent. Au-dessus de nous, le brouillard s' est épaissi. Après le déjeuner, une voix intérieure me dit qu' il y aurait avantage à faire une reconnaissance du passage par la Fuorcla d' Agnel. Tous étant d' accord avec ma suggestion, nous nous mettons bientôt en route, et il nous faut exactement une heure pour la montée. La neige paraît bonne, mais la visibi- lité est bien réduite. Avec ma femme, je grimpe de la brèche jusqu' à un ressaut de l' arête est ( P.3033 ) du Piz d' Agnel; on y voit juste assez pour apercevoir la partie supérieure d' une éventuelle descente sur le Col du Julier. A l' aide des jumelles, je m' efforce de reconnaître le terrain. Impossible cependant d' en discerner les détails. Retour à la brèche, on nos compagnons nous attendent en battant la semelle, puis départ immédiat pour la cabane, à travers la purée de pois, en formation aussi serrée que possible et en suivant nos traces de montée. Par bonnes conditions, nous y serions en cinq ou dix minutes, mais ainsi la descente nous paraît interminable.

Le reste de la journée, nous tuons le temps, comme la veille. Le livre de Henry Hoek Am Hüttenfeuer me revient en mémoire, mais nous nous sentons moins à l' aise que les trois alpinistes qui y sont décrits. Nous lisons consciencieusement, bien sûr, le livre de cabane, ce qui nous remonte le moral, en nous redonnant l' espoir du beau temps et de belles courses. Mais le baromètre, lui, persiste à être bien bas.

Autour de notre demeure le vent se déchaîne et, même à l' intérieur de la cabane, il fait vaciller la flamme de la bougie. De plus des flocons, maintenant, tombent dru. Il faut donc envisager, pour le lendemain, la descente vers Bivio.

Le mercredi s' annonce, si c' est possible, encore plus lugubre que la veille. Apparemment, il a de nouveau neigé mais, à cause du vent, il n' est pas possible de déterminer avec quelque précision la hauteur de la couche de neige fraîche; en tout cas, les pentes au-dessus de nous, qui hier étaient dégagées, maintenant sont uniformément blanches. Si la veille j' ai toujours pu refiler l'«homme noir » à mon voisin, aujourd'hui c' est incontestablement à moi qu' il revient, car nos amis sont certes de bons skieurs, mais ils n' ont aucune expérience de la haute montagne. Il faut décider ce que nous allons faire. Nous avons assez de provisions pour rester une journée de plus à la cabane, et ce n' est que le jeudi qu' on nous attend à Bivio. Tous les indices laissent cependant prévoir que la situation ne peut qu' empirer. S' il continue à neiger, nous serons pris dans une souricière qui risque de ne pas s' ouvrir de sitôt. Il faut nous mettre en route aujourd'hui, soit en retournant à Spinas par le Val Bever, soit en traversant la Fuorcla d' Agnel. J' essaye de m' imaginer ce que décideraient mon ami Willy, l' entreprenant instructeur de ski, ou mon ami Phonse, l' alpiniste au calme inaltérable. Avec Phonse, je m' étais trouvé il y a quelques années - en compagnie d' une douzaine de camarades de la section - dans une situation analogue, plus délicate cependant vu l' envi, à la cabane Concordia. Alors nous nous étions concertés pour savoir ce qu' il y avait lieu de faire. Maintenant, cependant, je suis seul à endosser les responsabilités et, après mûre réflexion, je décide: « Départ, et par la Fuorcla. » Nous faisons nos bagages, les peaux sont collées sur les skis avec un coin tout particulier, nos intentions sont confiées au livre de cabane et, peu après 7 heures, nous voici en route.

La boussole est mise au point, nos traces d' hier étant invisibles. Dépourvu, à cette époque, d' alti, je m' en remets à mon sens de l' orientation - pas trop déficient - à mon allure régulière, ce qui doit nous assurer une bonne trace dans la direction voulue. Munis de cordelettes d' ava, nous choisissons un cheminement quelque peu différent de celui de la veille, afin d' éviter de trop nous approcher de la face est du Piz Picuogl, suspecte d' être avalancheuse. Les premières centaines de mètres, nous avançons en laissant entre nous de grands intervalles, puis notre petite colonne peut progresser en formation serrée. Mon ami Gustave fait la lanterne rouge; devant lui sa femme, et derrière moi ma « meilleure moitié ». Gustave ne peut cependant me voir. Il neige légèrement, je monte avec régularité et tout semble aller pour le mieux lorsque, au bout de quelque 50 minutes, Gustave affirme soudain, catégoriquement, que je suis en train d' appuyer beaucoup trop à droite et de décrire presque un demi-cercle. J' admets que, étant le dernier de la colonne, il doit l' avoir nettement constaté et, à sa demande, nous échangeons nos positions dans la colonne. Au bout de dix minutes, en nous référant à notre temps d' hier, nous devrions être à la brèche. Ce n' est cependant pas le cas. Je n' en augure rien de bon et, de ce fait, au bout de cinq minutes supplémentaires, je demande qu' on s' arrête, afin que je puisse faire ce que j' aurais dû faire lors du changement de l' homme de pointe: consulter la boussole. Je constate immédiatement que quelque chose ne joue pas; mais quoi? Juste à ce moment, un coup de vent dissipe pour une minute les nuées: véritable cadeau du ciel! Devant nous, mais bien plus bas, on voit la cabane Jürg-Jenatsch! Nous avons donc effectué un vaste virage à gauche, modifié la direction suivie de presque 1800, et nous voici maintenant au pied nord du Piz Surgonda - à proximité immédiate de quelques crevasses. Nous n' avons pas perdu d' altitude; la correction nécessaire est sans problème et quelque dix minutes plus tard — évidemment de nouveau dans le brouillard - nous sommes quand même à la brèche.

Mais comment cet extraordinaire changement de direction a-t-il été possible, sans qu' un seul de nous ne s' en aperçoive? Pendant la partie supérieure de la montée nous avons traverse une pente inclinée de droite à gauche, ce qui fait que le ski gauche était toujours un peu plus bas que celui de droite. Ce fut encore le cas lorsque, dans la cuvette sous la brèche, nous eûmes changé notre direction.

Cette erreur est pour moi une bonne leçon, d' autant plus que j' ai omis de consulter assez tôt la boussole!

Pendant que nous rangeons les peaux dans les sacs et contrôlons l' assise des souliers dans les fixations ( à l' époque on faisait encore du ski avec des souliers ferrés ) et l' assurage des sacs, une brève éclaircie apparaît aussi du côté du Julier, mais ensuite le rideau reste définitivement tire. Comme cependant nous avons constate que nulle part il ne peut y avoir de corniche appréciable ( nous devons traverser des pentes exposées au sud-ouest, et le vent souffle régulièrement de l' ouest ), ce qui fait que le risque de plaques de neige doit être minime, je recommande à mes compagnons de skier en formation aussi serrée que possible. Nous nous suivons dans le même ordre qu' au départ de la cabane. Dérapant légèrement, je descends d' abord en direction du sud-est, pour atteindre la cuvette où aboutit le torrent du Val d' Agnel. Opération fort désagréable, car, aucun point de répère ne permettant d' apprécier la raideur de la pente, il arrive parfois même que le premier a de la peine à vérifier s' il avance ou non. Parfois aussi, comme on ne peut rien distinguer devant soi, en effectuant un stemm vers une contre-pente, je me trouve soudain presque sur la tête. Pour ceux qui me suivent, c' est un peu plus simple; ils tombent donc moins souvent. Maintenant, nous atteignons la cuvette, presque plate où, en été, un laguet réfléchit le rivage et le ciel bleu... Avec ce brouillard, cependant, un caillou émergeant de 50 centimètres de la neige prend, à trois mètres de distance, l' allure d' un gros rocher.

Il est temps de faire une halte. Les skis sont déchaussés, ce qui permet, tout en battant la semelle, de se réchauffer un peu et de boire une gorgée de thé chaud.

Chose bizarre, lorsque, au bout d' un quart d' heure à peine, nous nous remettons en route, mes trois compagnons - y compris ma femme -affirment qu' il nous faut continuer dans la direction d' où nous sommes venus. Aujourd'hui encore, cette désorientation reste pour moi inexplicable. Quoi qu' il en soit, je persiste dans la direction où pointent mes skis, et peu de temps après nous arrivons sur un replat qui, grâce à la carte, me donne la certitude que nous sommes sur la bonne voie. En outre, à peine 50 mètres plus bas, j' aperçois une trace de skis gelée, qui à vrai dire n' était visible que sur quelques longueurs. Mais en même temps la visibilité s' améliore à 30, puis jusqu' à 50 mètres. La neige en revanche devient sensiblement plus mauvaise. A gauche et à droite de cette cuvette peu inclinée, il subsiste des restes de vieilles avalanches. A la légère courbe de la vallée, exactement à l' ouest du P. 2704, j' ai enfin la certitude qu' il n' y a plus aucun risque de nous égarer. Maintenant ce n' est plus que la mauvaise qualité de la neige qui freine notre allure. Constamment il faut ressortir les pointes des skis de dessous la neige, et ces efforts fatigants nous font perdre pas mal de temps. Au-dessus de la route du Julier, nous Mons les skis, préférant les porter en suivant le flanc gauche, dégagé, du vallon, en direction de la route.

Déjà, on entend le sifflement des marmottes. Les premières soldanelles nous félicitent de notre succès, et les gentianes bleu clair nous font fête.

Sur la route enneigée où, à cette époque, il n' y a évidemment pas de traces d' automobiles, nous pouvons bien exercer le « chaussez - déchaussez -les skis », avec une pause vers 11 heures, jusqu' à ce que, à proximité du célèbre arole du Julier, nous sommes lassés du jeu et les skis sont définitivement portés sur l' épaule.

A Bivio, notre apparition fait quelque peu sensation, car on croyait que nous allions venir de Silvaplana par la route. Un professeur de ski que je connais nous prie de raconter notre odyssée et, à ma grande satisfaction, il estime que nous avons agi correctement.

Le lendemain, nous devons constater que les conditions ne se sont pas améliorées. Toute la nuit, il a neigé sur les hauteurs et il est certain qu' il ne nous serait guère possible de passer par le Val Bever.

Quant à nous, nous nous sentirons bien récompensés lorsque, par la suite, nous pourrons quand même faire quelques courses par bonne neige.

( Traduit de l' allemand par G. Solyom ) Documentation:

Guides-manuels: Bündner Führer VI, Albula ( épuisé; réédition en vueAlpine Skirouten, Grisons, éditions du CAS, vol. II.

Cartes: CN i :50000, feuille 268, Julierpass ( peut être obtenue également avec parcours skiables ); CN 1:25000, feuille 1237, Albulapass; feuille 1256, Bivio; feuille 1257, St-Moritz- A l' alpe de Weritz: Vue sur le Langgletscher et la Lötschenlücke 2Lötschental et Langgletscher 3Vue de l' Augstbordpass sur le Meidenpass 4Augstbordpass. Vue sur le Fletschhorn et le Lagginhorn.

Photos Emil Schimpf, Winterthour

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