Cauchemar au Mont Blanc

PAR GEORGES DEPALLENS

Samedi 4 août 1956. Montés dans la journée aux Grands Mulets pour faire le lendemain le Mont Blanc par la route classique, nous sommes, mon ami Alfred Montet et moi, les seuls occupants du refuge délabré. Sa charpente est sérieusement affaissée; des vitres manquent aux fenêtres; il ne reste que la moitié de la porte: l' autre partie a dû servir de bois de chauffage à quelque « alpiniste ». Il y a bien un petit fourneau, mais pas de bois ni d' eau. Deux petits dortoirs sont heureusement utilisables, avec quelques couvertures.

Immobiles durant de longs instants devant la cabane, nous rêvons, tandis que le soir descend lentement. La nature qui nous environne est fascinante. A chaque instant retentit le croulement des séracs ou le roulement des avalanches, dont les panaches fument dans le ciel. L' atmosphère est d' une pureté qui annonce une nuit froide. Avant que tombe l' obscurité, je repère encore la route du lendemain.

Soudain, tout là-haut, trois alpinistes attardés apparaissent, tirant une curieuse forme allongée.

- Un paquet, me dit mon compagnon.

- Un corps, me semble-t-il plutôt.

Quelques instants plus tard, un énorme sérac arrête les alpinistes. La forme allongée est mise debout, puis un des hommes la charge sur son dos. On devine que c' est un blessé...

Le passage est difficile. Ils s' assurent sérieusement. Nous les hélons. Pas de réponse. Ils disparaissent derrière un rocher. Une demi-heure plus tard, ils reparaissent à deux cents mètres de nous. Nous appelons une seconde fois. Un signe nous fait comprendre qu' ils nous ont vus. Nous descendons sur le glacier à leur rencontre.

La nuit est maintenant tombée. C' est dans la pénombre que nous accueillons les arrivants: trois alpinistes qui ramènent un blessé tombe sur l' arête du Blanc, près de Vallot. Le malheureux, atteint à la tête, et qui a le pied cassé, est à bout de forces... Les deux cordées allemandes, autonomes au départ, ont fait cause commune dans le malheur.

On hisse le pauvre diable jusqu' au refuge et l' étend sur une couchette, où il s' endort aussitôt. Son camarade le soigne, tandis que les deux autres Allemands ( aucun des quatre ne parle français ) me racontent leur aventure.

Ils ont gravi le Mont Blanc italien avec deux bivouacs, dont l' un sous la tempête. Sur l' arête des Bosses, ils ont rencontré le blessé et son compagnon et les ont assistés dans leur descente. Parvenus sous le refuge Vallot, ils ont trouvé, au pied du grand couloir, deux autres compatriotes, vivants mais sérieusement blessés, qui avaient fait une chute de deux cents mètres du haut de la crête. Ne pouvant évacuer trois blessés, ils ont dû laisser ces deux malheureux sur place, après les avoir protégés le mieux possible contre le froid.

La situation est tragique. La nuit est totale, nous ne pouvons rien faire pour le moment; là-haut, à 4000 mètres, le froid sera terrible pour les malheureux. Sans matériel de secours, connaissant mal le chemin difficile du glacier et ne pouvant compter sur l' aide des Allemands éreintés, nous en sommes réduits à faire des plans pour le lendemain.

Après réflexion, j' expose mon projet. Il faudra alerter Chamonix à la première heure du matin par l' envoi d' un papier que porteront les deux Allemands de la cordée indemne. Cet appel au secours, garanti par ma signature, demandera l' envoi d' une colonne dont la tâche la plus urgente sera d' abord de sauver les blessés restés au Grand Plateau. Elle s' occupera ensuite de la victime des Grands Mulets.

Nos deux Munichois se rangent à mon avis. C' est alors que le respacé de l' autre cordée intervient: il refuse ma proposition, et quand j' insiste énergiquement, il m' explique qu' il n' a pas assez d' argent et qu' il veut rentrer en Allemagne le plus rapidement avec le blessé après avoir été rechercher sa moto en Italie, au Val d' Aoste... On imagine l' état du blessé après un pareil voyage!

Je refuse net d' entrer dans ses vues et l' avise que ses deux compatriotes feront comme j' ai décidé. Les deux Munichois, d' ailleurs, m' approuvent... En conversant avec eux, j' apprends qu' ils se proposent de gravir le Cervin par Zmutt, et ils me demandent sur cette course quelques renseignements. Aujourd'hui encore, je me pose une question: une semaine plus tard, les journaux annonçaient la disparition de deux Munichois dans cette face. Tout laisse supposer qu' il s' agissait d' eux...

Nous montons nous coucher dans un des petits dortoirs. Il me semble que c' est une lâcheté d' être au chaud, tandis que là-haut, à quatre mille mètres... Je n' arrive pas à dormir. Je me retourne sans cesse. De temps à autre une avalanche gronde sur les glaciers. Mon esprit s' évade vers l' inconnu qu' il imagine, vers ces gens qui souffrent, blottis sur eux-mêmes, attendant les secours... Je n' ai pas fermé l' œil, lorsque subitement, sans transition me semble-t-il, le jour est là.

Dimanche 5 août. Je bondis de ma couche et réveille mes compagnons. Cela bouge et grogne. Je les secoue rudement. En vitesse, je chauffe une demi-tasse de the de menthe restée de la veille et je la mélange avec de l' Ovomaltine. Nos provisions sont limitées, et dans les circonstances présentes, il s' agit de tout économiser.

Dans le dortoir là-haut, rien encore ne remue. Je remonte secouer mes deux Allemands qui, fourbus, se sont rendormis. Je leur dis que cet après-midi ils auront le temps de dormir à Chamonix. Navrés, ils s' excusent et sortent avec effort de leurs couvertures. Pour aujourd'hui, la raison doit ignorer que le corps a aussi ses raisons!

Ayant complété nos charges avec des couvertures, nous partons enfin, mon ami et moi, pour le Grand Plateau. Les crampons mordent et crissent: la nuit a été glaciale et les sommets fument sous le vent. A mesure que nous montons, de violentes bourrasques de neige nous assaillent. La poudre fine pénètre par toutes les fentes des vêtements. A la neige très dure de tantôt a succédé la glace. Le ciel est d' un bleu intense. Pas un nuage...

Nous approchons du lieu du drame. Comment allons-nous trouver les malheureux?

L' accident a eu lieu au Grand Plateau, exactement au pied du couloir descendant sous Vallot, alors que le Dôme du Goûter se trouve à notre droite. A côté de deux formes recroquevillées, nous distinguons trois alpinistes debout. L' un d' eux, à notre vue, nous crie que les blessées ont les mains gelées. Approchant encore, nous apprenons que ceux qui veillent ce matin les deux Allemands sont des alpinistes français qui se trouvaient dans les parages et qui appartenaient à une caravane de six. Les deux plus forts, leurs chefs de cordée, sont présentement en route pour le sommet, tandis qu' un des leurs, jeune garçon de quinze ans, est resté à Vallot. Quant aux blessés, ils sont dans un triste état. Ils ont un bon moral cependant, malgré la nuit épouvantable qu' ils ont passée. L' un d' eux même essaye de nous sourire. Les Français ont tenté d' allumer un réchaud à pétrole, mais c' est chose impossible dans la tempête de vent. Le froid semble avoir redoublé: il ne doit pas faire bien loin de vingt degrés sous zéro. Les mains, à peine sorties des gants, commencent à geler. Je tire néanmoins de mon sac mon réchaud de haute montagne. Miracle! Après plusieurs essais et quelques brûlures aux doigts, je parviens à allumer le meta. Les flammes sortent affolées du récipient, gaspillant la chaleur et la provision de combustible. Enfin je peux donner aux blessés un peu de thé de menthe tiédi. Il me faudra une heure pour préparer une seconde ration.

Comment cependant utiliser au mieux nos forces? En attendant la colonne de secours, nous décidons que les trois Français resteront sur place et que nous monterons nous-même à Vallot pour chercher d' autres couvertures, mais aussi pour aller à la rencontre des chefs de cordée des Français, et pour veiller sur leur jeune compagnon de quinze ans resté au refuge.

Nous voici en chemin en direction du Dôme. Quelques dizaines de mètres plus loin, je me retourne pour faire savoir aux restés que la combe où nous pénétrons n' a presque pas de vent. Mais un curieux pressentiment, ou plutôt un bruit bizarre, attire mon attention vers le haut du couloir de Vallot. Je reste horrifié. Deux corps allongés glissent dans la pente là-haut, puis s' abattent dans une chute verticale sur une barre de glace. L' un d' eux rebondit, j' entends les os se briser, puis c' est la glissade jusqu' au glacier, presque à toucher le groupe de nos compagnons. Courageusement l' un des Français saute sur la corde qui relie les corps et les retient l' un après l' autre.

Il y a quatre victimes maintenant!

Nous rebroussons chemin... Ce sont deux Norvégiens qui sont tombés. Nos collègues français les reconnaissent. Je m' approche de l' un d' eux, qui respire encore, tandis que l' autre ne bouge pas. Agenouillé, je tente de lui enlever son rucksack. Sans connaissance, la jambe brisée, une grave blessure à la tête, couvert de sang, il meurt dans mes bras une minute plus tard.

Entre temps, l' autre s' est mis à remuer légèrement un bras, mais mes camarades n' osent s' ap Enfin le plus courageux vient avec moi pour tenter au moins quelque chose. Le spectacle est horrible. Partout du sang, sur les mains, la tête, la neige. Le front est ouvert, scalpé, tandis que le visage est cache par un serre-tête. Je ne sais par où m' y prendre. Mon « aide » remonte le serre-tête et couvre la blessure. Je m' aperçois alors que le cou du blessé est entouré quatre fois par la corde. Délicatement nous le dégageons de son étranglement, malgré le sang qui coule sur nous. Bientôt il rouvre les yeux.

Je m' occupe alors à préparer du the, si l'on peut donner ce nom à un peu de neige teintée, fondue sur le meta et remuée avec le doigt. Soudain le blessé se met à m' appeler avec insistance. Moitié en anglais, moitié en allemand, il me demande si son compagnon est mort. L' instant m' est douloureux, mais je ne puis mentir. De la tête, je lui fais signe que oui, ou du moins je lui laisse entendre que la chose est possible. Alors il me prend la main et pleure de chagrin. Pour lui, comme pour beaucoup d' autres, la mort en montagne laissera de terribles souvenirs.

Hélas! la tragédie va continuer. Une caravane de passage s' approche de nous. Un touriste belge s' en détache pour me déclarer qu' il a vu deux alpinistes tomber dans le couloir descendant jusqu' à nous. Je lui montre nos deux Norvégiens... Mais non, il ne s' agit pas de ceux-là. Ceux qu' il a vus tomber se sont engouffrés dans la rimaye au-dessus de nous, à mi-hauteur du couloir.

Nous devons en avoir le cœur net. Le Belge et son guide français, ainsi que mon camarade de cordée et deux des trois alpinistes qui veillaient sur les Allemands, se mettent en devoir d' atteindre la crevasse, le lieu du nouveau drame suppose. Aux gestes du guide, il m' est facile de comprendre qu' un troisième accident a eu lieu en effet. Il retire un corps, puis un autre, et la caravane les fait glisser à quelque distance de nous, qui assistons au pied de la pente à ce funèbre convoi. Et soudain, le troisième Français, qui était resté avec moi, pousse une exclamation:

- Mais c' est Jean!

Moment tragique! Il vient de reconnaître son beau-frère et son ami, ceux-là mêmes à la rencontre desquels nous nous proposions d' aller. Ils sont tombés, eux aussi, et nous ne nous sommes aperçus de rien! Il y a donc à présent six victimes étendues autour de nous: trois blessés et trois morts!

Le guide nous avertit qu' au plus tard à 3 heures de l' après il faut avoir quitté ces lieux maudits. L' un des trois Français descendra avec lui pour aviser les familles en séjour à Chamonix. Les deux autres, sur leur demande, se joindront à nous pour le retour; mais nous devons auparavant, mon camarade et moi, monter à Vallot pour en ramener le jeune garçon laissé par les deux dernières victimes.

Au Col du Dôme, une caravane italienne nous annonce qu' un accident s' est produit le même matin à l' Aiguille de Bionnassay: un guide français et sa cliente se sont tués... De notre côté, nous leur apprenons ce qu' ils vont trouver tout à l' heure au Grand Plateau! Aussitôt ils nous offrent avec amabilité une tasse de café bienvenue que je partage avec mon ami. Je refuse la seconde tasse, qui sera pour les blessés. Merci, amis italiens inconnus. Une fois encore je constate que si la fraternité internationale existe, c' est entre les alpinistes de tous les pays.

Continuant la montée, nous trouvons près de Vallot un piolet perdu par on ne sait qui. Dans les vingt derniers mètres de glace, nous taillons des marches pour faciliter la descente; puis, par des rochers verglacés, nous pénétrons dans le refuge.

Le jeune Parisien de quinze ans que nous sommes venus chercher est là, enseveli sous les couvertures, car il fait un froid terrible là-dedans. Le thermomètre marquait dix-huit degrés sous zero à 9 heures du matin, et à midi, moins douze encore.

J' annonce au jeune garçon que j' ai de mauvaises nouvelles à lui apprendre. Il me répond:

- Je sais. J' ai vu tomber mon parent et son ami, ainsi que la cordée des Norvégiens! Malgré son chagrin, il est et sera admirable, ce brave gosse.

De retour au Plateau, nous retrouvons les blessés en meilleure forme, si l'on peut dire. Un des Allemands veut absolument une photo, que nous ne pouvons prendre, faute d' appareil. Un dernier quart de tasse de thé est distribué à chacun des blessés, et les cinq alpinistes valides se partagent une demi-tasse d' eau de neige tiédie, qui garde un tout petit parfum de café italien que je reconnais. La provision de méta est maintenant épuisée... Et notre attente continue.

Il est 3 heures de l' après. Depuis le matin, je réconforte les blessés en leur promettant que, si l' hélicoptère que nous avons vu la veille à Chamonix ne vient pas les chercher, du moins une colonne de secours est en marche et doit arriver vers les 4 heures. Pourvu que les deux Munichois que j' ai envoyés à l' aube aient réussi dans leur mission!

Un quart d' heure plus tard, nous entendons un vrombissement, puis un hélicoptère s' aperçoit au-dessous de nous, très loin. Hélas! il ne s' approchera pas! Son allure me permet cependant de croire qu' il survole la colonne de sauvetage. Nous nous décidons alors de marcher sa rencontre.

J' explique aux victimes que dans une heure les secours seront là. Alors, sagement, chacun accepte, avec un sourire qui vent être compréhensif, de se laisser empaqueter entièrement dans les couvertures que nous refermons sur eux avec des épingles de sûreté. Puis nous partons, non sans un peu de remords, car est-ce bien la colonne de secours qui arrive, ou arrivera encore ce soir?

Un peu plus bas, je me retourne: les six formes sont étendues, immobiles... les blessés et les morts. Bientôt, dans un repli du glacier, nous rencontrons les premiers sauveteurs, suivis à distance par d' autres plus nombreux. Enfin ma conscience est soulagée.

... A 22 heures, nous étions au refuge du Plan de l' Aiguille, où nous pûmes prendre le premier vrai repas depuis bientôt trente heures.

Ce soir-là, le Mont Blanc couvrit sa face, et pendant deux jours la pluie nous tint compagnie. C' est avec soulagement que ma femme me vit rentrer au foyer avec quarante-huit heures d' avance sur l' horaire prévu.

Je laisse à chacun le soin de commenter les faits que nous avons vécus. Il faut savoir cependant que les causes de ces divers accidents sont d' une part la violence du vent sur les arêtes, de l' autre un défaut de technique. L' arête des Bosses était lisse comme un miroir, tandis qu' une épaisse couche de glace recouvrait le refuge et les rochers. Or, aucun des alpinistes n' avait taillé de marches.

Et voici le bilan du week-end des 4 et 5 août dans le massif du Mont Blanc:

Au Mont Blanc, voie normale, 4 blessés, 3 tués.

A l' Aiguille de Bionnassay, 2 tués.

Au Mont Blanc italien, 2 tués.

A l' Aiguille du Géant, 3 Belges tués.

Au Mont Maudit, 2 blessés légers.

Ce qui fait un total de 16 victimes!

Fred Stauffer: Heuwiesen in Lauenen

Es scheint uns immer wertvoll zu sein, was ein Maler selbst zu einem von ihm geschaffenen Gemälde meint. So haben wir Fred Stauffer, dem Berner-Maler, die Frage gestellt, wie sein Bild « Heuwiesen in Lauenen » entstand und was er damit im besondern festhalten wollte. Und er antwortete uns:

« Seit vielen Jahren verbringe ich einen Teil des Jahres in Lauenen bei Gstaad, und zwar mit Vorliebe die Zeit der Heuernte. Mich lockt die satte Farbigkeit der schnittreifen Bergmatten mit ihren grünen, braunen, violettroten und gelben Tönen, gemischt mit den hellen Nuancen des taufeuchten, frisch gemähten und ausgebreiteten Grases. Bei schlechtem Wetter wird der Reiz durch das Tupfen-ornament der kleinen Schöchli und grossen Heinzen noch erhöht. Durch Beifügen der strengen Formen und kalten Farben der Häuser als Spannungselement entstehen Bilder, wie das hier reproduzierte: ein Stück des Südhanges über dem Dorf, der sonnigen Lauenen. Von hier, rechts aus dem Bild, schweift der Blick zum Wildhorn und zum umstrittenen und nun glücklich geretteten Geltenschuss. » So hat uns Fred Stauffer mit dem Gemälde « Heuwiesen ob Lauenen » ein herrliches Stück Heimat festgehalten, aus dem der Duft satter Bergwiesen uns entgegenströmt.M. Oe.

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