Deux guides chamoniards au 18e siècle

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par C. E. Engel Les recherches d' une minutie archéologique qui se concentrent autour de la première ascension du Mont Blanc par le Dr Paccard et son guide Jacques Balmat, ont tant soit peu fait perdre de vue les autres habitants de la vallée de Chamonix. Certains noms devenus familiers avec les années, font leur apparition au détour d' un texte ou d' une référence, mais on n' a pas cherché à retracer l' histoire de ceux qui les ont portés vers la fin du XVIIIe siècle. C' est dommage, car il y a là des figures pittoresques. Je voudrais essayer de grouper ici ce qu' on sait des deux frères Michel et François Paccard, oncles du Dr Michel Gabriel Paccard.

Décembre 1754. La carrière violente de Mandrin touche à sa fin. Il vient de livrer une véritable bataille rangée aux troupes françaises — près de six mille hommes. Devant leur choc, il a dû fuir, perdant un grand nombre de ses partisans. Il est acculé à la frontière de Savoie et il disparaît. On apprend plus tard qu' il s' est réfugié dans le duché et qu' il a été guidé à travers les défilés par un jeune Chamoniard, François Paccard. Mandrin se terre au château de Beauregard. Au début de l' année suivante, dénoncé par sa maîtresse, il est enlevé par des détachements français, conduit à Valence, où son procès est instruit et où il meurt sur la roue.

François Paccard a été exilé par le gouvernement sarde, à cause du rôle qu' il a joué en décembre 1754, et il a dû gagner la France. C' est un garçon de vingt ans, impulsif, violent par moments, mais pas méchant. Peut-être a-t-il été séduit, comme beaucoup de jeunes paysans, par la fière allure et quelques gestes chevaleresques de Mandrin, qui n' était pas une vulgaire canaille et qui, pour beaucoup, faisait figure de héros. La famille de l' exilé s' inquiète et son frère aîné, Michel, décide d' aller demander sa grâce, de faire intercéder pour lui quelque grand seigneur. Michel Paccard, comme François lui-même, est chasseur de chamois. Il capture deux bêtes, les embarque dans une carriole et part pour Paris, muni d' une introduction pour le comte de Caylus, à qui il fera hommage de son butin.

Qui lui a donné cette introduction? Mystère. Anne Claude Philippe de Caylus avait alors soixante-trois ans. Il a été toute sa vie un brillant amateur d' art, un graveur habile, un collectionneur d' antiquités éclairé, ami et protecteur des peintres, membre de l' Académie des Inscriptions, bienfaiteur du Cabinet des Antiques du Roi — l' embryon du Louvre. Un esprit curieux, un original, passionné d' érudition antique, auteur de petits contes galants et de bons ouvrages d' art, un caractère hautain, dur et droit, hostile à Diderot, à Marmontel, à Voltaire, une personnalité dominante et incommode. Sur qui pouvait-il agir pour que le gouvernement français s' intéressât au petit paysan qui avait, un soir d' hiver, servi de guide à Mandrin? Autre mystère. En i 1755, le comte de Caylus venait de faire un splendide don d' antiquités au Cabinet du Roi, la cour pouvait difficilement lui refuser cette grâce.Ver-sailles obtint donc du gouvernement sarde que François Paccard pût rentrer à Chamonix.

Beaucoup plus tard, conduisant à la Mer de Glace une voyageuse allemande 1 ), Michel Paccard lui raconte qu' il a fait un voyage à Paris avec deux chamois et les plus beaux cristaux de sa collection. Il compare les parcs de Versailles et de Chantilly. C' est Chantilly qui lui a le plus plu: ses étangs, ses bosquets, sa forêt sont plus proches de la nature que les grandes perspectives et les tapis verts de Versailles. Caylus, naturellement, a dû le guider. L' a présenté au prince de Condé ou au roi? C' est possible. Toujours est-il que François Paccard put rentrer au pays, grâce à l' intervention de son frère et de deux chamois auprès de l' un des premiers seigneurs de France 2 ).

Pendant vingt ans, on n' entend plus parler des deux Paccard. En 1760, Horace Bénédict de Saussure fait offrir une récompense au premier vainqueur du Mont Blanc. Personne ne prend cela au sérieux. Toutefois, en 1775, on songe que, après tout, l' expédition est peut-être possible. Quatre hommes de la vallée partent pour la montagne: Victor Tissay, Joseph Couteran, fils de l' aubergiste, et les deux Paccard. Ceux-ci ne sont plus jeunes: François a quarante ans, Michel est plus âgé, mais ils sont bons montagnards, chasseurs de chamois et cristalliers. On sait que l' expédition ne fut pas un succès. Après une nuit à la Montagne de la Côte, les quatre hommes grimpent péniblement jusqu' aux abords du Grand Plateau et, vaincus par la fatigue, la chaleur, le mal des montagnes, tout cet inconnu menaçant qui se révèle, ils redescendent à grand' peine, brûlés de coups de soleil. Et les deux Paccard limitent leurs aspirations à conduire des voyageurs dans des régions moins exposées.

En 1776, l' archidiacre de Wilts, William Coxe, vient à Chamonix avec son élève, le duc de Pembroke. Coxe est consciencieux. Pour visiter tous les endroits intéressants de la vallée, il engage « trois excellents guides » 3 ) pour lui et le jeune duc: l' un de ceux-ci est François Paccard. Trois années plus tard, le 23 septembre 1779, ce dernier écrivait à M. Jaïn, secrétaire de la ville de Morges, le prie de transmettre ses compliments à « MM. Cambels ( Campbell ), Cox ( Coxe ), de Saussure et autres que j' ai eu l' honneur de guider ». La lettre dont c' est là le post-scriptum, pose l' un des problèmes de la découverte de la route du Mont Blanc. Elle témoigne aussi de l' intérêt que François Paccard portait à la question:

« Monsieur — Je vous avais fait tenir l' histoire du Français intrépide qui devait escalader le Mont Blanc, mais votre lettre du 1er Septembre me fait soupçonner que vous n' avez reçu aucune de mes nouvelles; aussi je prends la liberté de vous abréger ce que je vous en avais dit. Le conseil général où les guides devaient délibérer de tous les moyens 1Sophie von La Roche, Tagebuch einer Reise durch die Schweitz, 1787.

de parvenir sur le Mont Blanc n' a pas eu lieu, parce que les essais du Français sur lal' avaient déconcerté et presque mis hors d' état de ne plus rien oser; il n' a plus été question que de savoir comment on transporterait cette grosse et large voiture d' où il concevait à son aise de si haut projets; on a tant combiné qu' on a cependant pu le résoudre à être une fois prudent et d' emballer sa voiture pour en faire le transport plus commodément; je ne vous dépeins point l' embarras et la gêne d' une telle charge, il suffit que vous sachiez que jamais je n' ai vu un homme consterné et plus exanimé ( sic ) après des essais périlleux que ne l' était ce Français après des projets et des voyages combinés dans les plaines de Paris; nous rions tous les jours de lui et tandis que nous imaginerons ses bizarreries, nous rirons. J' ai remis à l' adresse indiquée deux barils de miel choisi pour vos dames. J' espère qu' elles le trouveront aussi bon...

Votre très humble serviteur et guideFrançois Paccard 1 ). » L' orthographe — modernisée dans cette copie — est presque bonne, très supérieure à celle de Jacques Balmat et meilleure même que celle du Dr Paccard. On sent un homme assez cultivé, pensant et s' exprimant bien.

Vers cette date, les carnets de voyage de Saussure ne citent pas François Paccard, mais le naturaliste ne mentionne pas toujours ses guides, et d' après d' autres indications postérieures, il est certain qu' il connaissait les frères Paccard.

A mesure que les années passent, les voyageurs deviennent plus nombreux, les récits aussi et on voit par moment les guides en action. Ainsi, le 22 juillet 1784 arrivent à Chamonix le pasteur David Levade, professeur au séminaire de Lausanne, Sophie von La Roche et le fils de cette dernière; Mme von La Roche a cinquante-trois ans, elle a été belle, elle est fort instruite, sentimentale et sensible. Elle a été la Doris et la Felicia de Wieland, et l' une de ses filles, Maximiliane Brentano, sera l' une des muses de Goethe. Elle est l' âme d' un cercle littéraire qui groupe de grands esprits: Schiller, Bonstetten, Matthison, Salis. Son voyage en Suisse est un grand succès: elle a rencontré Gessner, Lavater et Raynal à Zurich, Sébastien Mercier et Gibbon à Lausanne, André Deluc à Genève. Par contre, elle a manqué Saussure à Lucerne.

A Chamonix, elle commande une chaise à porteurs pour monter au Montenvers. C' est le doyen des guides, Michel Paccard, qui la prend en charge, et ce n' est pas une sinécure, car Mme von La Roche a le vertige. Paccard l' escorte de près et lui parle « avec beaucoup de sensibilité ». Il lui explique la vue de la Mer de Glace; sans doute ne comprend-elle pas grand'chose, car elle prend les Jorasses pour le Mont Blanc et les Charmoz pour l' Aiguille du Midi. Elle se laisse aller ensuite à une extase romantique que Paccard se voit obligé d' interrompre: l' orage menace. Il faut partir en hâte. A la descente, il est dans l' obligation de lui arracher ses talons de souliers. Et tandis qu' il les décloue, il lui signale les dangers des talons hauts sur de pareils chemins. L' orage éclate et Paccard, pour la distraire, sous des torrents d' eau, fait de la géologie, lui explique la marche des glaciers. Puis il lui vante sa célèbre collection de cristaux. Il a un peu travaillé cette question et en parle avec passion. Il relate enfin son voyage à Paris avec ses chamois, et laisse entendre qu' il vend du miel. A en juger par la lettre de François à Jaïn, ils devaient posséder un rucher de famille. Sophie von La Roche est charmée, malgré la pluie 1 ).

A travers ses tirades romantiques, on retrouve une personnalité presque familière: un homme intelligent, qui s' est donné tout seul une instruction et une éducation qui ne sont pas exceptionnelles dans la vallée. L' allusion discrète à son miel révèle du flair commercial, masqué sous un étalage de connaissances scientifiques qui ne sont pas surfaites. Il a du tact: il sait que, lorsque la cliente a peur, il faut l' empêcher de réfléchir et il bavarde sous l' orage pour retenir l' attention de la dame nerveuse et sujette au vertige.

L' année suivante, dans ses Nouvelles descriptions des Glacières de Savoie, Bourrit consacre un paragraphe élogieux aux deux frères:

Michel Paccard, qui est maintenant le doyen des guides, est un homme sage, prudent, instruit. Sa physionomie a du caractère, inspire la confiance. Il est surtout le guide des dames par ses complaisances et les petits soins qu' il sait mettre en usage pour leur éviter l' extrème fatigue; c' est chez lui encore où l'on trouve les curiosités du pays, comme cristaux, amiantes, plantes alpines et chamois empaillés. François Paccard frère de Michel, est un bon guide 2 ). » C' est la confirmation du récit de Sophie von La Roche.

A cette tonalité idyllique, l' un des deux frères va apporter des dissonances. Le siège du Mont Blanc est déjà avancé. Le 7 juin 1786, trois guides partent reconnaître la route du Dôme: J. M. Tournier, J. P. Tairraz et François Paccard. On sait que Jacques Balmat se joignit à eux, sans en être prié, qu' il resta en arrière à la descente du Dôme et passa la nuit sur la Jonction, alors que ses compagnons regagnaient le Prieuré le soir même. Cette expédition a une place importante dans les annales du Mont Blanc et elle met en évidence la figure de Fr. Paccard qui, à cinquante ans, retrouvait une ardeur et une audace de jeune homme. Le 8 août, le Dr Michel Gabriel Paccard, avec Balmat comme guide, parvient au sommet du Mont Blanc. Balmat se précipite à Genève pour annoncer le succès à Saussure et à Bourrit3 ). Il lui faut un témoin, et il emmène François Paccard. Pourquoi ce choix? Sans doute parce qu' il était le cousin du Docteur. François, beaucoup plus âgé que Michel Gabriel, était néanmoins très lié avec lui. Dans une lettre au secrétaire Jaïn, du 22 septembre 1779, le Docteur écrivait: « Je vous remercie de votre bon souvenir dont vous m' honorez dans votre lettre à François Paccard. Pour profiter des offres obligeantes que vous y insérez etc. 4 ) ». Au moment où Balmat descend à Genève, il n' est pas encore brouillé avec son compagnon de route. Bourrit dira plus tard que, pendant la visite que lui font les deux hommes, François observe Balmat de près, que ce der- nier s' en est plaint 1 ): les guides du 7 juin n' aimaient pas Balmat, « celui des Baux », et Balmat le savait bien.

Balmat repart pour Chamonix attendre Saussure qui veut partir au plus tôt pour le Mont Blanc. C' est François Paccard qui va prendre le naturaliste à Sallanche avec son mulet, le 17 août2 ). L' ascension est manquée, car le temps change, et Saussure doit redescendre. A Chamonix, il retrouve Jean François de Pange3 ), et c' est avec le jeune chevalier lorrain que, le 22 août, il quitte la vallée par Trient, à 10 h. 30. Jean François de Pange est monté sur « le mulet de François Paccard que je croyais bon, mais qui s' est montré détestable » 4 ).

Brusquement, un drame éclate. François Paccard, dévoué partisan de son jeune cousin, le Docteur, est outré des calomnies que Bourrit colporte avec assiduité; il prend l' offensive et, à son tour, il répand quelques histoires désagréables sur le compte de l' Historiographe des Alpes. Leur thème n' a pas passé à la postérité. Mais Bourrit ne tolère pas la plaisanterie; il porte plainte auprès du gouverneur de Savoie et, le 11 octobre 1786, il obtient que François Paccard soit condamné à trois jours de prison. Après coup, il a des regrets, sollicite la grâce du délinquant et les trois jours sont en définitive réduits à un5 ). Pour finir, Saussure parvient à calmer momentanément les esprits.

La figure de François Paccard semble s' esquisser ainsi: un homme intelligent, loyal, qui a de l' audace, de l' originalité, le sens de l' humour; une culture égale à celle de son frère; un caractère violent, impulsif. Une nouvelle note apparaît — trait de famille —: la sentimentalité. Les Paccard appartiennent à un âge sensible.

En 1788, le chevalier de Florian vient à Chamonix. A trente-trois ans, il vient d' entrer à l' Académie. Il mène une vie fort gaie et écrit des contes fort émus. Il pleure encore le souvenir de son oncle et tuteur Voltaire. Dans une « nouvelle savoyarde », Claudine6 ), il raconte ainsi une expédition au Montenvers:

« Au mois de juillet 1788, me retrouvant dans ce Ferney qui, depuis la mort de Voltaire, ressemble à ces châteaux déserts qu' ont jadis habité les génies, je résolus d' aller visiter les fameux glaciers de Savoie... Je descendais le Montenvers en revenant de la Mer de Glace. Après deux heures d' une marche pénible, j' arrivai près de la fontaine où je m' étais reposé le matin. Je résolus de m' y reposer encore; car, en aimant peu les torrents, je fais grand cas des fontaines... Je priais mon brave et honnête guide François Paccard de s' asseoir à côté de moi, et nous commençâmes alors une fort bonne conversation sur les mœurs, sur le caractère, sur la manière de vivre des habitants de Chamonix. Le bon Paccard m' intéressait par le récit de ces moeurs si simples, dont on aime à s' entretenir, quand ce ne serait que pour les regretter, lorsqu' une jolie petite fille vint m' offrir un panier de cerises. Je le pris et le lui payai. Dès qu' elle fut éloignée, Paccard me dit en riant: ,Il y a dix ans qu' à la place où nous sommes, il en coûta cher à l' une de nos jeunes paysannes pour être ainsi venue présenter des fruits à un voyageur... Il faut que vous sachiez, Monsieur, que notre vallée de Chamonix n' était pas il y a dix ans, aussi célèbre qu' elle l' est aujourd'hui. Les voyageurs ne venaient pas nous apporter leurs louis d' or pour voir notre neige glacée et pour ramasser nos petits cailloux. Nous étions pauvres, ignorants du mal, et nos femmes, comme nos filles, occupées du soin du ménage, étaient encore plus ignorantes que nous... ' » François Paccard, exilé pour avoir guidé un brigand, puis fourré au violon pour avoir calomnié Bourrit, se pose en pontife des âges primitifs et innocents! Claudine peut très bien avoir été imaginée par Florian, car l' his est banale, pas neuve et pas savoyarde. Elle se trouve partout, même dans les romans de l' abbé Prévost, mais sa banalité même peut la mettre à la portée de l' imagination du guide. En tous cas, le ton sentencieux que Florian prête à Paccard pourrait bien être conforme à la vérité: Michel avait aussi fait des tirades lyriques à Sophie von La Roche et, quelques années plus tard, Fredericke Brun, la poétesse danoise, amie de Matthison et de Bonstetten engagera immédiatement comme guide François lui-même, « sans autre recommandation que ses bons yeux bleus amicaux et ses cheveux blancs 1 ) ».

En 1796, Ebel écrit dans son guide: « Les meilleurs guides de Chamonix: Michel Paccard, qui possède aussi une collection de cristaux, d' amiantes, de cornes de chamois et de bouquetins, ainsi qu' un bouquetin empaillé... et François Paccard 2 ). » Mais, à partir de cette date, les deux frères, très âgés, ne figurent plus que dans des paragraphes où l'on rappelle leur passé. En 1808, Bourrit, dans l' Itinéraire de Genève, a peut-être oublié l' affaire de 1786, car il écrit: « Avant ( les bons guides de l' heure actuelle ) il y avait les frères Paccard », en tête de liste.

Leschevin, en 1812, clot leur carrière: « Michel et François Paccard, anciens guides de M. de Saussure, sont trop âgés pour continuer cet état3 ). » François meurt le 10 mai 1819, à quatre-vingt quatre ans, Michel le 21 mars 1821.

Moins célèbres que Jacques Balmat ou les guides attitrés de Saussure, les deux Paccard sont malgré tout des figures qui ne méritent pas l' oubli. Ils ont en eux des traits éternels des guides chamoniards qui, à tout moment ont su intéresser et souvent enthousiasmer leurs voyageurs, mettant en jeu leur science, leur courage, parfois une savante roublardise, mais parvenant presque toujours à leur faire comprendre la montagne, qu' ils adorent eux-mêmes.

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