Courses à ski autour de Fex

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

PAR EUGÈNE WENZEL, ZURICH

Avec 3 illustrations ( 257-259 ) et 1 croquis Parmi les terrains de ski de la Haute Engadine, dont quelques-uns ont une réputation internationale, le Val de Fex n' occupe qu' une place très modeste. Si d' une part il est compréhensible que le goût de la masse se tourne de préférence vers les descentes célèbres telles qu' on les trouve à Corviglia, au Piz Nair et à la Diavolezza, on peut cependant s' étonner que les pentes si favorables aux courses à ski de certaines vallées de la Haute Engadine attirent si peu de touristes sur lattes. Alors que, par exemple, les sommités de la région voisine de Bivio voient depuis plusieurs années de nombreux visiteurs, il y a dans le Val de Fex des montagnes où, pendant tout l' hiver, aucune trace de ski ne vient rayer les champs de neige. Les deux présents récits de courses hivernales faites à partir de Fex voudraient attirer l' attention sur un massif trop peu connu dans le monde des skieurs, bien qu' il offre toute une couronne de sommets magnifiques.

Le Val de Fex, à vrai dire, n' est pas totalement ignoré du tourisme hivernal. Ses plus hautes sommités, Piz Fora, Piz Tremoggia et Capütschin, sont visitées occasionnellement et ménagent de splendides descentes. Par contre le Val Fedoz est en hiver la plus solitaire des vallées engadinoises. Ce n' est pas sans raison, car quiconque a une fois jeté un regard sur ce vallon encaissé entre des 18 Les Alpes - 1958 - Die Alpen parois abruptes et inabordables n' éprouvera guère le désir de s' y hasarder en hiver et d' y tenter quoi que ce soit.

Pour nous, c' était différent. Au cours des années nous avions gravi peu à peu tous les principaux sommets du Fextal et des environs, et avions eu maintes occasions d' observer les montagnes du Val Fedoz. Il était donc tout naturel que nous ayons envisagé et étudié la possibilité d' y accéder en hiver. Depuis longtemps le désir nous hantait de gravir à ski le Piz da la Margna, le belvédère fameux et caractéristique de la Haute Engadine. De même nous tentait le projet d' une visite hivernale au glacier de Fedoz, avec l' ascension du Monte dell' Oro et du Piz Fora. Ce sont ces deux courses à ski tout à fait exceptionnelles que nous voulons raconter ici.

Piz da la Margna, 3158 m Le Piz da la Margna, ou plus simplement la Margna, est l' une des plus marquantes parmi les cimes qui dominent la Haute Engadine. Sa silhouette caractéristique est familière aux villégiateurs aussi bien qu' aux habitants, et nombreux sont les alpinistes qui la gravissent en été pour la vue célèbre qu' elle réserve à ses visiteurs. Peut-être est-ce une erreur de vouloir y trouver un itinéraire à ski; néanmoins il nous semblait que cela valait la peine de tenter l' aventure, et la réussite de notre entreprise, répétée deux fois depuis, a confirmé nos suppositions et pleinement répondu à notre attente.

En observant la montagne depuis les sommets environnants, nous avions pu constater que les chances de réussir l' ascension hivernale de la Margna étaient minces. Au début, c' est l' itinéraire par la combe de Murtairacc, orientée au nord, qui nous paraissait offrir le plus de promesses de succès; mais nous ne tardâmes pas à découvrir qu' il ne serait pas possible de monter à ski plus haut que 2600 m, de sorte que les 500 mètres de là au sommet devraient être gravis à pied par l' arrête NE qui fut probablement le chemin suivi lors des ascensions hivernales antérieures. Ce n' était certainement pas la solution idéale d' une course d' hiver à la Margna. A la suite d' observations plus poussées, et après avoir longuement pesé le pour et le contre, nous adoptâmes le plan audacieux d' aborder la montagne par son versant nord-est. Si cette voie s' avérait praticable, elle permettrait de monter à ski jusqu' à la selle cotée 2980 sur l' arête sud immédiatement au pied du bloc sommital. Le problème de l' ascension hivernale de la Margna se trouverait ainsi résolu de la façon la plus élégante.

Lestés de bons conseils et d' un copieux déjeuner, nous quittons à 06.00 notre quartier, l' auberge du Soleil à Fex. Tandis que nous traversons le plateau de Giivé, les pentes orientales du Piz Grevasalvas, de l' autre côté du lac de Sils, se dégagent peu à peu de l' ombre crépusculaire et nous renvoient la lumière bleuâtre de l' aube. Longeant les contreforts du Muott' Ota, nous descendons vers l' alpe Petpreir. Un petit pont franchit le torrent de Fedoz et nous voici sur la rive gauche de la gorge où l'on peut passer à l' attaque.

Bien que le sentier qui monte au sud de l' alpe de Casternam ne soit guère visible, les mamelons qui le jalonnent sont bien apparents et offrent un cheminement sûr. Notre trace monte, nécessairement assez rapide, au flanc de l' alpe Cavörga qui plonge dans le Val Fedoz. Nous dépassons une hutte de berger et traversons des pentes qu' il faudrait éviter s' il y avait danger de décrochement de plaques de neige. Surprise de trouver au-dessus une spacieuse terrasse; on oublie l' abîme impressionnant qu' elle domine et l'on goûte par avance les joies de la glissade qu' elle promet au retour.

Deux heures de montée soutenue nous ont amenés à l' entrée de la grande combe qui monte en direction du sommet de la Margna. Sans être peureux, on ne peut s' empêcher d' être impressionné à la vue de cette coulisse. Le mieux est de l' attaquer incontinent. Au début, le skieur a encore une certaine liberté de mouvements; il peut ouvrir sa trace à gauche ou à droite; mais plus haut cette marge s' amenuise de plus en plus et finalement il n' y a qu' un seul passage possible pour accéder au champ de neige supérieur. Nous respirons plus à l' aise, car maintenant la route jusqu' à la selle sous le sommet est moins exposée.

Jusqu' ici, ce sont les cimes bordant les vais de Fex et de Fedoz, et celles du massif du Bernina qui formaient notre horizon. En arrivant sur l' arête, c' est la mer des cimes du Bregaglia qui surgit d' un seul coup devant nos yeux. Si l'on se penche par-dessus la crête, le regard plonge directement sur le lac Cavloscio, 1100 mètres plus bas, ce qui nous fait apprécier pleinement la situation en nid d' hirondelle de notre perchoir.

Il reste 175 mètres à escalader jusqu' au sommet La structure et l' inclinaison de l' arête sud laissent présumer que cette dernière tâche nous donnera fort à faire. Autant que possible, nous nous tenons sur le fil de l' arête; mais plus haut nous sommes forcés de nous engager sur le versant est, où nous attend une pénible pataugée. Nous enfonçons parfois jusqu' aux hanches, et lorsque le pied trouve enfin un terrain solide, c' est sur des dalles dangereusement inclinées. Aussi sommes-nous heureux, après quelques-unes de ces traversées de flanc, de pouvoir regagner l' arête. Les plus grandes précautions sont de mise pour l' escalade des rochers enneigés et perfides qui nous amènent enfin au sommet.

Tout absorbés par la grimpée, nous avons à peine remarqué que les brumes montaient avec nous. Elles nous entourent complètement, nous frustrant du meilleur plaisir de la course. A part quelques échappées par des trouées dans le rideau des nuées, nous n' avons rien du célèbre panorama de la Margna. Tandis que nous grelottons près du cairn, la seule pensée réconfortante est que parmi les milliers de skieurs qui parcourent à cette heure l' Engadine, nous sommes les seuls sur l' un des sommets les plus marquants de cette vallée. Quelque consolant que soit ce sentiment, la chaleur intérieure qu' il procure ne peut lutter avec le brouillard humide et glacé qui nous pénètre et nous oblige d' abréger la halte pour entreprendre la descente sans plus tarder. Celle-ci s' effectue plus facilement que nous ne le pensions. Vu les conditions dangereuses de la neige sur la paroi est, nous avançons avec une extrême prudence et regagnons sans autre aventure le dépôt des skis.

Si d' une part il est vexant de constater que les nuées qui nous ont enveloppés ne formaient qu' un capuchon autour du sommet, de l' autre la belle lumière qui favorise notre descente porte notre joie à son comble. Dans la grande combe, la neige est d' une qualité exceptionnelle et fait presque oublier l' extrême raideur de la pente. Timidement d' abord, puis avec abandon et une hardiesse croissante, nous enchaînons télémark sur télémark, et nous voici de nouveau, en un temps incroyablement court, sur les terrasses de Cavörgo. Descendant vers le nord, nous pouvons admirer toute la Haute Engadine, baignée dans la lumière vespérale d' une rare splendeur. Parvenus au petit pont sur le torrent de Fedoz, il faut recoller les peaux pour gravir la contre-pente de Giivé; peu après le coucher du soleil, nous franchissons la selle et dévalons vers Fex.

Dans le Val Fedoz. Piz Fora, 3363 m Au cours de plusieurs hivers, nous avions fait bonne connaissance avec les montagnes de la région de Fex; seul restait le Val Fedoz. A la vérité, nous savions depuis longtemps qu' il est pos- sible et qu' il eût été plus facile d' atteindre le glacier de Fedoz par le Val de Fex et la Fuorcla du même nom, mais la curiosité nous poussait à tenter l' ascension par le Val Fedoz lui-même. Nous savions également la difficulté d' une telle entreprise, et particulièrement celles du formidable palier supérieur de la vallée; toutefois les reconnaissances et observations faites de divers points nous avaient presque convaincus qu' on devait pouvoir passer. Mais lorsqu' enfin la course fut décidée, nous ignorions que ce serait notre plus belle randonnée à ski dans la région de Fex.

De même que pour toutes les grandes courses faites en partant de Fex, nous quittons à 6 heures l' auberge hospitalière, avec sac et équipement complets. Tandis que nous suivons la route familière qui, par Giivé, pénètre dans le Val Fedoz, tout là-bas, vers la Basse Engadine, le nouveau jour s' annonce dans le ciel rougeâtre. Cette fois, point n' est besoin de descendre jusqu' au torrent de Fedoz comme nous l' avons fait pour la Margna. On s' enfonce dans la vallée en restant toujours sur la rive droite, et nous savons que nous avons devant nous un trajet facile et monotone de près de 6 km. De chaque côté de la gorge se dressent de hautes murailles rocheuses, et l'on a peine à croire qu' au des parois de la rive gauche s' étale la spacieuse terrasse qui mène à la Margna.

Il faut deux heures de marche pour atteindre le fond du val; mais nous n' avons gagné que 200 mètres d' altitude. Immédiatement devant nous le front du palier supérieur dresse un mur de 500 mètres. Il se peut que jadis il fût possible de remonter la partie inférieure du glacier de Fedoz, mais actuellement la langue terminale est tellement déchiquetée qu' il est tout à fait exclu de s' y frayer un passage. Nous suivons donc une sorte de couloir en bordure du glacier, à l' ouest des séracs, mais cette coulisse devient bientôt si étroite et si redressée que nous devons faire un crochet sur les pentes à notre droite. Nous voyons avec effroi des fissures s' ouvrir dans la neige et nous quittons hâtivement ce terrain par trop dangereux pour gravir à pied, peinant dans la neige, une nervure latérale. La sortie du couloir est si raide et si menaçante que nous osons à peine respirer. Lorsqu' enfin nous prenons pied sur le plateau supérieur du glacier, nous sommes décidés qu' en aucun cas, quoi qu' il arrive, nous ne referons ce chemin à la descente.

La magnifique terrasse du haut glacier de Fedoz nous fait très vite oublier les angoisses de cette aventure. Rien ne barre plus la route vers le Monte dell' Oro et le Piz Fora. Parvenus sur la selle de l' arête au-dessus de la Fuorcla da Fedoz, nous renonçons, faute de temps, à gravir le premier de ces sommets Ce n' est pas un grand sacrifice pour nous: la vue est la même d' ici. A lui seul le coup d' œil sur la royale silhouette du Monte della Disgrazia récompense amplement de toutes les fatigues endurées jusqu' ici. A regret nous nous arrachons à la contemplation de ce spectacle pour nous tourner vers notre second but: le Piz Fora.

Pour ne pas perdre d' altitude, nous montons à l' est dans la baie la plus reculée du glacier où nous sommes arrêtés par une haute paroi de glace. Il faut décrocher les skis et prendre le piolet en mains. Heureusement que la glace vive ne tarde pas à faire place au névé, sinon nous aurions perdu là un temps précieux. L' arête atteinte, nous la suivons encore un moment à pied, puis l'on peut de nouveau chausser les lattes et à 15 h. 30 nous foulons le sommet du Piz Fora.

De longtemps je n' ai éprouvé autant de joie à l' arrivée au but. Dans la matinée, avec tout le temps perdu à gravir le grand ressaut, l' issue de l' entreprise était encore fort incertaine, et pendant quelque temps la perspective d' avoir à redescendre dans le Val Fedoz se dressait comme un spectre terrifiant; maintenant nous respirons plus à l' aise. La joie de la réussite est encore avivée par un temps idéal. Toutefois l' habituelle heure de halte au sommet doit être raccourcie de moitié, ce qui ne nous empêche pas de goûter pleinement le charme particulier de cette fin d' après.

L' arête nord, qui descend en direction du Fextal, a été balayée et dénudée par les dernières tempêtes; la première partie de la descente doit se faire à pied. Il faut même reprendre le piolet pour franchir un champ de glace vive et gagner des pentes de neige skiable. Et lorsqu' enfin nous croyons avoir devant nous un terrain facile, voici que de nouveau la glace réapparaît. Pour ne pas perdre plus de temps, nous décidons de traverser horizontalement les névés supérieurs du glacier de Güz. Ce passage nous vaut des impressions analogues à celles que doit éprouver un danseur de corde au-dessus de la cataracte du Niagara. La manœuvre réussit à merveille. Une fois remis de nos émotions, nous pouvons enfin nous lancer sans danger dans la magnifique descente du glacier de Güz. La lumière du couchant, réfléchie par le glacier de Tremoggia en face de nous, nous est précieuse. Lorsque nous atteignons le fond de la vallée, le dernier reflet pourpré a quitté la crête du Piz Tremoggia. A la nuit nous entrons à l' hôtel de Fex.

Un grog bouillant en temps opportun peut faire merveille. Quand le skieur à jeun en absorbe deux, cela risque de le rendre trop audacieux pour le long trajet sur route qui lui reste à faire. Heureusement que le Val de Fex est en pente douce. Une dernière côte à remonter juste avant Fex-Crasta, et sous un ciel criblé d' étoiles, nous réintégrons notre logis, un peu fatigués par une course de plus de douze heures, mais débordants de joie.

Peut-être n' est pas nécessaire de préciser que le circuit Val Fedoz—Val de Fex n' est pas recommandable en hiver. On peut atteindre le Piz Fora bien plus facilement par le versant de Fex. Mais les deux courses décrites ici, à la Margna et au Piz Fora, ne représentent qu' une infime partie des possibilités qu' offre le district de Fex. Il faudrait citer aussi les très intéressantes ascensions à ski du Piz Tremoggia, du Piz Led, du Capütschin, du Piz Corvatsch, et même celles du Piz Lagrev et du Piz Grevasalvas. Peut-être que ces deux récits engageront de nombreux touristes d' hiver à visiter cette région trop peu connue de la Haute Engadine.Trad, par L. S. )

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