Cordées en détresse

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par G. Mathys

Toute cette nuit, le vent s' est acharné autour des volets de l' Hôtel des Alpes à Orsières, tandis que la pluie fouettait rageusement les bardeaux délavés.

« Une véritable petite tempête d' automne, c' est fichu pour demain », me dis-je en me mettant en boule sous les duvets. Mais, vers l' aube, la bise se met de la partie et en un rien de temps toute cette grisaille est déchirée, balayée et chassée. Les premiers rayons de soleil tombent sur les sommets saupoudrés d' une fine neige qui aussitôt se met à scintiller, jetant des éclats jusqu' au fond de la vallée. Lorsqu' en remontant le Val d' Arpette je foule l' herbe toute ruisselante, ces éclats dansent sur la rosée comme des milliers de feux d' artifice. A chaque pas c' est une joie renouvelée, il me semble surprendre la nature au réveil.

Arrivé à la hauteur des couloirs, sorte de cascades gelées, menant directement au sommet de la Pointe d' Orny, un courant glacial me fait frissonner. Une avalanche semble avoir balayé le couloir de gauche durant la nuit ce qui lui donne un aspect plus redoutable avec sa glace noirâtre et polie.

II y a huit ans, à la même époque, toute une classe du cours alpin stationné à Champex s' engageait dans ce couloir afin de gagner le plateau du Trient. Un film rapide se déroule devant moi1:

Nous chaussons les crampons au bas de ces couloirs. Puis les cordées s' élèvent rapidement, sans tailler, car les crampons mordent merveilleusement dans la glace. Aux deux tiers de la coulée une rimaye est aisément franchie et, chose désagréable, toute la partie supérieure est encombrée par une neige poudreuse qui rend l' avance fort pénible. Enfonçant par moments jusqu' aux genoux, nous nous frayons le passage jusqu' à quelques mètres de l' arête. Dans cette partie fortement redressée on grimpe en quelque sorte sur le ventre. Nos efforts trouvent là une interruption inattendue. Un grondement sourd nous fait tressaillir, puis c' est comme le claquement d' une balle de fusil et toute la plaque recouverte de neige se met à dévaler dans le gouffre qui s' est creusé au-dessous de nous. Inoubliable ce coup d' œil: tous ces hommes debout précipités vers l' abîme à une vitesse vertigineuse. Un choc violent me rappelle la rimaye, puis c' est une mêlée effroyable de corps, de piolets, de crampons tourbillonnant dans l' avalanche poudreuse. La neige fine pénètre dans les poumons et me tient pareille à un cordeau se resserrant graduellement autour du cou. Agonie terrible dans une obscurité complète. Encore un choc plus violent que tous les précédents et l' avalanche est bloquée, eoupant complètement l' air à celui qui est emmuré dans ses entrailles.

Dans les moments d' extrême détresse, l' esprit de conservation est d' une puissance inouïe. En un dernier sursaut de tout le corps, je parviens à percer un trou à travers une neige déjà compacte et soudain la griffe qui m' étranglait lâche prise, l' air est là, qu' importe si les membres sont brisés, la poitrine enfoncée!

Incapable de bouger d' un pouce, j' aspire avidement l' air qui parvient dans mon trou. Il me semble être dans un cercueil dont le couvercle a une fente, seul espoir, seul contact avec la vie.

Les minutes passent lentes, presqu' hésitantes dans un silence sépulcral pendant que la colonne de secours doit déjà être à l' œuvre. Au bout d' un quart d' heure on m' a retrouvé à moitié gelé, respirant à peine.

Le soleil haut dans le ciel promène ses rayons sur le champ de bataille recouvert de sang et d' hommes estropiés. Il ne s' arrête pas devant ceux qui ne gémissent plus... qui ne gémiront plus jamais, fouillant sans pitié les traces de la mort.

Brusquement la vision s' éteint, il n' y a plus de sang sur la neige, le couloir pourtant lui est là, froid, menaçant. Lentement je continue la montée dans la vallée radieuse qui a fait couler tant de larmes et causé tant de souffrances pendant des mois et des années.

Arrivé dans le roc des Ecandies, le sentiment de méfiance et de rancune vis-à-vis de la montagne qui m' avait effleuré est complètement éteint. Une belle varappe dans ces tours taillées dans le granit est une joie sans pareille qui compense bien des jours d' hôpital.

1 Le 18 septembre 1940, une trentaine de soldats participant à un cours alpin militaire fut emporté par une avalanche en gravissant ce couloir.

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