Echec à la Dent Blanche

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Avec I illustration ( 83Par M. Brandt

Minuit passé sur le glacier de la Dent Blanche. Tout est brouillard gris; je sais seulement qu' à ma gauche se trouve la Dent Blanche, à ma droite le Grand Cornier, en dessous de moi mon camarade qui vient de faire une chute que seul un hasard invraisemblable a enrayée au bout d' une trentaine de mètres, devant une crevasse que le lendemain nous estimions être la plus grande du glacier.

Cette aventure a commencé voilà un mois alors que nous gravissions presque au pas de course l' arête du Grand Cornier, en face de l' arête nord de la Dent Blanche. Un changement de temps imprévu et passager nous avait fait renoncer au projet de bivouaquer au col pour attaquer cette arête nord. Les escalades de la semaine nous avaient menés sur tous les sommets qui entourent la cabane du Mountet. Nous étions prêts à affronter n' importe quelle difficulté, mais la Dent Blanche, elle, n' était pas à point. A notre gré, le dernier orage avait un peu trop saupoudré les fameuses dalles. Il ne restait qu' une chose à faire, revenir, mais revenir le plus vite possible afin d' effacer le drôle de sentiment qui s' installe en nous lorsque nous avons subi un échec.

Un mois plus tard, mon camarade Arnoux sur le siège arrière de la motocyclette, nous filons entre les peupliers valaisans jusqu' aux Haudères. Nous ne pensions pas, en ce samedi d' août ensoleillé, que nous ne retrouverions ce village que trois jours après, sous la pluie. La montée à Bricolla est pénible sous un soleil qui semble vouloir répandre en un seul jour la chaleur qu' il ne dispensera pas les jours suivants. Nous nous restaurons copieusement dans le gentil petit hôtel de montagne et le quittons presque à regret, après avoir exactement renseigné notre hôte sur nos intentions. Nous pensons monter ce soir encore jusqu' au col afin d' être à pied d' œuvre demain matin. Le temps incertain et les premières gouttes de pluie n' ont pas trop de peine à nous arrêter dès que nous foulons le glacier.

Nous arrivons ainsi à l' étape de la journée, qui n' est marquée ni par une cabane, ni par un sommet. La pluie ayant décidé que nous devions nous arrêter ici, rien ne nous empêche de lui obéir. Nous trouvons entre le rocher et la moraine un endroit à l' abri des intempéries, mais une heure de travail sera nécessaire pour en rendre le sol apte à constituer notre matelas. Les alpinistes qui n' ont jamais bivouaqué ne connaissent rien des plus beaux moments qu' on puisse passer en altitude. Le bivouac, pour certains, représente imprudence, course mal préparée, sans compter danger de refroidissement. Je dirai que les courses qui se déroulent selon un programme établi d' avance avec retour dans la vallée le plus vite possible et station prolongée au buffet de la gare ne sont pas ce que recherche la jeune génération des grimpeurs. Ici, on prépare son gîte soi-même; point n' est besoin de solliciter une place, ou son tour au fourneau, d' un gardien de cabane omnipotent et pas toujours désintéressé. Nous serons libres de dormir comme bon nous semble, étant de ceux qui préfèrent passer une nuit dehors dans un sac de couchage plutôt que dans un « hôtel » du CAS à 70 places. C' est à quoi nous pensons en mettant la dernière main à notre installation.

La nuit est descendue et, avec elle, les nuées. Une seule lumière, celle de notre réchaud qui s' acquitte bien de sa tâche. Le glacier tout proche nous fournit l' eau nécessaire; une bonne volonté évidente supplée au manque de goût de notre cuisine. Un autre avantage du bivouac apparaît dès la fin du repas, c' est qu' il n' y a pas de vaisselle à faire. Les infusions de thé, tout en passant la soif, nettoient en même temps les récipients où on les prépare.

De plus, il n' y aura pas ici de ronfleurs égoïstes et béats, comme on en trouve dans les cabanes surpeuplées.

Au matin, tout est tranquille. Les ruisselets du glacier sont gelés. La nature est hostile: grisaille, lever de soleil trop beau, trop rouge. C' est la marche d' approche monotone avec les mêmes idées qui reviennent sans cesse; peu d' enthousiasme, seule une force inconnue nous pousse en avant. Je sais déjà que ça n' ira pas, nous sentons que ça ne tournera pas rond. La suite prouvera assez que si ça n' a pas tourné rond, ça a tout de même tourné du bon côté. Etrange chose que ces deux grimpeurs qui savent dans leur subconscient que la montagne sera la plus forte; mais à qui le même subconscient ordonne d' aller se mesurer avec elle. Nous préférons rentrer battus plutôt que de rentrer sans égratignures ni fatigue.

Les pentes du glacier sont peu à peu remontées et nous surgissons au-dessus du bassin du Mountet où nos conquêtes de l' été nous regardent, nullement étonnées de nous revoir en ces lieux. C' est un col vraiment inhospitalier, toujours balayé par le vent; heureusement qu' hier soir la pluie nous a empêchés de monter jusqu' ici. Tout l' itinéraire que nous aurons à suivre se déroule devant nos yeux. L' arête jusqu' au pied des dalles, les dalles qui constituent le passage crucial, les surplombs et l' arête faîtière.Vues d' ici, en contrebas, les dalles ne semblent point en mauvaises conditions. Nous devions au cours de la journée constater que nous nous étions cruellement trompés. L' escalade de l' arête est facile et nous jugeons inutile de nous encorder pour l' instant. Le temps fait mine de se remettre au beau, de grandes taches de ciel bleu, que nous ne devions pas revoir de si tôt, nous donnent de fallacieux espoirs. Sous ce léger soleil, le gneiss des surplombs est tellement beau que nous n' hésitons pas à nous engager dans le premier ressaut qui donne accès à cette espèce de toit de clocher que sont les dalles.

Ici nous mettons la corde, une belle « nylon » de trente mètres dont mon camarade vient de faire l' acquisition. Et dès ce moment, pour nous, c' est l' évasion de la vie de tous les jours. Plus rien n' existe, plus rien ne compte que la lutte avec la montagne. Tout notre être, toute notre attention, toutes nos énergies sont tendus vers le but: atteindre le sommet ou, en cas d' échec, opérer la retraite sans trop de casse. Merveilleux pouvoir de l' alpinisme, qui nous permet d' oublier tout ce qui n' est pas le moment présent et de laisser vivre ce qui est en nous. Peu nous importe que cette résurrection se paie avec des pitons!

Le premier ressaut est franchi sans trop de peine malgré la neige qui encombre les prises. Mon camarade, plus en forme que moi, prend la tête et le surmonte non sans détacher une pierre qui en tombant malencontreusement sectionne deux torons de la corde toute neuve. Je n' ose lui annoncer le désastre financier que cela représente et c' est seulement lorsque je l' aurait rejoint sur les dalles que l' audition inattendue en ces lieux d' un mot français extrêmement concis répété plusieurs fois avec un crescendo de passion m' apprend qu' il n' y a plus rien à lui révéler. Nous aurons d' ailleurs plus d' une fois l' occasion de le répéter. Les dalles, maintenant, nous apparaissent en très mauvaises conditions. Juste devant nous une tache de neige où n' affleure pas le rocher nous permettra de gagner une vingtaine de mètres sans difficultés. La couche est ensuite trop mince et nous rencontrons le rocher; il faut déblayer chaque prise au piolet. La neige débarrassée, il faut encore détacher le cailloutis que le gel a collé au rocher solide. Nous ne progressons que très lentement, assurant chaque longueur de corde au moyen d' un piton. Ce travail prend énormément de temps et, en seconde position, j' ai tout loisir de méditer sur la morsure du froid et ses effets sur mes orteils déjà bien éprouvés. Pensant trouver du rocher sec directement sous le surplomb, nous nous élevons de ce côté, ce qui se révélera une erreur qui nous empêchera de mener la course jusqu' au bout. Nous ne tardons pas à arriver dans un terrain extraordi- nairement traître et glissant. Il n' y a presque pas de fentes convenables pour planter des pitons d' assurage. La paroi du surplomb nous rejette désagréablement vers le vide. Nous traversons ainsi la moitié des dalles, avec la ferme volonté d' arriver au bout. Nous devons enlever nos gants pour saisir les prises minimes. Les pitons donnent très peu confiance et les semelles caoutchouc ne sont pas ce qu' il y a de plus recommandable pour enrayer une chute sur des plaques verglacées. Mon camarade a déjà laissé s' échapper deux gants qui ont naturellement obéi à la loi de gravitation. Le mot qui salue leur départ n' est certainement pas de ceux qu' on profère pour marquer de la satisfaction. Le temps s' est maintenant aggravé et avec lui notre situation. Il neige depuis bientôt une heure et nous ne distinguons rien au delà de 30 mètres. Le vide, heureusement, est aussi caché. Les pierres que nous descellons tombent en ronflant sans toucher la paroi après avoir pris leur envol sur le toboggan des dalles. Nous nous rendons compte qu' il n' y a plus aucun espoir d' arriver à l' extrémité de la traversée. Nous avons même persisté trop longtemps. Il est déjà passé midi. Nous essayerons de forcer directement la paroi légèrement surplombante pour gagner l' arête nord. Une fissure oblique dont on n' aperçoit pas l' issue donne un vague espoir d' en sortir. L' idée d' abandonner ne nous a pas encore effleurés. Trois fiches nous permettent de gagner une trentaine de mètres, mais le leader se trouve dans une situation désespérée, sans pitons, ni assurance. Je dois me décorder pour donner du mou à la corde et rejoindre non assuré une cheminée glacée où je me coince, les jambes largement ouvertes. Le premier a une peine inouïe à s' assurer au moyen d' un anneau de corde. Les regards que je glisse entre mes jambes ne s' accrochent à strictement rien: neige, neige; il neige du ciel; la neige glisse en coulées le long de la paroi. Il devient évident que seule une retraite nous permettra de revoir la vallée. Aucun n' est cependant décidé à abandonner. Pour gagner du temps, je me hisse à la corde. Brusquement, deux pitons cèdent et je rejoins avec difficulté ma position inconfortable dans la cheminée. Cet incident nous a mis d' accord sur la décision à prendre. Retraite au plus vite. Le temps est affreux. Le vent chasse la neige. Des pierres détachées de l' arête nous impressionnent par leurs ronflements. Le long temps d' attente nécessaire pour envoyer un piton le long de la corde et installer le rappel me permet d' apprécier pleinement l' âpreté du moment.

Nous reprenons pied sur les dalles où nous ne distinguons plus aucune aspérité. Tout est nivelé et ne présente plus qu' une surface blanche. L' inconvénient serait moindre si la neige était consistante. Nous déblayons la couche pour découvrir des fentes susceptibles de recevoir un piton pour les rappels. La descente doit se faire obliquement, en direction du premier ressaut des dalles. Un piton que j' essaie de faire tenir s' échappe et disparaît. Peu après mon camarade perd son troisième gant; il en est réduit à prêter de temps à autre son gant droit à sa main gauche. La corde sectionnée s' est entortillée et nous avons de la peine à la faire passer dans les mousquetons. Au troisième rappel, il nous est impossible de la ramener, malgré les procédés classiques qui comportent toutes les nuances entre la douceur et la rage. Je dois remonter pour libérer le filin. Parvenus au bas des dalles, au-dessus du ressaut vertical, nous constatons qu' il ne nous reste qu' un seul piton pour rejoindre l' arête. Lorsqu' il est solidement fixé, nous avons l' impression d' avoir gagné la partie. Mon camarade descend le premier et prend pied à côté de l' arête sur une pente verglacée. Je reste isolé sous les rafales de vent et de neige. Seule la corde qui disparaît au bord du ressaut rappelle la terre des hommes. La nuit est tombée et c' est poussé de côté par le vent furieux que je franchis le ressaut plâtré de neige. Tous les efforts pour récupérer les cordes sont stériles, et nous nous épuisons vainement à tirer à deux sur une des extrémités. La grande élasticité du nylon nous empêche de décrocher le brin coincé. L' un de nous devra remonter, c' est certain; mais il est encore plus certain que ni l' un ni l' autre n' est capable, dans l' obscurité, de surmonter le ressaut verglacé. Des cascades de neige fraîche en descendent et nous empêchent de lever les yeux. C' est donc décordés, dans la nuit, que nous descendons l' arête très enneigée. A un certain moment, je prends une nervure secondaire qui bientôt finit dans le vide et je dois tailler une pente de glace pour rejoindre l' arête, non sans avoir réclamé l' aide de mon camarade. Il remonte une cinquantaine de mètres et taille la pente de son côté pour venir à ma rencontre. Il est près de minuit lorsque nous arrivons au Col de la Dent Blanche.

Nous descendons à la lueur de la lampe de poche qui a peine à trouer le brouillard. Nous nous fourvoyons et c' est la chute, miraculeusement stoppée, de mon camarade. Nous nous arrêtons plusieurs fois et nous asseyons sur nos sacs pour tout assitôt nous endormir et nous réveiller dès que notre subconscient nous avertit qu' il y a danger à s' assoupir dans ces conditions. Enfin, à 1 h. 30, complètement fourbus, nous atteignons notre campement de la veille. La neige recouvre tout, sauf le bivouac, qui, à l' abri du rocher, est resté sec. A peine étendus, nous nous endormons.

Le lendemain matin, nous remontons pour récupérer nos cordes. Il ne neige plus, le temps est même passable, mais par contre le vent souffle très fort. A midi, nous arrivons au premier ressaut. Nos cordes pendent tristement, secouées par le vent. Mon camarade escalade le mur et s' occupe à dégager les filins enfouis dans la neige. Nous redescendons ensuite rapidement, récupérons notre matériel de bivouac et le soir à Bricolla fêtons la fin de l' aventure par un repas extraordinaire. Nous étions loin de nous douter de l' inquiétude qu' avait fait naître notre absence, sans quoi nous serions encore descendus le même soir aux Haudères. Le lendemain, c' est la colonne de secours qui nous réveille dans notre chambre, tout heureuse de nous avoir retrouvés. Nous montrons moins d' enchantement qu' eux en apprenant qu' un avion avait déjà effectué des recherches. Le sommeil étant impossible à retrouver, nous redescendons avec nos « sauveteurs » sous une pluie battante.

Quelques coups de téléphone nous permettent de récupérer notre motocyclette sé-questrée par le gendarme d' Evolène. Invités dans son bureau pour le rapport officiel, je m' attends à tout moment à ce qu' il me demande mes permis de circulation que j' ai naturellement oubliés. Heureusement que les gendarmes valaisans montrent peu d' intérêt pour ce genre de documents, sinon une amende aurait terminé cette aventure déjà assez coûteuse et enrichissante à la fois.

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