Dans les Aiguilles de Chamonix

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par Jean Juge et André Roch. I. Au Grépon.

Par André Roch.

De nos jours, dans les Alpes, il n' est plus question de cimes vierges. Pourtant les Aiguilles existent encore et de tous les coins du monde les ascensionnistes viennent y faire leur pèlerinage. Les uns se font accompagner de grands guides, d' autres courent les montagnes en amateurs. De leurs grimpades, ils remportent une foule d' impressions et de jouissances précieuses. Pour ma part, à force de parcourir les Aiguilles dans tous les sens, j' ai accumulé une quantité de souvenirs. Accroché à leurs granits, j' ai passé des moments de tension intense et d' autres moments de détente et de bonheur suprême.

Voici comment, encore jeune et sans expérience, avec quelques camarades nous débutions dans les Aiguilles. L' école terminée, nous partions pour Chamonix et couchions des semaines entières au chalet supérieur de Blaitière. Le vent passait entre les planches disjointes de l' étable où nous dormions. Nos matelas étaient confectionnés de feuilles de gentianes que nous récoltions dans les pâturages. Comme les feuilles fermentaient, la chaleur qui s' en dégageait nous réchauffait.

A la fin du mois de juin 1924, nous nous trouvions pour la première fois au pied des Aiguilles. Tutur et René étaient mes deux compagnons et nous faisions très bon ménage. Tutur faisait la popote, René gambadait avec les chèvres ou escaladait le toit du chalet pour s' entraîner, tandis que je relisais le guide Kurz.

Après l' escalade de l' Aiguille de l' M et un échec aux Grands Charmoz à cause d' un orage et d' avalanches de grêle, nous décidons d' aller au Grépon. Au moins au Grépon nous serons sûrs de trouver le bon chemin, car tous les passages sont classiques. La fissure Mummery, les Trous de Canon, le Râteau de Chèvre, le Grand Diable, etc.

Malgré la fougue de notre jeunesse, les préparatifs de départ sont longs. Les nuages avaient été balayés pendant la nuit, mais le temps chaud restait menaçant. Sur la moraine nous entamons déjà notre gourde de deux litres de café, assaisonné de cinquante morceaux de sucre, comptés et vérifiés.

Tutur oublie sa veste. Au Rognon, nous brisons toutes les vieilles bouteilles en les précipitant sur le glacier; ce petit jeu nous amuse beaucoup. Peu à peu, malgré le temps qui passe rapidement, nous nous sommes passablement élevés. Au pied de la paroi nous avons laissé les piolets, sauf un, qui nous sert à tailler un escalier dans le couloir en glace. Avant le Col Charmoz-Grépon nous nous fourvoyons et devons redescendre d' une bonne hauteur pour emprunter l' autre rive du couloir.

Sur le col, un vent furieux nous incommode. D' énormes nuages menaçants roulent vers le Géant. L' aspect sévère de ces aiguilles à l' approche du mauvais temps nous impressionne. Il est midi, Tutur s' engage dans la fissure Mummery. Il escalade la première partie à bonne allure, mais dans la moitié supérieure, il se coince si bien à l' intérieur de la faille que ses efforts pour s' y élever sont immenses. Il se fatigue tant que bientôt nous lui passons la gourde de deux litres suspendue à la corde. Il boit, et la gourde allégée, heurtant la paroi et oscillant à la poussée du vent, nous revient gentiment par-dessus l' abîme.

Le temps passe et nous avons froid, l' inaction nous pèse. Nous nous sentons menacés par la tempête et Tutur n' arrive pas en haut. Nous avons envie de tirer la corde pour le faire redescendre afin d' essayer à notre tour. Enfin, après plus d' une heure d' efforts, Tutur atteint le replat du haut de la fissure; tandis qu' il nous explique dans ses moindres détails son état d' épuisement qui ne nous intéresse guère, nous nous hissons au haut du mur. René prend ensuite la tête de la cordée et comme un chat escalade les fissures. Au sommet du Grand Diable, l' orage éclate et une pluie torrentielle nous inonde. Notre situation devient précaire.

Il nous faut deux heures et demie pour descendre le Gendarme, car avec la pluie, la manœuvre des cordes mouillées est difficile et l' orage nous impressionne au point de nous faire perdre la raison. Nos cheveux se dressent et de petites étincelles électriques s' en dégagent. La pointe du piolet et les clous de nos souliers chantent. Tutur s' est gentiment offert pour nous assurer à la descente du Grand Diable. Mais lorsque c' est à son tour de descendre, l' orage bat son plein. La corde mouillée est si raide qu' elle ne coulisse pas dans l' anneau. Notre malheureux compagnon nous rejoint pourtant au prix de mille difficultés.

A la vire aux bicyclettes nous nous couchons à l' abri de la pluie et songeons un instant à bivouaquer. Mais nous nous souvenons de récits où les rochers restaient verglacés après l' orage et où le Grépon devenait impraticable durant des semaines, aussi préférons-nous continuer de peur de rester bloqués sur un Grépon de glace.

A 18 heures nous atteignons le sommet. Le vent monte en furie le long des flancs escarpés de notre donjon mais ne nous incommode pas sur le sommet même. Un instant, le brouillard s' entr et les pans de montagnes apparaissent si effrayants que nous préférons ne plus rien voir.

Nous fuyons. Les rappels sont pénibles, les cordes mouillées se coincent. A toute allure, nous dégringolons le passage du « C. P. », le glacier, le Rognon et à la nuit noire nous nous trouvons sur la moraine. La pluie ne cesse d' inon la région, et il nous faut retrouver notre chalet. Mais c' est en vain que nous rôdons dans ces affreuses pentes de rhododendrons coupées de petites parois, où dans cette obscurité nous risquons à tous moments de nous briser les os.

A 2 heures du matin, René et moi, exténués, abandonnons notre recherche. Nous allumons un feu avec des branches de mélèze. Etendus sur le sol détrempé, un côté rôti par le feu et l' autre inondé par la pluie, nous nous endormons. Deux heures après, Tutur, qui a vaillamment continué ses recherches, a trouvé le chalet. Il a fallu pour cela que dans la nuit, il butte tête première contre le mur de l' étable. Tutur nous hèle, nous n' étions qu' à cinquante mètres d' un toit.

Nous n' avons plus aucun vêtement sec, et, presque nus, nous dormons d' un sommeil réparateur sur notre lit de gentianes.

Le lendemain, un pâle soleil qui joue entre les planches disjointes du chalet nous éveille. Tutur remonte à la moraine chercher son veston, tandis qu' en chemise sur le pâturage où nous avons allumé un feu, nous faisons consciencieusement sécher nos vêtements.

Rêvant aux parois du Grépon, je balançais au-dessus des flammes une paire de caleçons. Ceux-ci sans avertir prennent feu. Ils brûlent si bien que, stupéfait, il ne me reste plus qu' à rechercher les boutons parmi les cendres. Comme mon fond de culotte est fort endommagé, je me vois contraint à de savantes réparations afin de pouvoir retourner dans un monde civilisé.

Après cette équipée, notre, état général qui a été mis à une rude épreuve a besoin d' un retapage sérieux. Aussi décidons-nous de monter au refuge d' Argentière afin d' escalader le Tour Noir, une ascension plus à portée des gamins que nous étions. Le temps heureusement se mit à la pluie, ce qui nous permit de dormir copieusement durant trois jours, après quoi nous rentrions chez nos parents tout à fait en bon état.

II. Ascension du Grépon par l' itinéraire „ Mer de Glace ".

Par Jean Juge.

Le 18 juillet 1933, sortant à la fois d' une période d' examens et d' un gros rhume, je reçois un coup de téléphone d' André Roch. Il me propose de partir le lendemain matin pour l' ascension de la face est du Grépon qui n' a pas encore été faite cette année. Le coup est si inattendu que j' accepte sans réfléchir.

Toute la nuit des rêves m' agitent: je me vois grimpant des parois sans fin et mouvantes! Aussi, quand arrive le matin, n' ai plus une grande envie d' aller m' agripper un jour durant aux maigres aspérités de la célèbre paroi. Sitôt arrivé à la gare, j' essaie de dissuader Roch par des propositions alléchantes: il serait si gentil de faire simplement la traversée du Grépon à l' envers, quitte à compléter par les Grands Charmoz si le cœur nous en dit. Et puis nous aurions plus de plaisir à faire notre ascension plus tard, quand la neige aurait fondu, quand nous serions entraînés; alors que cette fois, c' est notre première excursion de la saison. Mais Roch ne fléchit pas. Je refais une tentative au Fayet, pendant un rapide dîner au buffet. Même insuccès. Enfin lorsque le chemin de fer haletant nous dépose devant l' hôtel du Montanvers, je fais une tentative désespérée. Je crois avoir réussi et, sentiment bizarre, je le regrette presque, quand Roch me dit: « Soit, il y a une autre course qui m' intéresse aussi aujourd'hui: la face nord de l' Aiguille du Plan! » Cette fois, c' est moi qui plaide pour le Grépon: de deux maux il faut choisir le moindre!

Sur le chemin qui conduit à la Mer de Glace, c' est « l' heure de la marée » si bien croquée par Samivel. Quatre trains viennent de déverser tout ce que Chamonix compte de gens qui sont venus de toutes les parties du monde pour voir et toucher les glaciers du Mont Blanc. Et déjà dans ces premiers contacts, la montagne se charge d' ôter à chacun quelques plumes dont l' ornait la civilisation. Vite on reconnaît le fanfaron, l'héroïque, le poltron.

C' est par l' escalade de la Fenêtre de Trélaporte que nous faisons en soufflant les premiers rétablissements de la saison. Un couloir de neige et de blocs branlants que nous franchissons en les caressant, une courte descente dans des cailloutis sur l' autre versant de la Fenêtre, un glacier débonnaire, une rimaie sans appétit et par une raide langue de neige nous touchons à notre muraille de 700 mètres. Elle nous donne immédiatement une idée de son genre de beauté par une fissure pénible d' une trentaine de mètres qui nous réserve la bonne surprise de déboucher à quelques pas du Refuge de la Tour Rouge. Comment des hommes ont-ils été assez fous pour venir accrocher ce nid sur cette minuscule plateforme? Tout en bois, long de 4—5 mètres sur 2 de large, il est très confortable. De précieuses découvertes sur les rayons -nous permettent de faire un vrai festin avec café noir!

L' endroit est superbe: à nos pieds la Mer de Glace et devant nous le cirque de Talèfre et la chaîne du Géant. Le jour s' en va dans une débauche de couleurs et une succession de tableaux saisissants.

Je n' ai pas encore perdu tout espoir de détourner mon compagnon de notre entreprise et je fixe la dernière tentative au lendemain matin, ce qui me procure un sommeil tout à fait tranquille. Il fait grand jour lorsque nous émergeons des couvertures. Un rapide déjeuner, le coup de balai et nous voilà engagés dans l' aventure. J' ai laissé dans les ombres de la nuit mes idées défaitistes. Le temps est beau, mais de petits nuages roses nous indiquent un prochain changement. Quelques fissures plus pénibles que difficiles, des vires enneigées, nous dégourdissent. Nous montons dans la direction du Col Char-moz-Grépon. Tandis que Roch s' agite au-dessus de moi dans les positions les plus inattendues, mes yeux ont tout loisir pour faire en quelques secondes le chemin qui, durant 10 heures, s' appliquera à épuiser nos nerfs et nos muscles. Il faut lever si haut la tête pour apercevoir le sommet que j' en attrape mal à la nuque. Quel admirable courage ont montré Young et ses compagnons qui, il y a 20 ans, osèrent se mesurer avec cette face inconnue et la gravirent, en partant du Montanvers, en 11 heures d' efforts! Pour rallier une arête venant du « Trou du Canon », il nous faut traverser un petit couloir raide. Le fond en est garni de dalles verglacées, ce qui ferait un excellent toboggan. Peu soucieux de l' inaugurer, nous le prenons par la douceur et par des mouvements de reptation, nous le franchissons sans qu' il s' en aperçoive! Une cheminée difficile et verglacée nous amène sur l' arête. Là, le flair est nécessaire, car à chaque instant plusieurs possibilités se présentent, dont quelques-unes, alléchantes, conduisent à des impasses. Nous consultons les pages du Guide Vallot que j' ai arrachées avant de partir. Nous devons encore traverser un large et profond couloir pour aller rejoindre une troisième arête qui va mourir contre les dalles terminales, sous la Brèche Balfour, en formant l' Epaule. Interminablement les cheminées fatigantes se succèdent sans que nous puissions nous échapper dans ce couloir. Tout à coup nous apercevons un anneau de corde.Vite un rappel de 20 mètres et nous y voici. La corde est retirée et du même coup la retraite, par cette voie, coupée. Nous descendons encore un peu par une plaque très raide de neige verglacée, puis une traversée délicate sous une cascade qui nous arrose copieusement; une ou deux cheminées et des vires obliques nous font déboucher sur l' arête. De l' autre côté d' un énorme couloir, l' Aiguille de Roc nous domine. La montée se poursuit par une succession de cheminées épuisantes. A un moment donné, Roch qui s' est engagé dans une fissure insurmontable me prie d' en essayer une autre, à côté. Alors que je suis presque en haut, mes deux pieds lâchent prise en même temps et je reste pendu par les mains qui n' ont plus la force de me tirer. J' annonce à Roch, qui ne peut rien faire, que je vais probablement tomber. « Non, tu es bœuf! » Ces quatres paroles suffisent à me donner l' énergie nécessaire pour me rétablir au sommet de ma fissure! Il y a six ou sept heures que nous grimpons. Les passages deviennent-ils plus difficiles ou sommes-nous fatigués? Toujours est-il que nous avons l' impression de ne plus avancer. L' Aiguille de la République sur laquelle nous mesurons nos progrès semble s' élever en même temps que nous. La page du guide nous parle de la « Niche des Amis, petite plateforme neigeuse triangulaire ». A tout instant nous croyons la découvrir, mais chaque fois la suite de l' ascension nous montre notre erreur. La voici enfin, suivie d' une cheminée verticale et difficile où j' ai de la peine à reconnaître le « feuillet commode pour les pieds » dont parle le guide. La voie est de plus en plus raide et pénible et le vide qui se creuse depuis le début de la course est devenu énorme. Nous sommes maintenant un peu en contrebas sur le flanc droit de notre arête et à quelques mètres de l' Epaule, semble-t-il. Une cheminée très raide et oblique se présente. Roch s' y engage mais s' arrête bientôt. Il paraît que c' est très mauvais: il y a accumulation de neige et de verglas et la pente est terriblement raide. Je lui passe le piolet et il essaie de dégager la route. En réalité il ne parvient qu' à m' envoyer des blocs de glace sur le crâne et de la neige dans le cou; les blocs, par bonds immenses, dévalent un couloir qui débouche sur un gouffre dont mon imagination se plaît à passer en revue les charmes. Les minutes s' écoulent, les muscles se refroidissent, la fatigue se fait mieux sentir. Le temps se gâte sérieusement: un orage gronde sur le Mont Blanc et il commence à neiger tranquillement, comme pour se moquer. Pendant un moment je ferme les yeux et lorsque je les ouvre à nouveau tout me paraît brusquement changé. Le succès, presque certain un instant auparavant, devient problématique; la montagne m' apparaît sévère; plus: hostile, méchante; les précipices ont un air ironique et terrifiant; pour un peu il me semblerait qu' ils nous observent en ricanant. Je trouve idiot de venir se mettre dans une situation pareille. Pendant ce temps, André essaie par tous les moyens de forcer le passage, ou du moins je le suppose, car un pan de rocher me le cache. A la vue d' une petite avalanche qui se détache, je suis pris de superstition: si la cascade de neige tombe sur ce gros bloc jaune qui obstrue le couloir avant que j' aie fini d' expirer, sans changer le rythme de ma respiration, tout ira bien. Coïncidence? Non, plutôt calcul préalable inconscient de mon œil: mon expiration finit quand l' avalanche lèche le bloc! Le temps passe. Roch ne voit d' issue que dans un lancement de corde autour d' un bec rocheux à quelques mètres au-dessus de lui. Plusieurs essais avec la corde de caravane, que l' eau a rendue lourde et raide comme un câble, restent infructueux. Par une série de subtiles manœuvres qui nous dévorent des minutes précieuses, j' extrais la corde de rappel du sac et la passe au leader. Au milieu des réflexions les moins agréables, un cri m' annonce la victoire. Ce passage nous a coûté deux heures! La corde file rapidement, je la suis: par un pendule de deux mètres sur une plaque de glace et une courte grimpée très difficile dans du verglas, je rejoins Roch sur une plate-forme ressemblant à une table! C' est l' Epaule, reliée à la paroi terminale par une fine crête de neige dont les deux pans sont le début de précipices où j' évite de promener mes pensées et mes regards. Au bout de la crête de neige débute une fissure et nous acceptons avec empressement l' idée que sa mauvaise mine provient de ce qu' elle se présente de face. Nous nous renvoyons mille politesses et compliments sur nos aptitudes à forcer un tel obstacle. Sur ma promesse que ce sera sa dernière bouchée comme premier, André se dévoue. Le voici agrippé par les doigts, car il n' y a pas prise pour autre chose. Il peine sans succès, glisse, râle d' essoufflement. Je lui prodigue toutes sortes d' encouragements, mais sans conviction et tout en cherchant vainement où je pourrais bien amarrer la corde que je tiens stérilement des deux mains. Dans une dernière crispation de tout son être, il atteint la plate-forme qui termine le passage, et s' y rétablit. Je me bats à mon tour avec cette fissure diabolique et, geignant de fatigue, je prends ensuite la tête de la cordée. Quelques fissures et plaques plus faciles, mais suffisamment fatigantes pour que je les aborde au ralenti, puis une vire neigeuse, nous portent sur la gauche, tout près de l' Aiguille de Roc. Il nous faut revenir à droite pour arriver sous la Brèche Balfour. De nouveau des fissures, à croire que depuis ce matin nous sommes au purgatoire, condamnés à ramoner sans trêve ni fin. Qu' avons donc fait pour mériter pareille pénitence? Nous consultons pour la ne fois la page du guide: « Une cheminée de 35 mètres qui aboutit à quelques pas de la Brèche... » Elle apparaît bien verticale et exposée, à mes sens éprouvés par dix heures de varappe!

J' insinue timidement à Roch que je lui cèderais volontiers la place, mais il objecte que j' ai des espadrilles dans mon sac et qu' il n' en a pas. L' argument est sans réplique. Je m' avance jusqu' à une plaque de neige, au pied de l' obs. Afin de ne pas mouiller les espadrilles, je grimpe un mètre et j' ai l' insigne honneur de me faire chausser par un André pétri de dévouement. Cette cheminée est décidément bien pauvre en prises. Grâce à mes nouvelles chaussures, je parviens à m' élever d' une quinzaine de mètres jusqu' à un piton de fer. Comme la suite me paraît être de plus en plus lisse, Roch me conseille de faire un anneau et d' y passer la corde de caravane. Il me crie encore que notre ami Gréloz, l' an dernier, a franchi ce passage en se tournant. Par exemple je ne sais pas trop comment! Enfin pendant qu' il me reste encore un peu de force, je m' élance et je passe. André me rejoint et nous voilà devant une petite tourelle qu' il faut gravir. Nous essayons plusieurs fois, d' un geste las et machinal, d' en coiffer le sommet avec la corde.

De guerre lasse, nous faisons une courte-échelle dans laquelle je laboure sans pitié mon échelon vivant. Quelques gradins et voici la Brèche! Malgré les égratignures et les meurtrissures dont mes mains sont couvertes et la courbature de tout mon corps, je me sens soudain sans fatigue et sans souci. A la vue de ces rochers connus où l'on voit des traces de clous et des restes de pique-niques, il me semble que tout ce qui a précédé n' était qu' un rêve et que nous venons de quitter la cabane. Je tire les sacs qui, dans un raffinement de cruauté, restent accrochés à plusieurs reprises. Il est 16 heures et il neige. Nous renonçons sans discussion à franchir les vingt mètres qui nous séparent de la Vierge du sommet. Dans un ruissellement d' eau et de neige, c' est la fuite par le « C. P. ». Plus bas, pour éviter le détour habituel par le Col des Nantillons, nous prenons un couloir où mon manque d' entraînement aux pentes de neige raides me procure des émotions qui mettent Roch en joie. Je vous fais grâce de notre pataugée dans la neige pourrie des Nantillons, de la descente du Rognon sous la grêle, la pluie et les cascades. Trempés comme des barbets, nous nous retrouvons sur le chemin du Montanvers qui, sans souci de notre état, serpente, monte et redescend sans se presser. A 19 heures nous atteignons l' hôtel. Roch qui repart le lendemain avec son ami Gréloz pour l' Oisan, se demande avec anxiété comment il supportera huit jours d' un tel régime! Après un repas monstre, douillettement couchés dans des lits confortables, nous commentons les péripéties de la course sur le thème: « C' est la plus belle course de rocher que l'on puisse rêver. » Puis la conversation s' espace et tombe. Plus tard, j' entends Roch marmotter dans un rêve. S' adresse aux montagnes de l' Oisan, ses futures amours, ou injurie-t-il sa fameuse fissure de l' Epaule?

III. L' Aiguille du Plan par l' Arête Ryan ( versant est ).

Par André Roch.

L' Arête Ryan monte du Glacier d' Envers du Plan entre deux couloirs qui descendent, l' un de la Brèche Plan-Pain de Sucre et l' autre de la Brèche Plan-Crocodile. Cette arête qui se redresse progressivement jusqu' au sommet est sans doute une des plus belles des Aiguilles de Chamonix. La première ascension en a été effectuée par la célèbre cordée de M. Ryan et des guides Franz et Joseph Lochmatter en 1906. Ils mirent treize heures du Montanvers au sommet, ce qui représente non seulement une marche rapide, mais encore une parfaite sûreté dans le choix de l' itinéraire. L' ascension par cette arête n' a été refaite qu' une fois par MM. Smythe et Bell en 1929 1 ). Trouvant les rochers en mauvaise condition et l' escalade très difficile, ils furent contraints de bivouaquer avant d' atteindre le sommet.

Mon ami Gréloz et moi envisagions depuis longtemps le projet d' escalader cette arête, qui, vue des sommets environnants, nous paraissait superbe.Vers la fin de l' été 1933, après une saison magnifique et fort riche en belles escalades, nous nous trouvons à nouveau au refuge du Requin que nous quittons un peu avant le lever du jour. Le Glacier d' Envers de Blaitière, à la fin d' une belle saison sèche et chaude, se trouve être terriblement crevassé. Deux passages nous obligent à nous hisser sur les piolets plantés dans la paroi verticale. Au lever du jour parmi les séracs chaotiques de la chute du glacier, au pied des parois sauvages du cirque d' Envers du Plan, cette gymnastique accrobatique a un charme étrange et rare. Le labyrinthe à travers lequel notre minuscule trace se faufile et les immenses parois fauves à demi éclairées par les premières lueurs du jour nous impressionnent à tel point que nous doutons de nous-mêmes et croyons entrer dans un monde surnaturel. L' austère beauté de ce cirque réside en ce que tout semble s' y être ligué contre l' accès de tout être vivant. Les deux grandes forces qui règnent maîtresses en ce lieu sauvage sont: l' action du gel et du dégel, et l' attraction terrestre. Sans jamais se lasser, la combinaison de ces forces désagrège, ronge et détruit peu à peu les flancs de ces fières aiguilles.

Maintenant que nous avons franchi la chute de séracs, nous continuons à laisser notre trace timide le long du glacier plat et fendu de longues crevasses. Nous devons franchir trois rimaies avant d' attaquer le pied de l' arête. Pour la première, nous faisons fausse route et devons aussitôt rebrousser chemin pour franchir l' obstacle sur un pont propice. La seconde se trouve être bouchée par des débris d' avalanche; tandis que la troisième présente un mur de glace de 4 à 5 mètres de hauteur. Nous nous engageons tout d' abord dans le fond du couloir qui descend de la Brèche du Pain de Sucre. Comme le soleil éclaire déjà toute la paroi, par moments, les pierres qui tombent font entendre leur désagréable sifflement. Presque toutes se rassemblent pour aboutir à l' endroit où nous sommes en train de tailler notre passage. Aussi nous abandonnons vite notre première idée. Sur la droite, il nous serait possible d' escalader une certaine hauteur du ressaut dans une cheminée formée par le retrait de la glace contre le rocher. Mais bientôt notre cheminée se trouve fermée par un surplomb de glace infranchissable. De là notre seule issue consiste à traverser sur la gauche dans la paroi de glace verticale. Une sorte de vire formée de blocs de neige échafaudés les uns sur les autres semble faciliter le passage. Gréloz s' y engage, mais bientôt renonce à passer, car tout le système de blocs menace de s' écrouler et de le précipiter dans la rimaie béante, une dizaine de mètres en dessous.

Redescendre pour recommencer à forcer notre passage sous les chutes de pierres n' a rien d' engageant, d' autant plus que pour atteindre la position où nous sommes nous avons dépensé déjà beaucoup de forces. Il nous faut donc passer à tout prix. Afin d' enrayer une chute probable, Gréloz monte de deux mètres entre le rocher et la glace jusqu' à une niche de laquelle il peut m' assurer convenablement. Au-dessus du vide, je m' avance le long du mur sur les blocs de glace branlants. Prudemment je tasse délicatement chaque marche et peu à peu je m' élève au-dessus du ressaut. Je finis par franchir l' obstacle sans que rien ne s' éboule, et je gravis la pente de neige qui domine le mur de glace. Enfin, le piolet bien enfoncé dans la neige, j' assure Gréloz qui, avec mille précautions, passe à son tour le ressaut dangereux.

Au-dessus de nous s' ouvre dans les rochers une grande cheminée verticale dans laquelle nous nous engageons et où nous ôtons nos crampons. L' escalade devient aussitôt ardue et pénible, le rocher, quoique excellent, n' offre que peu de prises et nous devons nous coincer dans les fissures. Au haut de la cheminée quelques vires sur la droite nous amènent du côté du couloir Plan-Crocodile.

Au-dessus de nous le Caïman brille dans les rayons du soleil. De temps en temps quelques pierres tombent et viennent éclater dans le fond du couloir. Nous montons maintenant dans le flanc nord de l' Arête Ryan par des plaques fort exposées. Nous atteignons une petite plate-forme d' où une rainure s' élance obliquement le long d' une plaque de granit lisse. Comme je suis en tête de cordée et que ce passage m' apparaît très rébarbatif, j' engage Gréloz à chausser ses espadrilles et à essayer lui-même de forcer la terrible fissure. Enfin prêt, Gréloz s' élance, les pieds dans la fissure oblique, sans appui pour le corps et les mains. Sans à-coups il s' élève presque sans difficultés. Il atteint le haut, se moque un peu de moi, qui avais trouvé le passage si rébarbatif, et continue encore à monter le long de la paroi exposée. Toute la longueur de la corde y passe sans que Gréloz ait trouvé une bonne place pour assurer. Peu importe, si je ne glisse pas, tout ira bien. Les deux sacs sur le dos, je m' avance le long de la fissure. Mais le poids des sacs m' entraîne vers le vide et comme les prises pour les mains manquent et que la corde d' assurage tire obliquement, il me serait impossible d' escalader la fissure sans penduler le long de la paroi. Je redescends donc à la plate-forme et y dépose l' un des sacs. Avec un seul sac, la fissure est praticable et même relativement facile. Malheureusement, aucun replat ne se présente pour déposer mon fardeau et je suis obligé de gravir encore une dizaine de mètres avant de trouver un endroit convenable. Après quoi il me faut redescendre la fissure pour chercher le second sac. Toutes ces manœuvres nous prennent un temps précieux.

Comme nous sommes maintenant en plein versant nord, Gréloz se hâte de remettre ses bottines ferrées. L' opération est très délicate, car il n' y a aucun replat autour de nous. Je reprends la tête pour escalader des pentes de glace couvertes de neige fraîche d' où émergent de petits rochers verglacés. Au haut des vingt-cinq mètres, je cherche un bec de granit ou une bonne marche pour assurer. Par bonheur je trouve en général de bons appuis, car Gréloz, dont les clous Tricounis sont usés, perd pied par deux fois et reste complètement pendu par la corde. Il s' en émeut tandis que de mon poste élevé je ne m' en aperçois qu' à peine, car la corde repose sur un bloc à toute épreuve.

Cette escalade délicate et exposée se prolonge et la pente se redresse jusqu' à une fissure où un dernier effort dans le verglas nous permet d' atteindre de nouveau l' arête. Nous sommes environ à mi-hauteur. Devant nous se dresse une succession de gradins verticaux qui montent jusqu' au sommet. Aussitôt les difficultés se multiplient d' une façon démesurée. Gréloz s' enthou de cette belle escalade tandis que je ne suis pas si enchanté, étant encore en tête de cordée. Il me souvient vaguement qu' à un certain moment MM. Bell et Smythe ont traversé un peu dans la face est pour rejoindre l' arête plus haut 1 ). En suivant le fil de l' arête nous sommes arrêtés par un ressaut vertical. Une cheminée du versant nord indique le passage. Au moyen d' une courte-échelle et de grands efforts, nous parvenons à forcer l' obstacle. Mais aussitôt, une nouvelle fissure oblique se présente. Je convaincs à grand' peine Gréloz de traverser dans la face est le long de vires ensoleillées. Nous nous élevons ensuite parallèment à l' arête. L' escalade, tout d' abord facile, devient plus sérieuse, car la paroi se redresse. Des dalles éclairées et verticales se perdent dans le bleu foncé du ciel. Une cheminée à demi ouverte coupe la face de son ombre. Le fond en est glacé, mais de bonnes aspérités nous permettent de nous élever rapidement. L' escalade est magnifique et au sortir de la grande cheminée, notre ombre de nouveau se projette contre les dalles. La vue se découvre à mesure que nous montons, et après toutes sortes de rétablissements, contorsions, traversées, courtes-échelles et manœuvres de cordes, nous atteignons le sommet au-dessus de gros blocs aériens. Il est déjà 14 heures et le soleil redescend sans pitié. Nous nous reposons pourtant un moment pour jouir de la vue splendide des glaciers accrochés au Mont Blanc et à l' Aiguille du Midi. Nous reprenons la route ordinaire qui nous fait faire d' immenses détours dans le dédale des crevasses énormes du Glacier du Requin. L' ombre des séracs s' allonge de plus en plus, mais nous atteignons vite le refuge du Requin, puis redescendons vers la vallée tandis que notre souvenir s' accroche encore aux dalles ensoleillées, aux fissures décourageantes et aux pentes verglacées.

IV. L' Aiguille de Blaitière par le versant est.

Par André Roch.

Lorsqu' un versant n' a été gravi qu' une fois et que le chemin suivi n' a pas été décrit, l' intérêt d' une seconde escalade est presque aussi grand que celui d' une première. On sait bien que quelqu'un est monté par là mais il s' agit de découvrir à son tour la voie d' accès. Et lorsque c' est la cordée de M. Ryan avec Franz et Joseph Lochmatter qui a fait le trajet, on n' est pas certain de pouvoir franchir les passages où les Lochmatter ont mené leur client.

C' est ainsi que trois jours après avoir escaladé l' Aiguille du Plan par l' Arête Ryan, nous reprenions, mon ami Dunant et moi, nos traces qui serpentaient parmi les séracs du Glacier d' Envers de Blaitière. Deux surplombs de glace qui nous avaient donné du fil à retordre nous arrêtent de nouveau et nous devons recommencer à planter nos piolets dans la paroi pour nous hisser.

Après les séracs, nous empruntons le plat du glacier au fond de ce cirque étrange de parois fauves. Après une gymnastique exténuante nous atteignons bientôt le refuge Boby Arsandaux. Nous visitons le palace qui consiste en un petit refuge très coquet, à l' intérieur duquel une caisse métallique contient d' excellentes couvertures.

Une large pente de neige dure où nous taillons de petites marches pour ne pas nous fatiguer les pieds nous permet de nous élever rapidement qu' au couloir qui descend de la brèche séparant l' Aiguille de Blaitière du Rocher de la Corde.

Par les pentes de la rive gauche du couloir nous franchissons une rimaie et nous engageons dans la paroi qui monte au Rocher de la Corde. A notre gauche, l' escalade paraît malaisée et les roches sont polies par d' inces chutes de pierres. A notre droite, les rochers en gradins n' ont pas l' air moins rébarbatifs, mais ils sont au moins relativement abrités. Après deux fissures, un mur de dalles nous barre le passage. Nous pensons que si Franz Lochmatter a passé là, il s' est hissé tout simplement le long d' une petite fente, en y incrustant son piolet. Or nous ne sommes pas des Lochmatter, et cette manœuvre nous paraît fort risquée. A droite de la dalle, un épaulement va nous permettre de franchir le mur. Mais sur le mur, les prises font défaut. Un petit piton est sorti du sac et je l' enfonce à coups de cailloux dans une fente. Ça y est, je m' y agrippe des deux mains et me hisse afin de surmonter le ressaut. Sous l' effort, le piton cède, je jure et tombe! Non, je ne suis pas tombé, car la fiche n' a fait que s' in vers le bas et est heureusement restée dans la fente; mes deux mains qui n' ont pas lâché me soutiennent encore. Pourtant j' ai eu grand' peur. Avec mille précautions je reprends pied et recommence à enfoncer le piton. Celte fois, une boucle de corde passée autour de celui-ci me sert d' appui pour le pied et je franchis l' épaule sans incident. Encore un mur à escalader et je trouve une bonne plate-forme qui me permet d' assurer Dunant. Celui-ci a toutes les peines du monde à ébranler le piton afin de le récupérer.

L' escalade continue intéressante. De gradins en gradins nous atteignons un couloir secondaire dans lequel nous sommes bientôt obligés de nous introduire afin de ramoner quelques fissures pleines d' eau et de glace. Au-dessus de nos têtes sifflent des projectiles qui vont s' écraser contre les parois inférieures. La face est toujours très raide, les difficultés sont soutenues mais jamais extraordinaires. La vue sur les parois de granit rougeâtre est superbe. Sur une vire couverte de fleurettes, nous découvrons quelques cristaux. Et fatigués par cette gymnastique, nous faisons halte pour nous désaltérer.

Peu à peu nous approchons du couloir de la brèche. Au fond de celui-ci gît un piolet. Nous hésitons à l' aller chercher, puis nous en abandonnons l' idée. Bientôt nous devons prendre une désicion, car plusieurs voies se présentent. A notre gauche, les fissures Lochmatter nous mèneraient presque au sommet 1 ). Mais pour les atteindre, il nous faudrait remonter et traverser le couloir qui est en ce moment balayé par les pierres. A notre droite, un couloir débonnaire et des gradins de mauvais rochers nous permettraient d' at teindre l' arête du Rocher de la Corde juste après les Gendarmes. Devant nous, une paroi verticale coupée de vires nous mènerait droit au sommet du Rocher de la Corde. Le granit y paraît excellent et cela nous engage à essayer d' y trouver un chemin. D' une vire à l' autre une paroi de sept à huit mètres nous barre la route, et plusieurs fois nous longeons la vire dans toute sa longueur afin de découvrir le passage le meilleur. Souvent, une courte-échelle facilite le départ d' une dalle ou d' une fissure. Mais à un endroit je me trouve au haut d' une paroi aboutissant à une plaque sans prise. Le passage est extrêmement délicat et je suis forcé d' enfoncer de nouveau le piton sauveur. J' arrive à le placer aussi haut que possible sur la dalle. Mais lorsque j' essaie de prendre une pierre dans la fissure pour enfoncer le piton, le seul poids de cette pierre suffit à me déséquilibrer et m' empêche de me rétablir. Avec mille précautions, j' assure la corde à un bec de rocher dans la fente, puis par un prodige d' équilibre j' amène la pierre sur la dalle. Dans une position très instable je parviens à enfoncer le piton. Alors cette plaque si exposée est franchie facilement. Dunant ramasse le piton au passage. Plus haut, un nouveau mur n' a pas l' air très facile. Après un examen minutieux de toute la paroi, nous revenons au pied du système de fissures qui a l' air le plus praticable. Une fente oblique permet de s' élever de cinq à six mètres dans la paroi et aboutit à une cheminée verticale entre deux blocs arrondis. Un caillou branlant coincé entre les deux blocs permet d' assurer la corde, et au prix de grands efforts et d' une reptation délicate, l' obstacle est vaincu. Encore quelques parois et bientôt nous atteignons le Rocher de la Corde après huit heures d' escalade difficile.

Une flaque de neige fondante nous procure toutes sortes de boissons rafraîchissantes. Après une bonne halte nous continuons par la voie ordinaire que nous avons rejointe en cet endroit l' escalade des sommets sud et central de Blaitière.

La descente, malgré une grosse quantité de neige fraîche sur le flanc nord, se passe sans incidents, et nous gagnons le Montanvers avec l' impression d' avoir effectué une des plus belles escalades des Aiguilles de Chamonix.

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