«Canol Heritage Trail» (Le -). Un trekking de 355 kilomètres au Canada

Un trekking de 355 kilomètres au Canada

Texte: Toni Kaiser, Unterramsern SO

Photos: Toni Kaiser, Hansruedi Steiner, Heinz Kaufmann

et les Territoires du Nord-Ouest ) aux rives du fleuve Mackenzie. Témoins muets de ce passé récent, de nombreux restes, tels que stations de pompage délabrées, débris de ponts pourris, carcasses de camions et tonneaux rouilles, parsèment aujourd'hui la Canol Heritage Trail, qualifiée de « piste de trekking la plus ardue du continent nord-américain ». Les ouvriers embauchés à la construction de ce gigantesque projet étaient avertis d' emblée: « This is no picnic !» ( « C' est pas de la tarte !» ) Un demi-siècle plus tard, cette réalité n' a rien perdu de sa pertinence et s' applique parfaitement à la piste actuelle.

Le col de Macmillan sous la pluie

« Vous êtes cinglés, les gars !» nous crie Arni, en refermant soigneusement le hublot de son avion afin qu' aucune fente ne laisse passer le moindre moustique. Ensuite il lance l' hélice de son Cessna monomoteur, recule d' une centaine de mètres en cahotant sur la route caillouteuse et constellée de nids de poule, donne des gaz, puis s' élève entre les buissons. Il nous fail encore un dernier signe amical d' adieu avec ses deux gouvernails de direction, comme pour nous souhaiter bonne chance une ultime fois, puis disparaît dans le ciel gris et bas, rom-

pant ainsi notre dernier lien avec la civilisation. Dès maintenant, nous sommes seuls, perdus quelque part dans les taillis, à proximité du col de Macmillan, haut de 1 500 mètres; autour de nous, rien d' autre que la nature, avec la perspective de trois semaines pour parcourir les 355 km de piste malaisée nous séparant de Norman Wells, au bord du Mackenzie. Ce large fleuve mesure 4216 km de la source de son affluent, la Rivière de la Paix ( Peace River ), à son embouchure dans la mer, occupant ainsi le deuxième rang parmi les plus grands cours d' eau du continent nord-américain. Soufflant en rafales dans notre dos, le vent entraîne de lourds nuages de pluie, ne nous garantissant, selon moi, plus qu' une petite demi-heure de temps sec. Durant les deux heures de vol, nous avons été violemment secoués par les turbulences et la pluie a giflé sans relâche les vitres de l' appareil. En outre, tout

en remontant la Twytia River, Arni n' a pas particulièrement maintenu notre humeur au beau fixe avec ses histoires sur la vie des grizzlis et son apostrophe pleine de sous-entendus: « Vous allez en baver !» Nous sommes enfin à pied d' oeuvre, à 300 kilomètres au sud du cercle polaire, au coeur des montagnes canadiennes, près d' un col oublié de Dieu lui-même, à des centaines de miles de toute civilisation, remplis d' appréhension et sur le point d' être trempés par la pluie pour la première, mais non pour la dernière fois. Pourtant, nous nous sommes bien entraînés avec le paquetage complet et par tous les temps, sur quelques centaines de kilomètres à travers les Alpes de notre pays, ainsi que dans le Jura et la Forêt-Noire, et nous nous sommes particulièrement bien préparés à cette expédition avec le matériel d' excellente qualité de nos deux

Pluie et vent tempétueux accompagnent souvent le marcheur sur le Canol Heritage Trail; la large vallée où coule la Little Keel River La vallée de la rivière Carcajou est un exemple typique des larges vallées traversant de part et d' au les monts Mackenzie Aucun pont sur le Canol Heritage Trail. Il faut patauger dans les cours d' eau et escalader péniblement leurs berges escarpées Cinquante ans de nature laissée à elle-même ont effacé toute trace de l' an route de la Canol dans la sauvage vallée du Trout Creek

sponsors. Nous endossons courageusement les tren te kilos de nos sacs et nous attaquons avec « Madame » Marianne notre première étape sur la piste de nos rêves.

Les Mackenzie Barrens, une gigantesque plaine de la Greina

« Zut, la cure de l' abbé Kneipp commence déjà !» A peine avons-nous trimballé nos sacs durant un petit quart d' heure que nous nous trouvons déjà au bord de la Tishu River, le premier des quelques centaines de cours d' eau, petits ou grands, que nous aurons à traverser. Sans pont ni passerelle, évidemment! Dans la brochure promotionnelle de la Canol, les rivières sont lyriquement présentées comme le défi majeur de l' entreprise. En effet, elles peuvent être tour à tour accueillantes, coléreuses, placides, rapides et de profondeurs diverses. A chaque fois, elles se présentent sous un jour différent, exigeant des dispositions appropriées. A chaque traversée, il faut se décharger de ses trente kilos, enlever les souliers de marche, les chaussettes et parfois même

Les plus importantes caractéristiques d' un bon campement: terrain plat, sec et meuble, eau potable à proximité immédiate et, de pré- férence, quelques arbres suffisamment grands et vigoureux pour suspendre les victuailles hors de la portée des ours

le pantalon, enfiler des chaussures de jogging, emballer hermétiquement le matériel photographique, remettre le sac de trente kilos sur les épaules, sautiller d' un caillou à l' autre à travers la rivière en gardant son équilibre, barboter, voire plonger, ce qui est plus embêtant, et, arrivé sur l' autre rive, reprendre la même procédure dans l' ordre inverse...

Vaste plateau de toundra à 1000 m d' altitude environ, situé au-dessus de la limite des arbres, les Barrens jouissent d' un climat subarctique, aux hivers longs et froids ( température moyenne de -22°C à Yellowknife, sur les rives du Grand Lac des Esclaves ) et aux étés courts ( 14° C environ ), favorisant le rassemblement de plus de cent espèces d' oi

Pour l' alpiniste, le skieur et le randonneur II ne faut pas sous-estimer le danger de la rencontre avec un ours. Précaution à prendre: nette distinction entre le coin nourriture et l' espace repos ;f*±.,.

seaux et d' innombrables quadrupèdes: élans, caribous, marmottes, loups, renards et, naturellement, quelques redoutables grizzlis. Par bonheur pour nous, ces derniers se cantonnent au sec dans leurs tanières quand il pleut, et nous parcourons sans encombre nos premières douzaines de miles ( 1 mile = 1,6 km ) à travers les Barrens, jusqu' à l' Intga River, que nous atteignons avec les premiers rayons de soleil et entourés de centaines de perdrix, pour remonter ensuite jusqu' au col du Caribou. A cet endroit, précisément, un caribou en train de brouter relève la tête à notre passage, puis retourne à l' her savoureuse de sa toundra. Parmi les sifflements d' une colonie de marmottes, nos regards admirent les vives couleurs, virant du vert au jaune en passant par le rouge et le brun, et les parois rocheuses des sommets de 2000 m du Backbone Range. La rivière Ekwi, que nous devrons traverser quatre fois, avec ses divers degrés de difficulté, allant du plus simple au plus ardu, va nous servir de manuel didactique dans le domaine de la traversée des cours d' eau.

Nous passons notre troisième nuit dans l' épaisse mousse islandaise, constellée de fleurs, recouvrant une eminence au-dessus de la rivière; bercés par son murmure, nous rêvons aux vestiges abandonnés par l'«attrait de l' or noir » dans les monts Mackenzie, à la station de pompage de pétrole n° 6, à proximité du mile 208 ( les distances sont mesurées à partir de Norman Wells ), ou aux carcasses rouillées de camions, d' aspect extérieur encore assez bien conservées, mais complètement délabrées à l' intérieur. Tous les 35 miles, une station de pompage était nécessaire au réchauffement du pétrole, afin qu' il reste liquide même en hiver, par des températures avoisinant -50°C. Si ces cabanes en ruine

et ces épaves rouillées ne sont pour nous que de grotesques indicateurs de direction, elles offrent de confortables demeures aux innombrables et malicieux écureuils terrestres de la région.

Les Godlîn Lakes - une odeur de poisson frais et d' ours

Peu à peu, les préparatifs de départ deviennent routine. Avec mon système de sachets de différentes couleurs, je m' assure, par rapport à mes collègues, le temps d' avance nécessaire à la mise en place de mes verres de contact, tâche malaisée au milieu du vrombissement de centaines de milliers de moustiques. La tolérance à la démangeaison du trekker canadien se mesure au temps écoulé entre l' atterrissage du moustique sur sa peau et la tape qu' il provoque. Il existe six stratégies de lutte contre ces bestioles, qui sont cependant un peu moins insupportables en montagne qu' en plaine. « N' y prêter aucune attention » est la sage méthode des Indiens; « le vent les chassera » est celle de Dame Nature; « se couvrir tout le corps, visage compris » est une manière peu esthétique, alliant la lutte contre le froid et celle contre ces importuns; « enduire de pétrole peau et habits » celle des trappeurs, extrêmement efficace mais peu favorable aux contacts sociaux et, par ailleurs, assez dangereuse; « la fumée » joint l' utile au plaisir d' apprécier un bon cigare devant le feu de camp. Et, pour finir, citons la sixième méthode du « Muskol », sous forme liquide ou en spray, tout aussi efficace. Bien que ce produit attaque les matières plastiques, notamment, il ne semble pas porter préjudice à l' épidémie.

Pour l' alpiniste, le skieur et le randonneur 4

Sur les berges de l' Ekwi River, les moustiques ne sont pas notre préoccupation principale, car nos pensées sont plutôt accaparées par la présence des grizzlis. Cette vallée recouverte d' une dense forêt sent véritablement l' ours et l'on découvre nombre de traces fraîches et d' abondantes crottes de ce plantigrade. Dans les relations avec les ours, il faut suivre le principe fondamental suivant: éviter à tout prix une rencontre par surprise. On ne devrait, en outre, jamais se trouver sur la trajectoire de fuite d' un ours, animal par ailleurs de tempérament assez craintif. C' est pourquoi, tout en marchant, nous agitons en permanence nos clochettes à ours, instrument que l'on trouve partout dans le commerce au Canada. Les ours étant le deuxième plus important défi de la Canol, il faut leur accorder suffisamment de temps durant les travaux préparatoires de l' expédition. Cela présuppose l' étude approfondie des variétés d' ours que l'on risque de rencontrer, ainsi que la mémorisation de certaines mesures vitales de précaution: nette séparation entre le lieu où l'on dort, la cuisine et la caisse de provisions; toute substance dégageant une odeur doit être suspendue à hauteur suffisante ou cachée en un en-

Signes dérisoires d' une autre époque, d' innom carcasses de véhicules rouilles et cabossés ponctuent la Canol Heritage Trail Les ruines des baraquements où logeaient les ouvriers de la station de pompage n 4 marquent le milieu exact de la Canol Heritage Trail

droit hors de la portée de l' ours. Pour les cas critiques, il existe un moyen de défense assez débonnaire: le diffuseur de poivre ( 50 dollars environ ), à l' efficacité éprouvée, qu' il faut constamment avoir à portée de main. Mentionnons, par ailleurs, que la population de grizzlis vivant encore au Canada est estimée entre 20 000 et 25 000 individus.

Après les cinq premières pénibles journées de marche, une récompense à notre attitude exemplaire de défense contre les ours nous attend, sous la forme d' un magnifique bivouac sur les bords des pittoresques Godlin Lakes, assortie de la perspective de poisson frais. Heinz, notre pêcheur, revient enfin avec sa prise et il améliore, avec une douzaine d' ombres ( arctic graylings ) notre substantiel repas du soir. Ici, il n' y a pas de saumons car les eaux de ruissellement du versant oriental des monts Mackenzie s' écoulent vers le fleuve du même nom, lequel se déverse dans l' océan Arctique. Tandis que les saumons, pour frayer, remontent les fleuves se jetant dans l' Atlantique et le Pacifique. Toutefois, le pêcheur de cette région trouvera son bonheur en capturant des truites de lac ou de mer ( lake or sea

trouts ), des sandres ( walleyes ), des ombles ( arctic chars ), des brochets ( northern pikes ) ou quelque poisson blanc.

Twytîa River: une très fraîche leçon de natation

Rien d' autre autour de nous qu' un magnifique paysage de marécages, de profondes tourbières et de lacs aux eaux brunâtres. Un environnement idéal pour des dinosaures! Il ne nous reste aucune autre solution que de dresser nos tentes sur la route, seul endroit sec de la région. Normalement, on ne devrait jamais camper sur les chemins, car ce sont les itinéraires préférés du gibier en déplacement. L' idée que l' élan adulte rencontré une heure plus tôt à peine pourrait galoper sur nos tentes durant la nuit ne contribue pas à nous assurer de doux rêves. Nous cuisinons notre repas du soir avec l' eau rougeâtre de la tourbière voisine, liquide dans lequel je ne me serais même pas baigné dans d' autres circonstances. D' habitude, la qualité de l' eau ne pose pas de problème et, à quelques exceptions près, nous buvons partout l' eau fraîche et pure des ruisseaux. Malgré les bruyantes manifestations orageuses de chaque soir, nous nous sentons heureux et apprécions l' absolue quiétude de l' endroit, soulignée par le jeu des teintes changeantes des nuages et des arcs-en-ciel.

Le jour suivant, quelques miles encore de progression à travers le marais humide et, à 660 m s m.,

Un paysage de livre d' images sur les rives du Bolstead Creek

nous abordons la Twytia River, pièce de résistance de notre programme de trekking. Tous les trekkers envisageant la Canol appréhendent - à juste titre -des semaines à l' avance cette puissante rivière de montagne, car il faut impérativement la traverser à la nage, quel que soit son niveau. Le courant de la Twytia est aussi rapide que celui de l' Aar par hautes eaux, autour de Berne, mais sa largeur est double. En outre, quelques centaines de mètres en aval, cette rivière disparaît dans une étroite gorge et il faut absolument atteindre l' autre rive avant cet obstacle, malgré le courant, les 11° C de l' eau et avec ou sans les trente kilos de bagages sur le dos... Si l'on en croit les livres, et aussi la vue des divers radeaux, de construction souvent improvisée, éparpillés çà et là, plusieurs tragédies ont déjà dû se jouer à cet endroit. Mais la fortune nous est favorable sous la forme d' un canot pneumatique accroché à la couronne d' un arbre et offrant juste assez de place pour un sac à dos. Toute notre reconnaissance s' envole vers son propriétaire, un jeune Allemand, qui nous offre ainsi ce beau cadeau de Noël en plein été. Néanmoins, cette traversée n' est pas une sinécure et requiert une certaine prudence, alliée à de bonnes connaissances de natation. Arrivés sur la rive opposée, nous établissons une nouvelle fois notre dispositif de défense contre les ours, en disposant correctenient nos tentes, les ustensiles de cuisine et la caisse de provisions.

Sous le climat subarctique, il n' est pas rare qu' une croûte de glace encore épaisse recouvre les rivières, même en plein été

Mile 108: à mi-parcours, la bière nous vient du ciel

La partie la plus dure de notre itinéraire se trouve maintenant derrière nous. Il est fabuleux d' ima comment l' homme a pu construire une route montant si haut dans cette vallée étroite, caillouteuse et sauvage du Trout Creek, que nous venons de parcourir. Par un épais brouillard, nous avons escaladé ces cinq miles de « blocs aussi gros que des frigos », en nous trempant les pieds dans l' eau glacée et dangereusement rapide du torrent. En dépit de la mauvaise visibilité, nous avons trouvé l' ou de cette vallée, nous conduisant vers l' est, à l' aide d' une simple carte au 1:250000, d' ailleurs amplement suffisante pour ce trekking. Il est intéressant de constater la modification graduelle de notre vue d' ensemble sur l' itinéraire de l' ancienne

route de la Canol, au gré des miles parcourus. Nous nous identifions de plus en plus aux ingénieurs américains de jadis qui ont ouvert cette voie avec le concours des nomades indiens Dene, en suivant les sentiers traditionnels qui reliaient les terrains de chasse de ceux-ci.

Après des heures de marche sur les berges du Trout Creek plongées dans le brouillard, ainsi que dans le torrent lui-même, nous atteignons par un soleil radieux le Devil's Pass ( col du Diable ), qui s' étire indéfiniment entre le Mount Eduni et le Cache Mountain. Nous estimons qu' il porte très bien son nom en raison des seize kilomètres de la pénible étape de ce jour. Maintenant, c' est presque en courant que nous descendons par la route à nouveau bien entretenue vers un vaste alpage, car c' est à cet endroit aride, mais splendide, entouré d' impressionnantes parois de rochers, en plein coeur du Canada, que nous avons prévu de passer une journée de repos bien mérité, dans la seule ca-

Pour l' alpiniste, le skieur et le randonneur -**.>.»%

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bane encore habitable de la piste, dotée de véritables lits de fer, datant de l' ancienne époque de la Canol. En outre, si Arni, notre pilote de la brousse, a bien exécuté son vol de réapprovisionnement, nous devrions y trouver des victuailles pour la suite de notre expédition, ainsi que de la bière bien fraîche. Tout joue parfaitement et nous sommes une fois de plus tout heureux de boire une bonne bière et d' explorer, en compagnie des malicieux écureuils, les nombreux vestiges du temps jadis.

Les plaines d' Abraham - rien que du vide

Après notre journée de farniente, nous reprenons la route tôt le matin, pleins d' allant, nos sacs à dos à nouveau bourrés à craquer, et longeons le pittoresque Bolstead Creek, coulant au fond d' une large,

Dans les étendues abandonnées des plaines d' Abraham Les Canadiens parlent de « washout » ( lessivage ) pour désigner les lits de rivière inondés par les hautes eaux du printemps

calme et solitaire vallée comme il en existe tant au Canada, pour atteindre la Carcajou ( Carcajou River ), qui nous vaudra une semaine plus tard passablement de tracas et un bain forcé. Aujourd'hui, le temps se présente sous ses meilleurs auspices: grand soleil et température estivale de 25° C. Durant le bref été subarctique, le thermomètre peut s' abaisser jusque vers le point de congélation de l' eau et le Mackenzie, par exemple, ne dégèle qu' à la mi-mai, pour regeler fin octobre déjà. Au fond de la vallée, nous sommes même surpris de découvrir sur la rivière une carapace de glace encore intacte. Si l'on effectuait ce trekking en hiver, il n' y aurait aucun problème d' ours et de traversée de cours d' eau. D' ailleurs, Norman Wells, la « cité du pétrole », n' est atteignable par voie terrestre qu' à cette saison.

« Ouuhh !» Aussi fort que nous en sommes capables, nous hurlons tous les quatre comme des loups abandonnés de la terre entière, dans la solitu-

Pour l' alpiniste, le skieur et le randonneur

de absolue des plaines d' Abraham. Spécialiste en herbes de toutes sortes, Marianne s' est éprise des minuscules petites fleurs croissant entre les millions de cailloux et nous force à fixer sur la pellicule la blancheur du néant dans le gris infini. Ici, sur cette interminable croupe de montagne, désolée et battue par tous les vents, à 1754 m d' altitude, un bon millier de mètres au-dessus d' un réseau hydrographique fortement ramifié, nous réalisons véritablement notre petitesse et notre fragilité. Comme dans un rêve, nous progressons sur ce haut plateau isolé et, chaque soir, nous retrouvons l' habituel rituel d' orages, d' arcs et de magnifiques points de vue. Les collines succèdent aux collines dans un silence religieux que soulignent les cercles majestueux de l' aigle royal. L' immersion au sein de la nature sauvage signifie aussi l' exploration de son moi intérieur, le renoncement à toutes ses vieilles habitudes, sous l' influence du vent, du soleil et de la pluie, la projection de ses efforts vers un seul but et la découverte, par l' immensité du paysage, de nouveaux mondes et de perspectives inconnues.

L' eau s' est frayé un chemin de vingt-cinq kilomètres, le gigantesque Dodo Canyon, en direction des plaines du Mackenzie

Avec les « Rolling Stones » dans les Blue Mountains

La construction de la Canol a également laissé des traces dans la solitude des plaines d' Abraham sous la forme du camp 80 ( mile 80 ). C' était là certainement la station la plus solitaire et la plus retirée des 800 kilomètres de route séparant Whitehorse, sur le Yukon, de Norman Wells. Quelques garages, des ampoules électriques pendant au plafond comme si hier encore elles avaient éclairé une fête, des tonneaux cabossés, des outils rouilles et une fraiseuse à neige à moitié enterrée dans le sol gelé en permanence, témoignent silencieusement du passé. Quel spectacle dérisoire! L' itinéraire vers la vallée nous conduit à travers un dédale de pierres qu' il faut franchir en sautant de l' une à l' autre. Plus aucune trace de chemin. Ici, la nature a entièrement repris ses droits. Avec nos trente kilos sur le dos, ce n' est pas une partie de plaisir que de passer toute la journée à se déplacer en équilibre sur des blocs de rocher petits et grands, anguleux et instables. Le Canadien désigne ce genre de terrain par le terme poétique de « washout » ( lessivage ). Nous parlerions plutôt d' écorcherie et apprécions une fois encore la qualité de nos chaussures! Le détour de

deux jours par les Blue Mountains, dont la teinte bleue semble s' intensifier avec l' altitude, en vaut la peine: panoramas époustouflants, atmosphère romantique du Canol Lake et quantités de champignons. Heinz saisit cette occasion pour confirmer définitivement sa place de chasseur et de cueilleur dans la galerie des portraits du Swiss Canol Team 96.

La descente sur les dalles de calcaire lisse du Limestone Plateau et à travers les vallons et les petites gorges couverts d' une flore splendide est un régal pour les yeux. La Little Keel River nous attend avec le bleu lumineux de ses larges méandres. Habituellement, cette rivière se situe au deuxième rang des cours d' eau de la Canol les plus difficiles à franchir, en raison de sa profondeur et de son rapide courant. Mais, aujourd'hui, elle se laisse aisément traverser, ses eaux montant jusqu' aux cuisses seulement, et nous ne prolongerons pas cette baignade au-delà de quelques secondes, vu sa température. Dans une cabane du camp 50 tout proche - encore 80 km jusqu' à Norman Wells -je retrouve, gravés dans le bois des parois, les mêmes noms déjà déchif-frés ailleurs: la solitaire Debbie de l' Athabasca et son chien qui transportait lui-même sa nourriture, l' équipe de quatre copains de mars 1996 avec ses chasse-neige, et Urs et Beat, deux Soleurois ( encore inconnus ), qui nous ont précédés en août 1993.

Gigantisme de la gorge et de la rivière du Dodo Canyon

Sur l' éminence de Sugar Loaf Mountain, nous admirons une dernière fois, non sans mélancolie, la succession infinie des hauts sommets et des profondes vallées parcourues ces derniers jours. La suite de l' itinéraire est limpide: il faut maintenant sortir de la montagne par le gigantesque Dodo Canyon en direction de l' immensité marécageuse des plaines du Mackenzie, infestées de moustiques. Mais on ne peut guère parler de la trace d' un chemin sur les vingt-cinq kilomètres de ce défilé rocailleux et bordé par des parois atteignant parfois 400 mètres de hauteur. Il faut sauter d' un bloc à l' autre et souvent traverser la rivière, à tel point que, las de changer constamment de souliers sous le regard amusé des moutons de Dali agrippés tout en haut des falaises du canyon, nous décidons de continuer

Le détour par l' Echo Canyon, gorge bordée de parois rocheuses de 300 mètres de haut et distantes l' une de l' autre de quelques mètres seulement, est une expérience inoubliable Même dans le désert le plus caillouteux, certaines plantes parviennent à trouver leur espace vital

notre gymnastique en chaussures de jogging. Quelques centaines de mètres seulement avant les baraquements de bois, tout de guingois, de l' ancienne station de pompage n " 2, nous atteignons le seul bivouac possible de la gorge, car doté d' eau fraîche; en effet, celle du Dodo Creek est complètement polluée et imbuvable en raison de l' éboulement d' une paroi de rochers à l' entrée du canyon. Cinq minutes seulement suffisent à Heinz, muni de sa miraculeuse canne à pêche ornée d' une croix suisse, pour nous assurer un excellent repas du soir au voisinage de ce minuscule étang.

Ultime étape à travers les plaines du Mackenzie

Nous abordons notre dernier et sérieux problème, la rivière Carcajou, entre-temps devenue un important cours d' eau. Avec ses nombreux bras, elle se présente sans aucun doute sous son angle le moins avenant, en raison du temps qui n' est pas merveilleux. Cette traversée exige à nouveau le recours à toutes les connaissances que nous avons acquises dans ce domaine. Le franchissement en ligne est de rigueur. Cette méthode s' utilise en dernier ressort avant la traversée à la nage. Elle consiste à fendre les eaux tous ensemble, accrochés les uns aux autres en formant une ligne et en regardant vers l' amont, la personne de tête coupant le courant avec un solide bâton. Disposé de cette manière, le groupe s' ancre plus solidement au fond de la rivière

Une perdrix effarouchée s' envole et disparaît dans le sous-bois en cacabant

et oppose une meilleure résistance à la force du courant. Cette technique, cependant, ne nous permet pas d' échapper à l' immersion; toutefois, heureusement parvenus sur l' autre rive, nous nous réconfortons avec des fraises sauvages.

La Carcajou derrière nous, nous ressentons la même impression que les coureurs du Tour de France abordant le sprint final des Champs-Elysées. Les buissons et taillis des quarante derniers kilomètres de route conduisant à travers les plaines du Mackenzie jusqu' aux rives du fleuve, sont régulièrement éclaircis; malgré cela, nous nous trempons encore plusieurs fois les pieds, en raison de la présence, à cette saison, de nombreux marécages, sans parler de la multitude de moustiques. Notre vingtième et ultime campement sur les bords de l' idyl Heart Lake, éloigné du Mackenzie de quinze kilomètres seulement, nous apporte encore tout le rêve de notre aventure canadienne. Nous organisons un magnifique feu de Premier août, fêtons l' anniversaire de Marianne avec le dernier pain maison, conjurons les moustiques avec les ronds de fumée de nos derniers cigares et goûtons la paix, tandis que, dans la lumière rougeoyante du soleil vespéral, un castor explore la berge marécageuse à la recherche de nourriture ou de matériaux de construction, et que des canards se rassemblent au loin sur le lac.

Traduit de l' allemand par Cyril Auhcri

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»er l' alpinista, lo sciatore l' escursionista

:ür Skitourenfahrer, Bergsteiger und -wanderer

dement fixée, qu' on peut tenir jusque sur les 40 premiers mètres de caillasse assez meuble. Le chemin, judicieusement tracé dans le pierrier, conduit au fond du vallon. En face, dans les pentes herbeuses, le sentier monte assez raide pour retrouver le chemin de la cabane Tracuit ( 3250 m ). Durée du parcours: 3 h V2; carte: CN 1327 Evolène.

Le cheminement du col de Milon peut évidemment aussi être emprunté par les randonneurs souhaitant faire le tour de la Pointe d' Arpitettaz par le Roc de la Vache, ou encore pour redescendre sur Zinal par le chemin de Tracuit. Au fond du vallon, ils suivront alors les eaux du Barme qu' au petit pont.

La réalisation du chemin, assumée par les autorités de la vallée et l' offi valaisan du chômage ainsi que par les sections CAS La Dôle et Chaussy, est l' oeuvre d' une enthousiaste équipe de jeunes chômeurs. Le groupe, conduit par Johnny Oberson, y a travaillé 8 semaines l' été dernier, sur un projet de Raymond Hirschmann, intendant de la cabane d' Arpitettaz, et Noël Melly, gardien de celle de Tracuit.

Albert Rusterholz, Borex VD

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