Couleurs

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par Pierre Vaney

Nous montions à Bertol. C' était aux premiers jours d' avril. Nous tran-chions la neige éblouissante qui collait aux skis. Les montagnes semblaient mortes et inoffensives. Le soleil trouait la nappe invariablement bleue du ciel.

En atteignant le refuge, nous voyons le ciel se foncer à l' est, aux dépens de l' ouest qui s' éclaire. Il semble que le soleil entraîne avec lui la voûte céleste, comme on tirerait un drap. Derrière une fenêtre de la cabane, nous suivons ce déroulement qui s' accélère. Sur cette palette immense, toutes les teintes se succèdent, se pénètrent, se mélangent et, à chaque instant, nous présentent une nouvelle combinaison. Le nord amène sans cesse des couleurs plus vives: la tache bleue cède à une bande violette; au centre, c' est bleu, vert, puis jaune et, tout à l' occident, des traînées orange et rouges ferment la toile.

Il y a eu détachement entre le ciel et les montagnes qui étalent leurs masses sauvages. La « coquette » de Maupassant a fait place à une Dent Blanche terrible, aux parois verglacées, aux arêtes découpées, à une montagne qui se réveille et déploie toute sa force. La fine pointe du Cervin et la tour carrée de la Dent d' Hérens se regardent comme un couple qui fait bon ménage. Ils ont un chapeau doré, qui diminue toujours et qu' un coup de bise emporte.

L' aquilon glacial transperce et secoue notre pauvre nid sur le rocher. La neige devient bleue, puis grise, happée par l' ombre qui avance contre le soleil. Le Grand Combin a disparu. Seul, un dernier mont sourit tout au fond: une large bande rose couronne son front. Mais les ténèbres implacables la grignotent aussi et nous assistons à cette dernière lutte de la lumière mangée par l' ombre, de cette lumière qui court sur le plus haut sommet, puis, d' un coup, s' envole vers un autre jour.

Alors nous avons vu le contraste de la terre plongée dans l' obscurité, de cette terre des « quatre mille » qui a gardé sa rudesse des premiers temps, et du ciel, aux teintes criardes, qui court maintenant à la poursuite du soleil, jusqu' à ce qu' un sifflement de la bise, plus violent que les autres, arrache, dans sa course victorieuse, les derniers morceaux de couleur.

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