Château Chamois, Versant E

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par K. Detmers

Avec 1 illustration ( 83 ) Cette montagne a déjà fait ici l' objet d' une chronique relatant des escalades dans le versant ouest et nord-ouest ( voir Les Alpes, 1946, p. 309 ). Il est peut-être intéressant de compléter ces lignes par un récit d' ascension du versant est, beaucoup moins connu et surtout moins fréquenté. Quant au flanc nord, il ne semble pas avoir tenté les grimpeurs jusqu' ici, même les maîtres en escalade artificielle; cependant, on ne sait jamais...

Il fait encore sombre et le brouillard baigne la plaine entre Châtel Saint-Denis et Bulle, où nous roulons au petit matin. Nous sommes trois: Arnold Balissat, mon compagnon de nombreuses courses, a décidé de s' ad sa sœur et d' allier ainsi la promenade de famille à l' entreprise de varappe. En homme du métier, il a installé depuis de nombreuses années dans sa voiture un petit poste de radio qui nous donne les prévisions du temps pour la journée: « Brouillards en plaine » ( on s' en aperçoit ), « beau temps en altitude ». Cette dernière perspective nous encourage à continuer en direction de Montbovon et d' Oex, malgré la masse diffuse et humide qui, recouvrant et imprégnant tout, nous isole à tel point que nous avons l' impression de traverser des localités désertes. Aux Granges finit la grande route; nous prenons le chemin étroit remontant le vallon de Gérignoz.T.out de suite la pente s' accentue, c' est l' occasion pour mon ami d' éprouver sa machine, encore robuste malgré l' âge, et aussi de constater, avec sa tranquille ironie, que nous sommes juste le nombre requis de passagers: un de plus et la sept-chevaux refuserait de grimper. Nous arrivons néanmoins sans encombre non loin de l' alpe de la Planaz que nous atteignons en quelques minutes de marche par un bon chemin muletier. De ce point, tout sentier cesse et nous devons traverser une véritable savane formée de sapins trapus, de myrtillers, de rhododendrons, de mousses et de fougères enchevêtrés à souhait. Les branches, chargées de rosée, nous aspergent au passage d' une douche glacée: aucun de nous ne dort plus. Enfin nous parvenons à l' autre extrémité de cette brousse et grimpons une côte d' éboulis qui conduit au pied des falaises orientales de Château Chamois, face aux Salaires. Nous n' avons pas rencontré une âme jusqu' ici et il en sera de même tout au long de la journée qui s' annonce magnifique. La brume, de plus en plus ténue, a fait place à un doux soleil d' automne qui, pour l' instant, dispense sa chaleur seulement aux pointes les plus élevées des montagnes d' alentour. Notre but premier est donc de grimper à sa recherche, afin de nous réchauffer, car nous grelottons en cette matinée d' octobre 1948.

On ne peut guère parler d' une face est, car la montagne, tel un château fort, comme son nom l' indique, est plutôt circulaire; il est difficile d' y distinguer de véritables arêtes et des parois bien définies. Sa partie orientale inférieure est constituée de gazons entrecoupés de quelques bancs rocheux plus ou moins inclinés et qui n' offrent pas de difficultés. Nous nous sommes toutefois encordés: Mlle Balissat me suit et Arnold ferme la marche dans l' espoir d' être ainsi plus libre pour prendre des photographies. Ici ou là, un passage rocheux réclame un peu d' attention, mais le plus souvent, nous cheminons ensemble. Une vire de rocher humide, de touffes d' herbe et de mousse nous arrête un instant; juste de quoi trouver des points d' appui suffisants en plongeant ses doigts dans une terre noire et en saisissant à pleine main les buissons de myrtilles. Nous sommes parvenus à une zone de rochers passablement brisés, aux prises déversées, et devons faire une traversée de biais sur la gauche; nous montons ensuite de quelques longueurs de corde et arrivons au pied d' un ressaut important que nous tournons par la droite dans des rochers assez instables et coupants. Le soleil nous éclaire en plein et c' est un plaisir de chercher sa voie dans ce terrain sans traces de clous et en dépit des arbustes de genévrier qui, tapissant maintes dalles, meurtrissent mains et bras. Nous aboutissons à un mur d' une dizaine de mètres au pied duquel se trouve fiché dans le rocher un gros burin, consolidé d' une crosse de charpentier, témoins rouillés de la première descente en rappels dont fait état le guide. Le passage n' est pas particulièrement commode. Nous découvrons un piton, puis un autre, puis un troisième qui vont nous servir de points d' appui et d' assu pour monter. Les prises manquent après la dernière fiche et le rétablissement au haut du mur se fait surtout par traction sur des touffes de gazon. L' escalade se poursuit sur une vingtaine de mètres dans une fissure-cheminée commode que nous suivons trop haut; elle aboutit à une impasse. Il faut donc redescendre un peu et chercher à s' échapper vers la droite par des dalles de bon rocher, particulièrement lisse, qui invite à la prudence; nous faisons un petit rappel latéral pour franchir la première partie de ces dalles. La suite de la traversée se fait surtout par adhérence; le manque de points d' appui fait hésiter notre compagne qui franchit toutefois le passage avec sûreté non sans avoir déclaré auparavant: « Jamais je ne passerai par là. » Nous remontons maintenant un couloir gazonné et caillouteux qui vient buter contre un ressaut d' environ 25 m. Pour surmonter cet obstacle, Arnold et moi cherchons un passage chacun de notre côté. Je m' efforce de progresser le long d' une vire dominant le versant nord; malheureusement les prises sont rares et peu solides, un piton planté avec peine tient tant bien que mal. Cela ne m' encourage pas à progresser, d' autant moins que mon camarade me crie avoir trouvé éventuellement une bonne voie. Je reprends mon piton et bats en retraite. Nous tentons maintenant de lancer notre corde de rappel autour d' un sapin qui domine la dalle 10 m. environ au-dessus de nous. Mais la corde, trop pesante, n' arrive pas à la hauteur voulue. Arnold propose alors de gravir la dalle en pitonnant dans de minces fissures qui la lézardent par endroits. Je n' ai rien à objecter, puisqu' il se charge de ce travail. Nous assistons bientôt à une belle démonstration d' équilibre et d' adresse, en particulier dans l' art de récupérer des pitons en ne disposant que d' appuis « préfabriqués »: les pieds dans des étriers, une main au piton supérieur alors que l' autre déloge une fiche pour la replacer plus haut. Cette savante manœuvre se répète plusieurs fois, car nous ne disposons que de cinq pitons. Enfin, Arnold arrive au haut de la dalle et grimpe encore quelques mètres jusqu' à un sapin qui va offrir un point d' assurage idéal. Il place la corde de rappel comme corde fixe pour nous permettre de franchir le passage où il a déjà retiré les pitons. Les heures s' envolent vite quand on doit chercher son cheminement, si bien que l' après tire à sa fin lorsque je suis en train d' enlever les dernières fiches, je dois d' abord monter à la force des bras la dalle et la descendre ensuite en reprenant les pitons. Ma cueillette de ferraille terminée, je monte pour la seconde fois la dalle à l' aide de la corde.

Château Chamois nous avait déjà fait plus d' une surprise jusqu' ici, mais nos aventures n' étaient pas encore terminées. Cette montagne est hérissée de nombreux petits sapins et surtout de pins de toutes dimensions; l' endroit où nous sommes est caractéristique à ce point de vue: un mur d' environ 2 m. sans prises face à un pin. « Il faudrait peut-être pitonner dans ce pin » me lance malicieusement Arnold, toujours imperturbable. J' excipe de la difficulté de retirer le piton du bois, tâche qui me serait dévolue, et mon camarade franchit l' obstacle en appuyant les pieds au pin et le dos au rocher. Une telle varappe, pour hétérodoxe qu' elle soit, n' en est pas moins amusante au possible. Enfin nous cheminons dans un terrain plus commode: touffes de myrtillers, de mousses et d' herbe jaunissante. Nous touchons le sommet à 18 heures, contents de prendre un court repos et d' admirer, avant la nuit, les splendides teintes d' automne qui parent la région. Certains feuillus sont encore verts, d' autres passent au jaune d' or et contrastent avec la masse sombre des sapins, alors que les montagnes, tout à l' heure roses au coucher du soleil, s' éteignent et prennent une couleur de cendre. Il fait frais, la nuit est bientôt là, nous devons nous hâter. En courant, nous suivons l' arête jusqu' au sommet occidental. Par bonheur, ces lieux me sont familiers et la descente ne pose pas de problèmes d' orientation tant qu' il fait un peu jour. Mais bientôt il n' est plus possible de distinguer les contours des rochers, ni de deviner les traces de clous signalant la voie d' ascension habituelle relatée dans l' article précité. Nous décidons donc de placer des rappels toutes les fois que la sécurité l' exige. A cette fin, un solide tronc de pin nous sert de point de départ rêvé et nous gagnons, d' une glissade le long de la corde, le couloir qui aboutit au col entre Château Chamois et le Petit Château. Après quelques gazons raides, nous tâtons de nouveaux rochers dans le versant face au col de Base. Un bouquet de sapins remplace cette fois l' anneau de rappel. Pour plus de sûreté, les premiers sont assurés afin d' éviter toute fausse manœuvre. C' est vraiment une curieuse sensation que de se laisser couler le long d' une corde dans le vide, sans savoir au juste où l'on va aboutir. Il n' y a aucun risque, bien sûr, mais je comprends que la sœur de mon ami ait quelque appréhension de cette descente au ralenti dans l' inconnu. Ce second rappel d' environ 25. m. terminé, nous explorons la suite de la descente; j' essaie d' estimer la hauteur de la paroi sous nos pieds en lançant une pierre: le son paraît indiquer une faible distance; tentons une nouvelle fois de jeter le filin dans le noir. Un piton à boucle, planté en tâtonnant le rocher, et dont la solidité a été éprouvée à la lueur de quelques allumettes, sert maintenant de point d' amarrage. Je commence la descente dans une sorte de cheminée, franchis un surplomb, tourne une ou deux fois sur mon axe de chanvre et atterris bientôt sur un pierrier au pied de la paroi: nous sommes hors des difficultés. Je clame immé- diatement la bonne nouvelle à mes compagnons qui me rejoignent en trébuchant sur les cailloux. Cependant, nous nous sommes peu à peu habitués à l' obscurité qui diminue progressivement à mesure que la lune monte dans le ciel. La corde se laisse rappeler sans peine et la plier n' est qu' un jeu tant nous avons déjà répété de fois cette manœuvre. Nous gagnons une zone toute baignée de la clarté de la lune, la marche se fait plus facile, et en une heure nous atteignons le chalet de la Case sous le col de Base. Là, nous nous restaurons, car la montagne ne nous en a guère laissé la possibilité jusqu' ici. Suivant autant que possible le sentier qui mène au vallon de Gérignoz, nous arrivons vers 21 heures au bois où nous avons laissé ce matin la voiture; abandonnée tout le jour durant, elle s' est passablement refroidie et a de la peine à se mettre en marche. Qu' à cela ne tienne, on poussera un bout, on en a vu d' autres aujourd'hui! J' admire mon camarade qui, après cette longue journée, conduit avec une maîtrise parfaite sur ce chemin si accidenté. A d' Oex nous pouvons enfin téléphoner aux nôtres pour les rassurer en leur expliquant que seules des « raisons techniques » nous ont empêchés de rentrer plus tôt de cette petite course de longue durée.

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